‹ Esquisse d'une histoire de la philosophie indienneChapitre 5 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

INTERVENTION DE FACTEURS NON BRAHMANIQUES SOPHISTES, MATÉRIALISTES, YOGINS

La tradition védique, dont les héritiers directs ne réussissaient plus à maintenir l'authenticité, fut l'objet, aux abords du vi^ siècle avant J.- C, d'attaques passionnées de la part d'esprits soit hostiles, soit simplement étrangers à la discipline des brahmanes. Ces « indépendants » se peuvent classer sous trois rubriques: les sophistes, les matérialistes, les yogins.

lo Les sophistes. — Une certaine dose d'irréligion paraît aussi ancienne que l'antique religion. Le Rgvéda renferme — chose inconcevable s'il était, par destination, un manuel liturgique — mainte raillerie à l'adresse des dieux. Ainsi, sa verve satirique s'égaie de l'ivresse d'Indra, grisé de soma. Lorsqu'il substitue à la théologie mythologique des premiers âges un commencement de réflexion philosophique, il se demande avec anxiété si les arcanes du non-être et de l'être comportent une intelligibilité, voire suprahumaine, et il n'aboutit qu'à poser un point d'inter-

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rogation (X, 129, 7). Ces deux traits, la veine sarcastique et la prédilection du doute, appartiennent à la physionomie des sophistes indiens comme à celle des sophistes grecs.

La sophistique n'est point une attitude exclusivement hellénique, mais un fait d'une certaine généralité (**). On l'a constaté, ce fait, dans la Chine mi-confucéenne, mitaoïste des cinq derniers siècles antérieurs à notre ère. On le retrouve, diffus à travers un plus grand nombre de siècles, dans la civilisation indienne. En toute occurrence, il résulte de conditions analogues : de l'hétérogénéité du milieu social, de l'instabilité politique, des contacts répétés avec des peuples étrangers, de cette démoralisation qu'entraîne l'oubli graduel d'une religion jadis régnante. Or des circonstances de ce genre se perpétuèrent longtemps dans le milieu indien: l'extrême fragmentation sociale, diversifiée à l'infini, l'absence presque normale d'un pouvoir central étendu et fort ; de continuelles invasions : celle des Indo- Iraniens, celle des Yue-tchi et des Çakas, celle des Grecs, celle des Parthes; un certain discrédit du Védisme : voilà les conditions qui justifient l'apparition d'esprits alertes et frondeurs, libres de tout dogme, colporteurs de dialectique, vendeurs de conseils, dévoués au plus offrant, d'accord seulement pour dauber la naïveté des croyants. Un rôle considérable sera dévolu aux nombreuses générations de ces mécréants, ardents à dissoudre la civilisation antérieure et à répandre des notions nouvelles; ils n'auront dit leur dernier mot que lorsqu' auront été fondées de fortes disciplines intellectuelles et morales, qu'ils auront, pour leur part, contribué à instituer : tel le Bouddhisme, tel encore le Brahmanisme ultérieur, entré en possession d'une exégèse, d'une dialectique, d'une philosophie.

Deux sources principales nous renseignent sur cette sorte d'esprits: la plus vieille littérature bouddhique, qui

leur est plutôt favorable, et le MahâbKàrata, dont l'inspiration brahinanique se montre sévère à leur égard; les jugements portés ici et là se complètent et peuvent être tenus pour vrais dans la mesure où ils s'accordent. Or, ils attestent l'existence de dialecticiens errants, négateurs de f autorité du Véda (Vedanindaka), se targuant de posséder l'omniscience (panditamâninas), parce que leur talent de rhéteurs les rendait également aptes à soutenir le pour et le contre.

La persuasion de l'universelle relativité paraît avoir rendu ces sophistes aussi sceptiques sur la possibilité d'obtenir une connaissance rationnelle du vrai, qu'hostiles à l'idée d'une révélation. Les boutades, les diatribes qu'ils décochaient contre le dharma en tant que loi religieuse, ne déconsidéraient pas moins la prétention de déterminer un dharma, ordre du monde et règle de moralité. Leur véhément immoralisme sonne comme un écho des sarcasmes déjà nietzschéens de Calliclès; dans l'Inde comme en Hellade la seule réponse décisive à ces effrontés « libertins » sera raffirmation qu'il existe des lois «non écrites», mais inhérentes au fond de l'être comme au cœur des hommes.

2» Les matérialistes. — Les premiers adversaires de la religion védique n'ont pas tous suspendu leur jugement ou prononcé avec une sereine indifférence des avis divers sur les problèmes métaphysiques; il s'en trouva qui crurent asseoir l'irréligion sur des bases solides en instituant une doctrine matérialiste. Leur ironie à l'égard de la révélation veut être aussi acérée que celle des sophistes, mais le dogmatisme l'alourdit. Ces gens qui n'admettent d'autre critère de vérité (pramâna) que la perception (pratyaksa), mais qui, à la différence des dialecticiens, la tiennent pour véridique, croient trouver dans la substantialité massive de la matière des données plus fermes que dans l'agilité de l'esprit.

Ce dernier, à leurs yeux, n'est qu'un épiphénomène sans portée (nirârthika). En niant son existence à part du corps, comme ils nient l'origine surnaturelle et la valeur religieuse du Véda, ils méritent le nom de nâstikas, négateurs. Mais leur négation s'arrête devant les données sensibles; à la façon du vulgaire (loka) ils tiennent pour bien fondé le monde sensible (loka); d'où leur épithète de Lokâyatas. Ils ne possèdent pas encore l'arsenal d'arguments dont ils feront usage plus tard pour défendi'e leurs thèses; mais, dès cette époque, ils ne doutent point que seuls les corps existent, et qu'ils se résolvent en une pluralité d'élément immuables. Toute loi n'est à leurs yeux qu'une baliverne; ils n'obéissent pas à d'autre règle que le plaisir (kâma) et se parent de leur sobriquet, les goinfres, Cârvâkas (").

Cependant ne nous pressons pas trop de reconnaître dans ce type d'hommes une sorte de pendant de l'épicurien gréco-romain ou des sectateurs de Yang-Chou; ils déconcerteraient de semblabl3s assimilations par des caractères spécifiquement indiens. iVinsi ces jouisseurs ne sont pas simplement des pessimistes comme certains adeptes de l'épicurisme; ils vient en ascètes, couronnés non de fleurs mais de crânes; couverts non de parfums mais de cendres. Non pas qu'ils croient à la valeur de la pénitence, car ils la raillent et la méprisent; mais ils veulent rester libres d'attaches avec le monde, ne fût-ce que pour être plus à même d'en Jouir. Sans retenue ni réserve ils se livrent, un certain jour de l'année, à une débauche collective. Ce monachisme latent, ce goût d? l'ascétisme vont nous apparaître un signe des temps.

30 Les Yogins. — La même époque atteste encore l'existence d'autres rivaux du Brahmanisme: ceux-ci se montreront assez étrangers au Védisme pour l'ignorer, sans même

daigner le combattre; non moins individualistes que les sophistes, ils ne composent pas, comme les matérialistes, une secte; ils posséderont en commun avec eux, mais exacerbée à son paroxysme, la passion pour la vie ascétique.

L'existence de l'anachorète, retiré dans la solitude des forêts, et celle du mendiant errant, non moins détaché de la vie commune, ont toujours exercé un souverain prestige sur les âmes indiennes. Pour mener ces sortes d'existences, peu importe la caste dont on est originaire; l'affiliation à un groupement social n'est même pas nécessaire. Les austérités vécues ainsi en marge de toute société, à l'écart de l'ambition comme de l'hypocrisie, ne présentent aucune affinité avec la religion védique, non plus qu'avec le conformisme brahmanique, mais par leur sincérité, leur désintéressement, elles forcent le respect de tous; ceux même qui vivent de l'autel ne peuvent refuser de reconnaître l'éminente vocation religieuse de ces âmes étrangères à leur culte. En d'autres termes un second type de religion surgit, exempt en principe de dogme et de liturgie, mais possédé par la conviction que le mépris de l'intérêt personnel, à la satisfaction duquel les prêtres utilisent le sacrifice, et que le détachement intégral ont plus de prix que quoi que ce soit.

L'ascétisme de ces anachorètes leur tient lieu de spéculation comme de morale: nous sommes loin du t3mps oii le Yoga deviendra un système métaphysique. Il ne consiste encore qu'en un repliement de l'individu sur lui-même» abstraction graduelle du monde extérieur, assoupissement des sens, concentration dans le for intérieur. L'être se trouve alors, selon une expression qui explique le fond de cette discipline, yukta, c'est-à-dire concentré, en pleine possession de tous les éléments de sa vie, de même qu'une roue se trouve bien « jointe » quand les rais s'insèrent avec précision dans le moyeu. Cette emprise volontaire, cette étreinte

tenace des fonctions vitales, régies de façon décisive parce qu'elles sont saisies et maîtrisées à leur principe même, les Yogins des premiers âges la concevaient comme une discipline des souffles C'). Une physiologie pneumatique comparable à celle des « esprits animaux v , voilà le postulat fondamental; une ascèse très particulière, qui se réalise par des exercices de gymnastique respiratoire, pour acquérir la direction de nos propres fonctions ou facultés, telle est la conséquence.

Une semblable pratique ne suppose que comme ses conditions préliminaires la continence, les privations, l'endurance à la souffrance. Vu du dehors, le Yogin semble figé dans l'inertie d'un stylite, où la plus puissante volonté s'obstine à suspendre toute manifestation de l'activité, arrêtée souvent dans des postures ardues à maintenir. Mais l'insensibilité extérieure que vulgarisèrent les fakirs musulmans ne vaut que par la concentration interne ; celle-ci n'exige pas, elle appelle toutefois la contention spirituelle qui procure au Yogin, dans la possession de soi, des pouvoirs surhumains. Les uns appartiennent à l'ordre de la foi : la lévitation, l'ubiquité, la théurgie. D'autres, d'apparence moins merveilleuse, ont plus de portée philosophique: telles la conquête d'une félicité soustraite à toute vicissitude, la coïncidence avec un principe de vie que l'on peut t-enir pour identique à celui de la vie universelle.

Ainsi se justifient les ambitions, les enthousiasmes de ces héros de l'ascèse, dont le renoncement, le désabusement ne font que receler en secret un grandiose optimisme: la certitude d'arriver à la possession de sa propie existence et de tout l'être.

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