I. Ces tragédies sont-elles jouables
La question n'a pas de sens. Tout est jouable.
Elles étaient jouables, si elles ont été jouées: Or elles l'ont été. Faits connus.
[Cf. la liste (devenue incomplète) des représentations de tragédies dans l'article de G. Lanson (281 1).]
IL Celles même qui n'ont pas été jouées, ont souvent été écrites par des auteurs qui voulaient les faire jouer.
Tragédies jouées ou non jouées que leurs auteurs n'impriment pas, parce qu'à leurs yeux, le jeu seul est essentiel.
[Les tragédies de Jodelle, impr. 1574 seulement.
Adonis de Lebreton, impr. 1579 seulement.
Saûl de Jean de la Taille, écrit dès 1563, et gardé 10 ans.]
Garnier même pense à la représentation possible. [Avis en tête de Bradamante.]
M ontch rétien fait jouer sa première pièce.
[Sophonisbe, 1596.]
Prologues au public, très fréquents, et qui, s'ils ne prouvent
pas la réalité de la représentation, attestent du moins qu'on y pense.
La notion de la scène, de la représentation, élément essentiel de la notion du théâtre antique, dès l'aube de la Renaissance. [Cf. la troisième leçon.]
Du Bellay (Défense, ii, 4) ne conseille de faire des tragédies et comédies que si l'on est assuré d'un théâtre pour les représenter.
"Quant aux comédies et tragédies, si les rois et républiques les voulaient restituer en leur ancienne dignité qu'ont usurpée les farces et moralitez, je seroy bien d'opinion que tu t'y employasses ..."
Ce qui exclut l'idée de traités faits pour la lecture du cabinet.
III. Parmi les pièces imprimées, on en a joué plusieurs qui sont déclarées par des critiques modernes faites seulement pour la lecture.
[Le Marc Antoine de Garnier, 1594, dans un couvent. Les Juives, en 1600, par des bourgeois en Angoumois. L'Ecossaise, en 1603, à Orléans, par des comédiens. Sans doute les Gabéonites de J. de la Taille en 1601, à Béthune, par des écoliers.]
IV. Mais il y a un point où Rigal a raison: les représentations de tragédies cessent vite à la cour et chez les princes.
[Après 1567, représentations de Châteauvieux devant Charles IX et Henri III (mais il a pu jouer les deux tragédies qu'on indique avant 1567, et, après 1567, des comédies et pastorales seulement).
La Cléopâtre, à Champigny (Touraine), en 1579.] Pourquoi?
Raison donnée par Brantôme: la superstition de Catherine de Médicis.
[t. vii, p. 346. — Cette raison alléguée aussi en Italie. Cf. Angelo Ingegneri, dans les œuvres de Guarini, Vérone, 1737, t. iii, p. 484.]
Autres raisons: les frais; et peut-être surtout, la tragédie à tirades ennuie.