‹ Esquisse d'une histoire de la philosophie indienneChapitre 14 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

(iv' siècle)

Avant de poursuivre l'histoire de l'idéalisme bouddhique, dont l'apogée est atteint, mais qui suscitera du v* au vu* siècle une école de logiciens émérites, il importe de situer à leur place les efforts du Petit Véhicule pour défendre son point de vue contre le Grand.

En 399, quand le premier pèlerin chinois, Fa-hien, visite l'Inde, il trouve encore le Hinayâna morcelé en écoles

multiples, selon des traditions distinctes ou des diversités locales. Ce dernier cas se rencontre dans l'école singhalaise de langue pâlie, école dont la gloire culmine en Buddhaghosa. Cet auteur, dont les commentaires s'associèrent au canon pâli dans la vénération des fidèles méridionaux, date de la première moitié du v^ siècle: né en Magadha, d'une famille brahmanique, il aurait travaillé à Ceylan, dans le monastère d'Anurâdhapura, puis aurait regagné le continent (*^). Si importante qu'ait été son œuvre religieuse pour clarifier les dogmes et compiler récits ou traditions, elle n'offre pour la critique de la pensée qu'un intérêt limité. Les questions pratiques ont à ses yeux le pas sur les problèmes théoriques; pour lui le Vinaya, non le Dharma, est la base de la foi (préface à la Samantapasâdikâ) : il poursuit de ses attaques les doctrines spéculatives sur la nature, pakativâda, notamment le Sâmkhya, à la prakrti duquel il oppose l'avijjâ (avidyâ, ignorance) bouddhique, comme ayant une portée plus concrète et plus humaine. La valeur historique de son œuvre consiste dans l'écho qu'elle répercute d'anciennes x4tthakathâs (commentaires) insulaires. Le résumé de la doctrine bouddhique donné dans le Visuddhimagga (chemin de la pureté) distribue l'ensemble de la dogmatique sous ces trois chefs; cila (morale), samâdhi (méditation), pannâ (sapience), mais ne témoigne que d'une médiocre originalité philosophique. Il en faut dire autant des écrits de Dhammapala (Paramatthadipani, commentaire sur le Petavatthu, le Vimânavatthu, les Thera- et Therigâthâs) qui peu après entreprit avec moins d'ampleur une tâche analogue sur la côte sud du Dekkan, dans le voisinage de Ceylan. L'école insulaire n'a jamais complètement suspendu son activité, même après avoir essaimé en Birmanie, où elle trouva, au iii^ siècle, dans le moine Anuruddha, un compilateur dont le nom mérite d'être retenu parce qu'il composa un traité de pychologie et de morale bouddhiques, V Ahhidhammatthasamgaha («*).

Les sectes de l'Inde centrale ou septentrionale firent preuve d'une curiosité spéculative bien plus grande: la preuve en subsiste dans la richesse des éléments qu'en a conservés le Tripitaka chinois. Tels VEkottaro. Agama des Mahâsamghikas, traduit en 384-385 et leur Vinaya en 416: le Vinaya et V Abhiniskramana des Dharmaguptas, traduits l'un en 405, l'autre vers le même temps : le Vinaya des Mahîçâsakas en 424. Des dates analogues pourraient être données pour la version en chinois de la littérature des Sarvâstivâdins, secte la plus agissante. Ces traditions diverses, qui fondaient naguère leur distinction sur l'admission de textes différents ou la valeur principale accordée à certaines parties du canon (ainsi les Sautrântikas, accordant le maximum de créance aux siitras), justifie de plus en plus leur rivalité par l'adoption de thèses indépendantes.

Les Vibhajjavâdins, discriminalistes, se distinguent des Sarvâstivâdins en ce qu'au lieu d'admettre que «tout existe » ils ne tiennent pour réels que le présent et le passé dont le «fruit» n'a pas encore « mûri»; le reste du passé et l'avenir ne sont point. Mais il y eut, paraît-il, quatre manières de comprendre le « réalisme intégral » : celles de Dhamatrâta, de Ghosaka, de Vasumitra, de Buddhadeva. Ces docteurs, — d'autres encore tels que Kâtyâyaniputra, auteur du Jnânaprasthanaçastra et Mahâmaudgalyâyana, auteur de V Ahhidharyym-skandhaipada comme du Prajnaptipâdaçâstra — dotèrent la secte d'un abhidharma spécial, sur lequel, au temps de Kaniska, fut préparé un commentaire, la Vibhâsa. D'où une école nouvelle, qui se fonde sur ce dernier texte, les Vaibhâsikas; ils se recrutent surtout au. Cachemire (''). Leur doctrine a été glosée par un traité considérable qu'écrivit Vasubandhu avant sa conversion au Mahâyâna : VAbhidharmakoça. L'école qui, au iv^ siècle, s'oppose aux Vaibhâsikas, est celle des Sautrântikas, fondée par Kumâralabdha (ii^s.). Ils sympathisent avec leur coreligionnaires singhalais par

leur attachement à la vieille orthodoxie; mais ils innovent par leur phénoménisme plus systématique, par leur théorie de l'inférence des objets extérieurs, en contraste avec la doctrine réaliste de la perception, qu'admettent les Vaibhâsikas.

Ces émules ont d'ailleurs une importante doctrine commune : à l'encontre de l'idéalisme comme du nihilisme mahâyâniste, oii ils dénoncent une liquéfaction de l'orthodoxie dogmatique, ils cherchent à fonder en réalité la loi ainsi que le phénomène. A cet effet ils s'inspirent des philosophies réalistes qui viennent de préciser leurs thèses en des sûtras {Vo.içesika s., ii* s., NyTiya s., fin ii^ ou début m* s.). Les Vaibhâsikas et même les phénoménistes Sautrântikas admirent une physique atomiste; cependant, pour ces derniers tout au moins, l'inconséquence était flagrante, de soutenir que l'être se résout en noms passagers, en formes transitoires, bref en relations, et de postuler des atomes substantiels. Il faut pourtant prendre en considération que telle expression du plus vieux bouddhisme, le terme de skandha par exemple, connotant l'idée d'agrégat, invitait à supposer des simples, susceptibles de combinaisons. Nous en trouverions volontiers la justification historique dans le fait que le vocabulaire du bouddhisme lui est en grande partie commun avec le Jainisme légèrement antérieur, et dans l'observation que les Jainas dès l'origine avaient cru aux atomes. Pour éviter de trop fortes contradictions, le Hînayâna nia que ces derniers fussent éternels, sans parties, indivisibles. Introduisant en eux de la relativité, il y reconnut des synthèses momentanées de forces subtiles. L'esprit conçoit bien des rudiments substantiels {dravyaparamânu), fondement de cette solidité, de cette fluidité, de cette chaleur, de ce mouvement que nous prenons pour de la terre, de l'eau, du feu, de l'air; mais ils ne se laissent jamais saisir isolément. Au

surplus l'atomisme relatif professé dans l'ordre des formes matérielles trouve son pendant intellectuel dans l'admission de concepts relativement stables, « essences » ou « natures simples » dont se composent l'entendement comme la réalité. Aucun terme ne traduit mieux que ces deux expressions cartésiennes l'usage nouveau dans lequel s'emploie de la sorte le mot dharma. Les Sarvâstivâdins dressèrent une classification de ces essences qui s'imposa, moyennant de légères variantes, aux diverses sectes du Petit Véhicule et qui correspond, sous forme statique, à l'échelonnement dynamique des phases intelligibles, constitutives de l'être ou de la pensée, tel que le concevaient les Yogâcâras. Le tableau ci- joint résumera la science soit physique, soit psychologique du Hinayâna, selon le chapitre II de V Abhidharma-

koça.

5 indriya.s (organes): yeux, oreilles, nez,

langue, corps (tact).

5 visayas (objets des sens): formes (et 5 skandhas (agrégats): ] couleurs), sons, odeurs, goûts, contacts.

I Rïïpa (forme)., j / par méditation sur

\ le représentable

l avijnapti I (vijnaptisamâdhi

(irreprésentable): l sambhûta).

I bien et mal ' ( kuçalâkuçala).

II vijSâna (conscience).

III vedanâ (sensation).

IV samjnâ (perception).

V samskâra (manière d'être et d'agir).

12 âyatanas (bases, conditions de la conscience): 5 organes sensoriels + .5 objets sensibles -f manas (org. mental) + dharma (objet propre du manas).

18 dhâtus (supports, facteurs): 12 âyatanas + 6 modalités de conscience (conscience des diverses sensations' et du manas).

/ pratisarakhyâ-nirodha (cessation , ,, I consciente de l'existence).

3 asaçiskrta dharmas .^^.^ ^ (cessation inconsciente

(dharmas non composes) ^^^ Pexistence).

\ âkâça (éther).

72 samskrta dharmas (dharmas composés)

11 de rûpa: 5 indriyas + 5 visayas + 1 avijnapti.

1 de citta ou manas: s'exerce par les 5 vijnâna

(connaissances sensibles) + la connaissance propre

au manas (sensorium commune, manovijnâna).

46 caitta dharmas (dharmas mentaux): correspondent

aux skandhas III, IV et V (en partie) (i). 14 citta-viprayukta-samskâras (opérations distinctes de l'intellect (non mentales): acquisition et non-acquisition, participation, inconscience, obtention de l'inconscience, obtention de la suppression, vie, naissance, durée, décrépitude, non-éternité, noms, sentences, lettres [prâpti, aprâpti, sabhâgatâ, asamjnika, asï^mjni-samâpatti, nirodha-samâpatti, jïvita, jâti, sthiti, jarâ, anityatâ, nâma-kâya, pada-kâya, vyanjana-kâya].

(i) 10 mahâbhûmika dharmas (dharmas de grand domaine): vedanâ, samjnâ, cetanâ (intention), sparça (toucher), chanda (désir), mati (intelligence), smrti (mémoire), manaskâra (attention), adhimoksa (détermination), samâdhi (recueillement). 10 kuçala-mahâbhûmika dharmas (dharmas de grand domaine du bien): çraddhâ (foi), apramâda (application), praçrabdhi (apaisement), hrî (pudeur), upeksâ (impassibilité), apatrapâ (timidité), alobha (absence de convoitise), advesa (absence de colère), ahimsâ (absence de nuisance à autrui), viryâ (énergie). 6 kleça-mahâbhïïmika-dharraas (dharmas de grand domaine des passions): moha (égarement), pramâda (négligence), kausidya (paresse), açrâddhya (incrédulité), styâna (inaction), auddhatya (turbulence).

2 akuçala-mahâbhûmika-dharmas (dharmas de grand domaine du mal): ahrîkatâ (impudence), anapatrapâ (effronterie). 10 upakleça—bhûmika-dharmas (dharmas du domaine des passions secondaires): krodha (colère), mraksa (hypocrisie), mâtsarya (égoïsme), irsyâ (jalousie), pradâça (vexation), vihimsâ (nuisance), upanâha (inimitié), mâyâ (tromperie), çâthya (déshonnêteté), mada (vanité).

8 aniyata-bhîïmika- dharmas (dharmas du domaine incertain): vitarka (réflexion), vicâra (investigation), kaukrtya (repentir), middha (somnolence), râga (avidité), pratigha (emportement), mâna (orgueil), vicikitsâ (doute).

Ce tableau témoigne d'un éclectisme tardif: les répétitions, les chevauchements qui s'y manifestent attestent l'adaptation réciproque de classements disparates. Il saute aux yeux que la signification abstraite de dharma quand

on parle des 75 essences, opérations ou événements, suppose une énorme extension du \aeux sens technique : les fonctions du manas. L'élément primitif est la théorie des skandhas. Les phases caractéristiques de cette conception du monde toujours plus complexe seraient aisément restituées à travers les suttas palis, la Dhommasangarii^ le Dharmasamgraha, enfin V Ahhidharmakoça. Une synthèse parallèle, rejoignant l'eschatologie populaire, aboutit à une cosmologie plus ou moins exotérique, mais qui fait j)artie du bagage commun à toute pensée indienne. Les êtres s'y répartissent selon leur nature: plans (dhatu) immatériel (ârûpya), matériel (rûpin), concupiscible (kâma); — selon leurs destinées (gati) : sorts des dieux, des hommes, des fantômes, des animaux, de?; damnés; — selon les variétés de leur méditation (dhyâna, jhâna). Les hiérarchies de vivants ou d'esprits, les compartiments superposés de cieux ou d'enfers mettent à la portée du vulgaire, par systématisation à la fois des jâtakas et des biographies spirituelles de bodhisattvas, les subtiles topographies mystiques d'Asanga (**).

Les sectes du Petit Véhicule, émiettées à l'infini, ne nous sont accessibles qu'à travers le dépouillement des canons tibétain et chinois. Le défrichement qui nous les fera connaître débute à peine. Elles se peuvent sérier en fonction soit du canon pâli, demeuré à l'unisson des doctrines anciennes, soit des œuvres mahâyânistes. Ainsi les Sthaviras concordent avec les Theras singhalais, mais les Mahâsamghikas ont frayé la voie au Grand Véhicule. Plus d'une école prône la vacuité, comme les IMâdhyamikas, et les Sautrântikas enseignent le Trikaya comme Açvaghosa. Le Satyasiddhiçâstra, de Harivarman,présente au début du III® siècle, dans l'Inde centrale, une sorte de moyen terme entre les deux Véhicules, soutenant la théorie de la double vérité : le Mahâyâna peut être admis au point de vue de la

LES DERNIERS MADHYAMIKAS ET YOGACARAS 149

vérité absolue (paramârthasatya), sans faire tort à la vérité relative (vyavahârasatya) du Hînayâna. Cette interprétation fut aussitôt adoptée par le Grand Véhicule, tout prêt à se persuader qu'il possédait le sens profond de la foi bouddhique.

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