IV. Le chœur
Comment conciliable avec l'unité de lieu?
Est-il toujours présent? et comment est-ce compatible avec la vraisemblance?
Au début, on mit des chœurs, sans se soucier d'autre chose, parce qu'il y en avait chez les anciens. Parfois on n'en indique même pas la composition.
Peu à peu naît le souci d'adapter le chœur à la personne en scène et au lieu: d'où le parti de mettre plusieurs chœurs différemment composés.
[Deux chœurs dans Didon, Porcie, Cornélie, David combattant.
Trois chœurs dans les Gordians et Maximins, dans la Clorinde d'Aymard de Veins.
Quatre chœurs dans VAgamemnon de Toustain, YEsther de P. Mathieu, la Franciade de Godard.]
Liaison du chœur à l'action; chœurs chantants et chœurs parlants. Souvent aucune liaison.
Fonction du chœur: exprimer la moralité du fait tragique, en plaignant les victimes.
Autre fonction : séparer les actes; d'où pas de chœur, en règle générale, à la fin du ve acte; et au besoin séparer dans le cours d'un acte les scènes qui supposent un intervalle de temps, ou un changement de lieu.
Dès 1561, réflexion de Grévin sur l'invraisemblance du chœur chantant.
V. Méthode de développement des sujets tragiques. Pas de méditation personnelle des données propres de chaque sujet. Application dur principe esthétique de l'imitation dans les deux procédés principaux de développement.
(a) Ramener le sujet aux situations d'une tragédie antique,
qu'on imite.
[Buchanan, Jephté = Iphigénie.
De la Taille, les Gabéonites, actes II et III = les Troyennes et Héctibe.]
Procédé qui mène à réduire tout sujet à des clichés, mais utile au début pour apprendre le métier.
(b) Etoffer les discours par l'imitation des plus beaux passages des poètes tragiques, épiques, lyriques, élégiaques, etc., de l'antiquité, et au besoin de l'Italie.
[Garnier, Montchréticn, et tous les autres.]
Exploitation de la Bible dans les sujets profanes et de la poésie profane dans les sujets bibliques.
Les chœurs exploitent surtout les Odes d'Horace et les Psaumes. Ces emprunts manifestent l'introduction de la
rhétorique; qui est style artistique, logique passionnée, vulgarisation des idées générales.
Catégories principales de ces idées générales:
(i) thèmes religieux et philosophiques sur la vie et la destinée;
(2) description des caractères et passions des hommes;
(3) représentation des grands hommes et des grands événements du passé; ébauche d'une philosophie de l'histoire;
(4) lieux communs de morale.
Importance donnée au but éthique de la tragédie. [Cf. Spingarn (602).]
(5) Lieux communs politiques.
[Amour de la patrie et de la liberté; tyrannicide: Mort de César.
Responsabilité des rois; s'ils sont inviolables; s'ils sont au dessus des lois: l'Ecossaise.
Maximes de gouvernement : clémence ou rigueur? Mort de César, Porcie, les Juives, l'Ecossaise.
Horreur des guerres civiles: Porcie.}
Actualité de ces lieux communs au xvie siècle.
[L'Aman de Montchrétien discute, au fond, la légitimité de la Saint Barthélémy.]
Cependant tous ces lieux communs poétiques et moraux ont fait avorter la tragédie. Au lieu de créer de la vie, on a enfilé des "morceaux choisis."
VI. Au total, cette tragédie avortée a fait faire un grand pas à l'art dramatique en France.
L'ancien théâtre (le matériel scénique à part) n'avait eu ni tradition ni progrès: la tragédie introduit la discussion des problèmes techniques, la conception d'une forme régulière, adaptée à une fin esthétique et morale, l'étude de métier.
Faut-il regretter l'abandon de l'ancien théâtre, la rupture de la continuité? L'emprunt de la forme et des sujets antiques est commandé non seulement par l'esthétique, mais par le rationalisme de la Renaissance.
L'identité de l'esprit français s'affirme en faisant évoluer dès le premier jour la tragédie, comme l'ancien théâtre, vers
l'accident pathétique et les moralités particulières, aux dépens du pur tragique. Les sujets historiques, et les sujets antiques traités comme tels, où tout paraît humain, choc de volontés humaines, préparent et favorisent l'introduction de la psychologie, donc l'organisation du théâtre classique.