III. Choix des sujets tragiques
(a) Pas de sujets entièrement inventés.
(b) Pas de traductions des Anciens ni des Italiens. (Raison: le principe de l'imitation.)
[Cf. Du Bellay, Défense, I, chap. v et vi.]
Il y en a pourtant parfois.
[La Médée de La Péruse; YAgamemnon de Toustain; YHippolyte et la Troade de Garnier; les Sophonisbes, de Saint-Gelais, de Mermet et de Montchrétien.]
(c) Exploitation des légendes antiques:
Homère
[N. Filleul, Achille; Montchrétien, Hector; Champrepus, Ulysse; Bertrand, Priam.)
Ovide
[P. de Boussy, Méléagre.]
(d) L'histoire surtout est le magasin des faits tragiques: ils sont à la fois extraordinaires et vrais.
(i) Histoire romaine —
[César de Grévin; Porcie et Cornélie de Garnier; Lucrèce de N. Filleul; etc.]
(2) Histoire grecque —
[Les Lacènes de Montchrétien; Alexandre et Daire de Jacques de la Taille; etc.]
(3) Histoire des autres peuples de l'antiquité (Asie, etc.) —
[Panthée, de C. J. de Guersens (tiré de Xénophon, Cyropédie).]
Exploitation de Tite-Live, Plutarque, etc.
(4) Histoire moderne et contemporaine —
[La Soltane de G. Bounyn, 1561 (le fait est de 1553). L'Ecossaise de Montchrétien, 1601 (le fait est de 1587).]
(e) Tragédies bibliques.
Elles ne sont pas tant une survivance de l'ancien théâtre que nées d'un scrupule des humanistes protestants.
Les premiers auteurs de tragédies bibliques sont protestants—
[Buchanan; J. de la Taille (catholique plus tard); Desmasures; Rivaudeau.]
On ne fait pas de tragédies sur les Vies des saints avant al fin du siècle.
Avantage des sujets bibliques pour l'expression tragique.
IV. La forme de la tragédie résulte de la conception indiquée plus haut.
(a) Le fait est donné, non produit: matière à crainte et à déploration. Caractère lyrique de cette tragédie.
Pourquoi elle se prolonge après le fait qui dans le théâtre classique est dénouement.
[Cf. Porcie, Cornélie, Hippolyte, Y Ecossaise.]
Les trois moments de la tragédie: expectatio, gesta, exitus. [Donat, Comm. à la première scène des Adelphes.]
Le principe- de commencer par se jeter in médias res, aussi près que possible de la catastrophe.
(b) Les deux types de misère tragique: une seule âme accablée des traits de la fortune, un seul coup meurtrissant plusieurs âmes.
[Hécube: YAntigone de Garnier; Amital, des Juives. — Oedipe, ou les Troyennes: la Mort de César, Hippolyte, YEcossaise, etc.]
(c) Le rôle principal est la victime, le personnage souffrant, non le personnage agissant.
[César; Cléopâtre; Didon; Hippolyte; Marie Stuart.]
Même souvent, c'est le personnage meurtri par la mort de
la victime.
[Porcie; Cornélie; Cratésiclée (dans les Lacènes).]
Large place donnée aux personnages purement sympathiques
et dolents.
[Calpurnie, dans la Mort de César; Amital, dans les Juives.]
Femmes, mères, nourrices, dames d'honneur, etc., qui vont jusqu'à se tuer de douleur.
[La nourrice de Porcie.]
(d) Utilité et usage habituel des pressentiments, songes et visions, ombres, Mégère, furies, voyants, prophètes: moyens de créer la crainte dès le début, ou de la renouveler si elle s'apaise.
[Hippolyte; Mort de César; Cornélie; Marc Antoine; Hector; les Juives; etc.]
0) Enfin rapport de la structure apparente de la plupart des tragédies à la conception générale:
Abondance et longueur des monologues, des narrations, des descriptions et des chœurs.
Plus le sujet est atroce, plus on ne le montre que par l'intermédiaire des récits. Le messager personnage essentiel.
Les Gordians et Maximins du Président Favre (1589): Imitation involontairement caricaturale de la tragédie de Garnier; application outrée jusqu'à l'absurde des principes de l'art tragique de la Renaissance.