II. Qu'est-ce que le fait tragique
Des œuvres grecques et de Sénèque, éclairant la tradition des grammairiens, on tire que le fait tragique est le spectacle d'une misère extrême, atroce, inhumaine, d'une grande victime écrasée par la fortune ou par la cruauté d'un tyran.
[Jean de la Taille, Art de la tragédie, confirmé par tous les textes et la pratique commune.]
L'amour n'y est reçu que forcené et monstrueux. C'est la conception italienne; analyse de quelques oeuvres caractéristiques:
Rosmunda, de Ruccellai.
Orbecche, de Giraldi Cinthio.
Canace, de Sperone Speroni.
La conception aussi de l'Espagne et de l'Angleterre:
Espagne: Virues, Atila furioso; Lupercio Argensola, Alejandra; Cervantes, la Numancia.
Angleterre: Th. Sackville et Th. Norton, Gordobuc; the Tragedy of blood; Kyd, the Spanish Tragedy.
En un mot la conception générale de la Renaissance.
Différence: la tragédie italienne et française moins populaire, plus dominée par l'antiquité, donne moins de place aux événements, fait moins appel à l'horreur physique, interpose entre le fait atroce et le spectateur la poésie des discours.
Rapport de cette conception à la tragédie des Grecs. L'intérêt tragique proprement dit (ou mystique) fait place souvent à l'émotion mélodramatique des misères extraordinaires, survenant soit par l'inconstance de la fortune, soit par la malice des hommes: l'essentiel est l'écrasement de la victime, l'absence de lutte et d'espoir.