CHAPITRE I SYSTEMATISATION DE LA PENSÉE VEDIQUE
Le Brahmanisme s'est défini à ses propres yeux comme une systématisation de la pensée védique. De tous les problèmes que pose la civilisation indienne, c'est sans doute celui pour l'investigation duquel la tradition brahmanique, coextensive à cette civilisation entière, fournit le plus de renseignements, mais c'est aussi l'un de ceux où peut se montrer opportune l'impartialité européenne, qui n'apporte en la matière aucun préjugé religieux.
Nous ne saurions douter qu'au cours de la première moitié du millénaire qui précéda l'ère chrétienne, l'évolution interne du védisme se précipita, et que, néanmoins, à proportion même de cette transformation, se constitua une orthodoxie, déjà un rudiment de scolastique fondées sur l'antique religion. Le Véda en va être la base, mais il en est lui-même, en tant que collection close et complète, le premier, l'essentiel résultat. Aucune finalité initiale ne prédestinait sans doute les chants religieux, les poèmes profanes, les récits légendaires dont le Rgvéda fut composé, à se trouver ainsi réunis. L'utilisation liturgique des hymnes
prouve que le recueil, sinon les morceaux recueillis, a pour auteurs des prêtres. Dans l'Atharva, l'empreinte d'une intervention post- védique apparaît encore mieux: il renferme des prescriptions d'origine sacerdotale, et témoigne, dans ses plus primitives incantations, de placages attestant un effort de brahmanisation. Quant au Sâman et au Yajus, ils sont, par destination même, accommodés à un culte. Le Yajus noir mêlant aux formules que l'on chante ou récite pendant les sacrifices (mantra), des instructions (vidhi), des explications (arthavâda) en prose, inaugure une littérature fondée sur le Véda, mais distincte de ce dernier, comme un commentaire se distingue d'un texte : les Brâhmanas. Littérature d'importance capitale, dans laquelle s'effectua la transition du passé védiqvie à cette orthodoxie « brahmanique », dont le caractère s'impose, de façon plus ou moins absorbante, aux divers facteurs comme aux multiples phases de la culture indienne. Des interprétations d'un caractère ésotérique s'y adjoindront, portant soit sur le rite, expliqué allégoriquement dans les Aranyakas, soit sur la philosophie, dont les problèmes se spécifieront dans les Upanisads: autant de textes qui partagent avec les quatre Védas le caractère de connaissances révélées (çruti). N'envisageons pour l'instant que la base de cette littérature: les Brâhmanas (").
L'élaboration en une sorte de canon des Védas et de leurs commentaires plus ou moins directs est l'œuvre d'une caste. A mesure que le culte védique se compliquait et se répartissait en diverses attributions sacerdotales, les fonctions du prêtre se monopolisaient au profit d'un groupement héréditaire et fermé. Les premiers documents attestant que cette évolution est accomplie n'apparaissent que dans les parties récentes du Rg et de l'Atharva. L'évolution en question ne représente d'ailleurs qu'un cas particulier d'un