SYSTÉMATISATION DE LA PENSÉE VÉDIQUE
fait général dans la civilisation indienne en formation: à mesure qu'ils étendaient leur établissement parmi des populations aborigènes d'autre couleur (varna), les Indo-Iraniens éprouvaient davantage le désir de sauvegarder l'originalité de leur race; ils n'en appliquèrent que plus jalousement leur antique usage d'endogamie à l'intérieur de la «curie» (jâti) et d'exogamie hors de la «gens» (gotra). Parmi les vicissitudes de cette période belliqueuse, l'affiliation à un groupement qui assignait à ses membres des devoirs, mais aussi des droits définis, fournissait une efficace protection aux individus, pour qui la déchéance de la caste, par démérite, était le châtiment suprême. Sur l'origine de cette distribution de la société indienne en quatre castes fondamentales: brahmanes ou prêtres; ksatriyas ou guerriers; vaiçyas ou gens du commun, artisans et agriculteurs ; çudras ou esclaves ('*), nous ne possédons aucune donnée précise, car cette répartition plonge dans l'obscurité de la préhistoire; mais le fait que les Aryas ne S3 reconnaissaient qu'en les trois premières castes, seules composées de gens nobles ou libres, participant seuls à la religion védique, dont l'initiation équivaut à une seconde naissance (dvija), semble attester un besoin de se distinguer de la masse autochtone, vouée au servage ou même extérieure à l'organisation sociale. Au sein de cette aristocratie, celle qui vivait de l'autel et celle qui vivait de l'épée ont dû se différencier très tôt, quoique la codification d'une semblable répartition n'ait eu lieu que plus tard. L'existence légendaire de familles de rsis, dépositaires des hymnes sacrés, puis la simultanéité comme la succession de dynasties sacerdotales conservatrices de traditions en partie distinctes, annonçaient la formation d'une caste religieuse, non pas apte seule à l'exercice du culte, car tout Ârya resta tenu d'accomplir lui-même certains rites, mais seule admise à connaître la technique opératoire et spéculative fondée sur les Védas. Aussi les hommes
auxquels doit convenir le nom générique de brahmanes se trouvèrent-ils investis de l'enseignement : par eux était donnée aux autres castes d'Aryas l'éducation sacrée (bralimacarya); ils se trouvèrent ainsi possesseurs en fait, et s'érigèrent détenteurs en droit, de toute culture.
Il ne semblera donc pas étonnant que la loi religieuse, dharma, dont les brahmanes assuraient le monopole, ait revêtu un caractère sacerdotal. Sa prescription fondamentale est la prééminence du brahmane, clef de voûte non seulement de l'ordre social, mais du monde entier, puisqu'il accapare un pouvoir auquel obéissent et la nature et les dieux. Tromper, tuer l'un de ces « dieux » humains, voilà les plus grands crimes. Les honorer, rétribuer leurs offices par de généreux émoluments (dîksâ), voilà les œuvres pies. Le secrst de leur autorité consiste en ce qu'ils ont concentré à leur profit le principal de la vie religieuse, jadis impartie au chef de clan, au père de famille; le culte a fait le prêtre, mais à son tour le prêtre a transformé le culte en se l'appropriant. Les hymnes valent non en tant qu'effusions laudatives d'une divinité, jaillies d'un cœur dévot, mais en tant qu'éléments d'une liturgie savante. Maintes expressions, images, formes de pensée ne sont plus comprises : le sens originel se perd, au profit d'interprétations symboliques, voire d'explications étymologiques fondées sur de subtils ou de puérils jeux de mots. Moins on comprend, plus on dogmatise; les tours de passe-passe grammaticaux où l'on trouve la solution d'une difficulté rituelle, s'érigent avec pompe et solennité en principes d'application universelle. Aux énigmes mythologiques dont fourmille le Véda se surajoute une théorie qui se flatte de tout expliquer, mais dont les explications, en raison même de leur abstraite technicité, ne rejoignent que par accident l'ordre d'idées auquel doit appartenir la signification primitive.
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Le système construit de la sorte conserve des notions védiques leur aspect rituel, qu'il tend à renforcer et à coordonner. Il fait assez bon marché de la mythologie naturaliste; s'il lui arrive d'inventer de nouveaux mythes, c'est par désir de justifier les détails du culte. L'antique panthéon perd de son prestige au profit des personnifications abstraites de basse époque; la piété s'adresse moins à Indra qu'à des concepts ritualistiques, tels que le résidu de l'offrande, ucchista (Ath. XI, 7), ou le poteau sacrificiel, skambha, considéré comme l'axe et le support du monde (X, 7 et 8). Sans aucun doute, en effet, une notion théorique constitue pour un système une meilleure clef de voûte qu'une figure mythologique aux attributs concrets. Parmi ces éléments ou facteurs du culte, convertis en « êtres de raison », aucun ne s'entoure d'autant de vénération que la Formule Rituelle. Les mots mêmes possèdent la plus suggestive précision: en tant qu'auteur des Brâhmanas, le brahmane, brahmân, érigea en principe suprême le brâhman (au neutre). Ce principe se substitue aux démiurges védiques : tantôt on nous représente Prajâpati créant par le moyen du Brahman, tantôt on nous montre dans Prajâpati un agent secondaire, une hypostase dérivée du Brahman; et ces deux notions, quoique distinctes, n'attestent aucune contradiction, car la première comme la seconde subordonne l'action créatrice à la formule rituelle. Cette dernière, en effet, grâce à la force magique de l'incantation, réalise ce qu'elle prononce, en un univers qui passe pour n'être d'outre en outre que liturgie. Elle est la première forme de la notion d'absolu dans la civilisation de l'Inde. Les brahmanes trouvent en elle « l'essence brahmanique », une entité en soi et par soi, qui fonde l'existence en fait et la prépondérance de leur caste. Il y aurait témérité à soutenir que, dans ce cas, nous possédons l'exemple d'un état social déterminé entraînant par
voie de conséquence l'admission d'un dogme précis; nous nous contenterons de noter que l'érection du Brahman en premier principe métaphysique accompagne l'institution de la prééminence de la caste brahmanique.
La vie pratique ne dut pas moins que la réflexion spéculative se transformer sous l'influence sacerdotale. Le devoir propre à chacun, svadharma, selon la caste à laquelle il appartient, est une tâche rigoureusement exigible, sous peine de cette exclusion qui fait des parias, rebut de la société. Le bien n'est pas le même pour un prêtre, pour un noble, pour un négociant, pour un serf; le comble de l'impiété réside dans la confusion de ces morales distinctes, comme le pire des maux réside dans la confusion des castes. Cette intransigeance repose sur l'autorité prise par la caste dirigeante, soucieuse de maintenir son éminente spécificité. En effet, le principe de l'irréductibilité de ces diverses morales ne limite en rien la conviction que la vie sacerdotale l'emporte sur toute autre vie. Ici, encore, le brahmanisme théorise : il postule que l'agent moral non seulement ne vaut, mais n'existe que par les rites qu'il accomplit. L'ensemble de ces actes pies, les samskâras, — expression que l'on peut rendre par sacrements — est constitutif de la personnalité humaine, qui s'en trouve confectionnée (sarnskrta). L'activité ne possède ainsi pas d'autres règles que le conformisme religieux, et aucune sorte de ce dernier n'égale en dignité l'obéissance aux prescriptions brahmaniques.
Tout homme libre doit donc recevoir l'enseignement d'un précepteur appartenant à la caste privilégiée: enseignement qui dure quarante huit ans pour l'étudiant de cette caste. L'existence de père de famille ne devient légitime qu'après l'initiation religieuse, que l'on obtient après s'être fait serviteur autant que disciple d'un maître (guru). Désormais, de même que la science parfaite est la connaissance
du Brahman (brahmavidyâ), la vie parfaite implique une conduite proprement brahmanique (brahmacarya). L'une et l'autre s'écartent de l'idéal védique, dont cependant les brahmanes se proclament les interprètes.