LES SÛTRAS DES SIX SYSTÈMES ET LEURS PREMIERS COMMENTAIRES
(entre 100 et 500)
La principale difficulté de l'histoire de la philosophie indienne réside dans la nécessité de situer chaque doctrine à la fois comme phase de la tradition à laquelle elle appartient et comme contemporaine d'un moment particulier des autres traditions qui évoluèrent de façon synchronique dans le même milieu. Les systèmes, loin de se remplacer les uns les autres, évoluent depuis une antiquité plus ou moins reculée, chacun pour ainsi dire en vase clos, par l'effet d'une réflexion assidue, orientée toujours dans la inême direction. Mais il n'est pas douteux non plus que les cloisons entre ces diverses traditions ne furent jamais étanches, et que des corrélations, des influences s'établirent, par l'obligation' même où ces diverses filiations se trouvèrent, de polémiser chacune contre toutes les autres. La métaphore sur laquelle repose la Monadologie s'appliquerait ici avec justesse : chaque système est une «vue », darçana, sur l'ensemble de l'intellectualité indienne, aperçue sous un biais particulier ; et ces « vues », toutes
indépendantes, néanmoins se correspondent par la réalité qu'elles expriment, la même pour toutes, et à chaque moment de leur histoire. Un récit rigoureusement chronologique, fût-il possible, ne donnerait donc pas une notion exacte de ce que fut, aux diverses époques, la pensée de l'Inde. D'autre part l'historien ne saurait se satisfaire d'une collection de monographies, consacrées aux divers darçanas; car malgré la force des multiples traditions, toujours les hommes d'un même temps, à quelque profession de foi qu'ils appartinssent, eurent des opinions communes, et il n'importe pas moins de comprendre chaque doctrine par ses contemporaines que par ses devancières. Entre ces deux nécessités malaisées à concilier, nous tenterons un compromis, afin de restituer sommairement le sens de chaque système en lui-même, sans perdre de vue, aux principales époques, le parallélisme des transformations.
Nous avons déjà éprouvé cette difficulté en retraçant à grands traits les phases du Bouddhisme. Dès le temps où se forma cette religion, la pensée indienne avait la notion d'un idéalisme; Cârvâka, Sâmkhya, Yoga désignaient déjà des attitudes spéculatives distinctes. Et cependant, si nous nous limitons ici à un exemple, il faut attendre le xv^ siècle pour voir se rédiger les sûtras du système Sâmkhya. Ce darçana avait donc au bas mot vingt siècles d'existence quand son texte définitif se fixa. Chaque système a ainsi, plus ou moins longue, sa préhistoire, c'est-à-dire un temps pendant lequel il a déjà vécu, mais antérieur à la rédaction « ne varietur » de ses thèses fondamentales ; pour cette période de formation, au moins aussi importante que la phase scolastique ultérieure, où des commentaires s'adjoignent au texte, nous sommes trop souvent réduits à des renseignements indirects, à des inductions. Or le motif pour lequel nous avons traité d'abord du Bouddhisme n'est point qu'il
soit, absolument parlant, plus ancien que le Sâmkhya ou le Yoga, car cette supposition serait fausse, — mais que l'un au moins de ses canons, le pâli, précède en majeure partie la composition des sûtras de tous les darçanas.
Le terme de sûtra prend, en effet, dans l'ordre des systèmes philosophiques, une valeur précise. Il ne désigne pas un simple ouvrage didactique, çâstra, ou une « élaboration », prakarana. Chaque système ne peut posséder qu'un texte ainsi nommé. Ici se manifeste une tendance analogue à celle qui se constate dans la vie religieuse : une secte a ses « Ecritures », son (c Li\Te », son « Evangile » une fois pour toutes; si d'autres « Ecritures » survenaient, une religion distincte se trouverait fondée. La pensée philosophique indienne, quoique à maints égards très libre, implique ainsi, dans son obéissance à une tradition, un élément d'autorité. Mais rien d'humain n'est d'emblée définitif. Une rédaction « ne varietur » suppose, sans aucun doute, une longue formation. Ainsi l'on comprend que chaque darçana n'entre dans l'histoire positive, autrement dit que ses productions ne puissent être datées avec quelque sûreté, qu'à partir d'une époque assez basse. Il faut concilier de la sorte les appréciations opposées que portent Hindous et savants occidentaux sur l'ancienneté des darçanas : la tradition indigène n'a certes pas tort de faire remonter très haut, par exemple bien avant l'ère chrétienne, les débuts de la réflexion qui les élabora; historiens et philologues ont d'excellentes raisons pour n'admettre comme avérés que les faits ou textes susceptibles d'être datés, par conséquent pour passer au crible d'une sévère critique les renseignements toujours suspects, mais toujours documentaires, que fournit sur son passé la tradition de chaque école.
La chronologie capitale, en ces matières, c'est celle des sûtras des différents darçanas admis par la caste brahmanique
LES SUTRAS DES SIX SYSTÈMES lot
comme orthodoxes, c'est-à-dire compatibles avec l'enseignement des Védas. Cette question, longtemps débattue, s'éclaircit depuis que la critique occidentale s'est mise à peu près d'accord sur quelques points de repère essentiels, telles les dates approximatives d'Açoka, de Kaniska, de Vasubandhu; depuis aussi qu'a commencé le dépouillement des principaux commentaires des sûtras et des littératures bouddhique, jaina, autres encore, à évolution parallèle (^'). Une stricte analyse de ces matériaux permettra d'obtenir de quasi-certitudes. Si loin que nous soyons d'un pareil résultat, nous ne flottons plus, comme naguère, dans une complète indécision. Le progrès a été préparé, en l'occurrence, par l'ingéniosité déployée pour la justification de deux thèses contraires, celle de Jacobi en faveur de l'antériorité des philosophies brahmaniques relativement au Mahâyâna, celle de Stcherbatsky, partisan de la postériorité de tous les siitras relativement au vijîiânavâda d'Asanga et de Vasubandhu. Peu à peu les divergences s'atténuèrent quand on s'aperçut que le Bouddhisme visé par tels siitras n'était point l'idéalisme du ye siècle, mais les Prajnâpâramitâs ou la doctrine mâdhyamika des i^"" et ne siècles. Pour des raisons multiples, que nous ne saurions exposer ici, mais qui se fondent soit sur des relations de fait, soit sur la critique interne des systèmes, nous estimons que les dates, approximatives bien entendu, que nous allons proposer, bien que différentes de celles que suggèrent d'illustres indianistes, paraissent, en fonction de travaux récents, les plus plausibles :
11^"" commentaire : Bhàsya de Praçastapcâda, 450 -
1 1^"" commentaire : Vrtti
150 - 200 MîmâmsE » . Jaimini . . . ' ^"^ ^^'. ^^^^^? ' 3' ^«"^-
j mentaire: Bhasya de
( Çabara, 400-450.
Il^r commentaire : Bhâsya de Vâtsyâyana, 400-
oF.n Arx,-\ ir j- ^ td-j - \^^^ commentaire: aucun