OU DE LA
Démonstration proprement dite.
Ce n’est pas assez de connaître les éléments , les règles et toutes les modifications possibles du
1 Œuvres de Th. Reid, trad, de M. Jouffroy, 2* volume, des premiers principes.
syllogisme, il faut savoir encore à quel usage il est destiné , quel résultat il doit produire pour l'intelligence et pour la science , et jusqu’à quel point ce résultat est légitime. En un mot , après avoir exposé toutes les formes et les moyens extérieurs de la démonstration, il est temps d’en faire connaître le but et les conditions premières : tel est l’objet de cette partie , qu’on a partagée , comme la précédente , en deux livres.
La démonstration et la science ne pouvant pas nous donner des connaissances nouvelles , elles ne font que développer et féconder des connaissances préalables ; car il faut savoir au moins ce qu’on veut démontrer et quel est l’objet de la science qu’on veut étudier. En un mot , et pour parler un langage plus moderne , elles reposent nécessairement sur des données. Ces données sont de deux espèces : les définitions qui expriment la valeur des mots (ri ri /rycpévsv èar i ) et les principes ou les données de l’expérience qui renferment la connaissance des choses ( on ècrri ) ; non pas une connaissance claire et développée, mais une notion obscure et incomplète. Celte règle s’applique , sans aucune excep-
tien à toutes les sciences et à tous les genres de démonstration 4 .
Il y a donc deux manières de connaître ou de savoir : l’une immédiate ( iuéaaa ) et sans démonstration 5 l’autre médiale et par voie de déduction ou de syllogisme ( 3 îà roû pimu). Mais , en général , qu’est-ce qu’on appelle savoir? Qu’est-ce qui distingue l’homme savant de l’ignorant? On sait véritablement quand on connaît le pourquoi des choses ( to Siôri ) ; quand on les a saisies dans leurs causes , dans leurs principes 5 quand on est convaincu qu’elles ne peuvent pas être autrement. Par conséquent, ces données primitives , ces connaissances préalables , sur lesquelles doit reposer toute démonstration et toute science, sont en même temps nécessaires et universelles. Elles sont exprimées par des propositions immédiates , évidentes par elles-mêmes , qu’on appelle du nom de principes ( àpyzi). De là, cependant, il ne faudrait pas conclure que telles sont réel—
1 Tlâaa SiôaaxaKa xxi irâax /ziOr.atj ôiavo7iTUtJ| CK irpoi/7tap^iu<nis ylvtr ai yv&atus.... Si yü>s S avayxxtbv irpoytvûo xmv : rie plv yàp ori tari rp0L/7TOlxpGàv«v àvarçxaîbv, rà Si ri to Ic/içLcvm tan Çuviivoa
î«t (eh. 1).
DE L’OhGANUM D’AiUSÎOTË,
lemcnt les premières de nos connaissances , c’està-dire que les principes les plus absolus précèdent dans la conscience humaine tous les autres faits intellectuels. Il faut distinguer deux espèces de priorité : l’une absolue , qui existe réellement dans la nature (t; pire pot rÿ ebrXcoî tpizspov) j l’autre relative , qu’il ne faut pas chercher ailleurs que dans notre conscience et la succession de nos idées ( irphtpo'j n pôî rjuàg )• Dans le langage de la Philosophie moderne , la première serait appelée ontologique et la seconde psychologique 1 . Il est certain que la cause doit exister avant les effets , et , par conséquent , le général avant le particulier $ car plusieurs effets émanent d’une seule cause : voilà la priorité absolue. Mais , dans la conscience humaine , dans l’ordre selon lequel se développe notre intelligence , les choses ne se passent pas ainsi. Nous commençons au contraire par la connaissance des faits sensibles et particuliers , et c’est à mesure que nous nous en éloignons que nous finissons par arriver à ces croyances universelles
1 Ilpérspa 0 ivrl xai yvcapt/xcirepa 8i%ûç : ôu yàp r&vrbv jrpôlzpoy Tyf ^pucrei xxi Trpoÿ >i//as itpôrzpov (ch. 2),
ANALYSE
et nécessaires auxquelles on donne le nom de principes. Cette doctrine , qu’on retrouve à chaque page de la Métaphysique, et qui sera développée plus explicitement encore à la fin de ce traité , confirme ce que nous avons dit à propos des Catégories , qu’ Aristote n’a pas connu la distinction de l’à priori et de l’à posteriori , dans le sens qu’y ont attaché les modernes , et surtout l’école de Kant. Mais en prenant son point de départ dans la sensation et dans l’expérience , il croyait arriver jusqu’à des principes et des idées absolues , par une suite d’observations et de comparaisons comme celles qui nous conduisent à des généralités purement contingentes (àSWroVTÔ xa&o).ov Oetapmat a ur, 0 i enttycdyrti En un mot , \’ abstrait et l 'absolu sont entièrement confondus dans son opinion. 11 est vrai que tout principe absolu cstnécessairementun principe abstrait ; mais tout abstrait , n’importe à quel degré , n’est pas l’absolu 2 .
' Ch. 18.
* Asyu Si TTfôs ,uâs fj-iv Kpinpx yvapi/XMTEpa ri èyytrrtpav tris ; Attiûs Si rpdrep* xat yvwpi^ûrïp* t* iropp* «pov -,
tan Si noppàrr.TX ptiv ri xxBiXou fiihorx ; èyySraru Si rixxd ’ixxarx
(ch. 3. Voir ib. , deuxièmes Analyt. , liv. 1, ch. 22 , liv. 2, ch. 15).
Cette nécessité d’appuyer toute science et toute démonstration sur certains principes évidents par eux-mèmes a donné naissance à deux opinions, à deux systèmes philosophiques qui semblent se combattre à leur point de départ, et qui arrivent au même résultat, la négation absolue de la démonstration et de la science. Il faut donc les faire connaître et les combattre avant d’aller plus loin. Les uns prétendent que des principes nécessaires et absolus , par cela même qu’ils ne peuvent pas être démontrés , sont de pures hypothèses 5 par conséquent, toute démonstration, s’appuyant sur eux, est nécessairement hypothétique , et la science est impossible. Les autres veulent qu’on puisse tout démontrer , et par-là ils nient l’existence des principes et sont obligés de tourner dans un cercle perpétuel. Ces deux opinions sont réellement représentées dans l’histoire de la Philosophie *. La première est celle des Sceptiques sortis de l’école sensualiste d’Ionie ; la seconde est celle des Sophistes. 11 faut répondre
f Mc ta pli, , IÎV. B, ch. 4. — Éytocs //lv îav otà ro oeîv rà irp&roc iirLorx'jQxi üj ûoxeT Imani/xii civxi toi» û tivxi f/.iv , 7ràvra»w JliVTtJl àTTOÛSlÇs tivat (ch. 3).
ANALYSE
à ceux-là que les principes n’ont pas besoin d’être démontrés pour être certains , parce que toute certitude ne vient pas de la démonstration. Il est facile de prouver à ceux-ci que le cercle dans lequel ils s’enferment volontairement n’est pas une démonstration , mais une simple assertion î en un mot, qui veut trop prouver ne prouve rien. Le troisième livre de la Métaphysique est presqu’entièrement consacré à la réfutation de ces deux singuliers systèmes.
Les premiers principes d’Aristote ne sont pas , comme on pourrait le croire , des jugements absolus représentés par des propositions de même nature , mais les éléments de ces jugements , c’est-à-dire , des notions simples et abstraites , comme les Catégories. Ce sont , en un mot , les Catégories elles-mêmes. En effet , aucun autre principe n’est mentionné dans ses œuvres , si ce n’est celui de la contradiction qui n’est pas un véritable principe ou l’une de ces données primitives de la raison, une de ces vérités fondamentales , à l’aide desquelles nous sommes mis en relation avec quelqu’autre chose que nousmêmes et le monde extérieur • il n’est qu’un critérium ou un signe de la vérité qui, par
sa nature même, ne peut avoir aucune' valeur objective , aucune réalité en dehors de la conscience et de l’intelligence humaines. Quelquefois aussi, il est question des axiomes (ri ahùuara ), et notamment de celui-ci : si de deux quantités égales on retranche des parties égales , les restes sont encore égaux : ha àr.b fow àv àytkn , ha r« ?.oiirà 4 . Mais les axiomes de géométrie ne sont pas autre chose que des propositions identiques , dont le sujet et l’attribut expriment la même idée sous deux formes différentes } ils doivent donc être comptés parmi les définitions auxquelles est spécialement consacré le second livre du traité que nous analysons maintenant. Mais les définitions ne sont pas des principes } elles n’ont aucun caractère de ces derniers , et , sans pouvoir être démontrées d’aucune façon , ni par le raisonnement, ni par l’expérience , elles ne sont pas non plus de pures hypothèses , mais des données de convention qui doivent être connues antérieurement à toute démonstration 2 .
« Ch. 7 et ch, 1D. — TA ara ’li'j àroostçis.
* Ot ixIvo jv âpo ion*. Itatv ûüoOiaïi; luSi yip lumnfài tivwHyovr «} To’/î Si ôpo us /livov ÇuvfEüOai Qiï : ôauv ôvruv t< 3 i«ïv« si»ta ylvsrw tJ ODptTrlpsuptx (ch. 10).
D’ailleurs , les premiers principes ne sont pas autre chose que des connaissances absolues et nécessaires. D’un autre côté , l’absolu et le nécessaire ne peuvent pas se distinguer par leur Origine , puisque tout ce que nous savons dérive de l’expérience 5 ils ne sont , comme nous disions tout-à-l’heure , que les derniers termes de l’abstraction et de la généralisation. Or , il est évident que de simples notions sont des résultats plus abstraits que des jugements. Toute idée , toute connaissance vraiment digne du nom de principe se distingue par trois caractères : elle est universelle (xor à m&roç) , essentielle ( yjx r J dura ) , nécessaire (i uxSôlov). L’universel se comprend de soi-même 5 c’est ce qui est partout et toujours. L’essentiel, c’est ce qui entre nécessairement dans toute définition, et par conséquent ne peut pas lui-même être défini } ce qui répond à la question ri èatt. Enfin , l’absolu , c’est la même chose que le nécessaire 5 c’est ce qui ne peut pas ne pas être *.
Pour que la science soit possible , il ne suffit pas qu’il existe des principes ou des moyens de
» Ch. 5 et 6.
démonstration ; ii faut aussi qu’il y ait quelque chose à démontrer, ou des sujets de démonstration (yîwi vroxecftstov). Ces derniers se divisent en un certain nombre de genres principaux , de classes fondamentales oui donnent naissance à autant de sciences particulières et parfaitement distinctes. Or , comme le procédé scientifique de la démonstration par excellence n’est pas autre chose que la réunion de deux extrêmes à l’aide d’un terme moyen j comme les extrêmes et le moyen ne peuvent jamais se trouver que dans un même genre , il n’est pas permis à une science d’empiéter sur le terrain des autres $ mais il faut que chacune se renferme dans sa sphère , qu’elle ait ses principes et ses problèmes à part
De là résulte qu’il y a deux espèces de principes : les uns généraux , qui conviennent cgalelement à toutes les sciences , et qui sont la base même de la vérité et de l’intelligence 5 les autres , particuliers , qui ne peuvent servir qu’à la solution
1 Ô’JX t<rrtv il 4»io3 -/lyo'JS //SfocGivra OSÏ 5 M, otov TÔ ysU/UTputj; apt0pu|Tl»i.... É* yip TOÙ à'JT 6: yivo'JS àvàyxn Tà&tpaxaifi //{«<.
îivxl (ch. 7),
ANALYSE
d’un petit nombre de problèmes *. Or, s’il ne faut pas appliquer à une science les principes d’une autre science , il ne faut pas non plus s’adresser à des principes trop généraux et trop élevés, quand il s’agit d’un cas particulier. Il y a donc, outre les sciences particulières et indépendantes les unes des autres, une science générale, exclusivement fondée sur des principes généraux, à laquelle toutes les autres empruntent leur certitude, et qui mérite d’être appelée la science souveraine (x'jpioc èmirriuv ) , ou la science par excellence tXtcrra: ènircripv). Il est de toute évidence qu’on veut parler ici de la Métaphysique , dont la composition est probablement postérieure à celle de XOrganum, au moins du traité dont nous sommes occupés maintenant , car elle n’est pas encore désignée ici sous son véritable nom , celui de philosophie première («pcXotrapta Trpwr^), et son existence même n’est admise que d’une manière vague et hypothétique 2 .
* Errt 5 Sis Jtpûvrai h Tais àTroSsixTtxats tirwnjptxis tx ftiv Bia Êt&JTris Smsni/ins , Ta ôè xoivà (ch .10).
1 Ch. 9. Bjovtxi àn&VTtiiv ap^ai xai éirarrtpei) ij ixsiyuv xûpià
triïTuv , etc.
Les principes’généraux ne sont pas des êtres à part, qui existent par eux-mêmes en dehors de la nature et des choses particulières , comme les idées de Platon ou le nombre de Pythagore. Ils sont réels ; c’est-à-dire qu'il y a véritablement dans la nature des qualités fondamentales et communes à tous les êtres , ou des éléments substantiels sans lesquels rien ne saurait exister ni être conçu 5 mais leur existence est étroitement liée à celle des qualités contingentes et individuelles. En un mot, ils nous représentent l’unité dans la pluralité (to sv y.xzx ttoÀXcSv) , dont l’une ne peut se concevoir sans l’autre. Voilà encore une doctrine qui occupe une grande place dans la Métaphysique , où l’on démontre que l’unité sans la pluralité , que la raison sans l’expérience conduit nécessairement au panthéisme abstrait de l’école Éléatique, et que la pluralité sans l'unité, ou l’expérience sans la raison , a pour résultat inévitable le phénoménalisme absurde des derniers représentants de l’école Ionienne L
Les principes particuliers ne sont pas autre chose que les principes généraux présentés sous
‘ Ch. 18 et 11. Analyt. , U?. 1. — Métaph. ,liv. B et passion
ANALYSE