‹ Esquisse d'une histoire de la tragédie françaiseChapitre 23 sur 88 · II. Le développement se fait en province · texte numérisé non relu

II. Le développement se fait en province

L'ancien théâtre y est vivant jusqu'à la fin du siècle. (Erreur de le faire finir en 1548.)

[G. Lanson (281 1); Petit de Julleville (333, 2775 et 2776).]

Au début, séparation des deux formes d'art, des deux publics.

Mais de bonne heure la tragédie est offerte au peuple, et de plus en plus fréquemment.

[De 1580 à 1600 autant ou plus de représentations de pièces appartenant au nouveau théâtre, que de mystères et moralités.] Raisons :

(a) Obstacles croissants mis par les magistrats et le clergé à la représentation des sujets sacrés.

[Interdiction d'une tragédie sainte, à Tournai, 1595.]

Le répertoire profane de l'ancien théâtre est peu abondant en pièces sérieuses et pathétiques.

(b) Facilité que le nouveau théâtre donne aux comédiens, par le petit nombre des rôles dans les tragédies.

(c) Prestige du théâtre à l'antique et de l'art italien. Aussi voit-on de bonne heure les écoliers et les comédiens

porter la tragédie devant le peuple.

[1555, à Béthune; 1556, 1561, 1567, à Amiens.] 3°

Sans doute plusieurs de ces tragédies n'ont-elles que le nom de tragédie, parfois les 5 actes ou la coupe grecque.

[Pièce perdue: La tragédie (?) ou l'histoire d'Abel tué par Caïn, Parthenay, 1572. Pièces conservées: Henri de Barran, La tragique comédie de l'homme justifié par foi, 1554 (moralité théologique); Jean Bretog, Tragédie à huit personnages, 1581 (moralité sanglante); Thomas Lecoq, Caïn, 1580; Pierre Heyns, Moïse, 1580, Holophemc, 1585.]

Mais dans cette première période domine l'effort pour soumettre les sujets sacrés à l'art nouveau.

[Cf. les tragédies bibliques de Desmasures, Rivaudeau, Jean de la Taille, Garnier, — Et la tragi-comédie de Daniel, d'A. de la Croix, 1561.]

Au contraire, après 1580, le mélange de deux courants devient plus fréquent, et ce sont le goût et les habitudes de l'ancien théâtre français qui s'imposent à la tragédie et la déforment.

(a) Sans doute les comédiens qui colportent les deux répertoires tendent à les confondre.

(b) Surtout le public n'accepte la tragédie de la Renaissance qu'à condition qu'elle lui donne du plaisir, le plaisir auquel il est habitué.

De là une période de décomposition de la tragédie régulière qui n'a pas été suffisamment distinguée ni étudiée.

III. Caractères de la tragédie irrégulière qui se multiplie entre 1580 et 161 5, et à laquelle correspond la Poétique de Laudun d'Aygaliers, 1598 (1892).

(a) Multiplication des sujets sacrés: sujets chrétiens maintenant, et non plus seulement bibliques.

Vies de saints, en rapport quelquefois avec les traditions de la piété locale.

[Une Passion, 1594 (ou 1592) — Deux Jeanne d'Arc, 1580, 1603. — Un Saint Sébastien, et un Saint Jacques, 1596. — Un Saint Clouaud, 1599. — Une Clotilde, 1613. — Une Sainte Agnès, 1615. — De 1614 a 1620, diverses pièces, très grossières de facture, imprimées chez Abraham Cousturier. — Un Saint Vincent et une Sainte Catherine, 161 8, etc. — Cf. Bibliothèque du Théâtre français, t. i (65).]

(b) Introduction des sujets romanesques.

Tragédies tirées de l'Arioste

[N. de Montreux, Ch. Bauter.]

et du Tasse

[Aymard de Veins.]

Tragédies tirées des nouvelles et des contes [Dumonin, du Souhait.]

et des romans ou récits romanesques de toute provenance.

[J. du Hamel; Piérard Poulet; Le Saulx d'Espannoy; Etienne Bellone; N. Chrestien, sieur des Croix. J. de Schelandre, Tyr et Sidon; la Tragédie mahumetiste, 1612; Axiane, 1613; le More cruel envers son seigneur, 1613, etc.]

On prend à Plutarque des sujets pathétiques sans caractère

historique.

[Jean de Hays, Cammate, 1598.

Margarit Pageau, Bisathie, 1600.]

La vogue du roman influe sur la tragédie, et la pousse à développer les éléments de surprise, d'horreur et de pitié aux dépens de l'intérêt historique et moral.

(c) La loi des cinq actes est brisée parfois. (Le système des journées ne prendra faveur qu'après Hardy).

[7 actes dans Cammate; 4 dans YHercules de Mainfray, 1616.]

(d) Les chœurs disparaissent peu à peu.

[Tragédies sans chœurs: Pyrrhe, de Luc Percheron, 1592; Dalcméon et Flore, d'Et. Bellone, 1600; Ulysse, de Champrepus, 1603; les tragédies de Mainfray, 1616-1621.

Tragédies avec chœurs: Tyr et Sidon, 1608; Alboin et Henri le Grand de Billard de Courgenay, 1610.]

Retour aux chœurs vers 1630. Mais les comédiens les supprimaient avant 1615-1620.

[Témoignages de Trotterel, Sainte Agnès, 161 5; Boissin de Gallardon, Tragédies et Histoires saintes, 1618; Hardy, t. i, 1624.]

(e) Rejet, au nom du vraisemblable, des utilités de la tragédie de Garnier: Dieux, personnages allégoriques, ombres:

[Transaction admise par Laudun, Poétique, 1598.]

Acceptation des visions et des songes.

Mais on ne doute pas du merveilleux chrétien; et il se multiplie. Anges, diables, miracles; morts ressuscites.

[Bardon, St. Jacques; Laudun, Dioclétian; Trotterel, Sainte Agnès. — La Perfidie d'Aman, 1622, etc.]

(/) On met en action tout le sujet.

[Batailles dans Régulus de Beaubreuil, 1582, et dans Horace, de Laudun, 1596.]

Analyses de Charité, de Piérard Poulet (sujet épars) ; de Cammate (sujet épars), et des Portugais infortunés (spectacle bizarre et horrible).

(g) On abandonne tout à fait les unités.

Celle de jour;

[Cf. Beaubreuil, avant propos de Régulus; Bertrand, Priam, 1605; Laudun, Poétique, 1598.]

— celle de lieu;

[Bertrand, Priant; Champrepus, Ulysse; J. de Hays, Cammate; Margarit Pageau, Bisathie; Trotterel, Sainte Agnès, etc.]

Quoique beaucoup de pièces semblent exiger le décor simultané, ne pas conclure qu'elles aient été faites pour lui, ni qu'il ait été communément employé. Indices du contraire:

[Beaubreuil, Régulus, 1582; La Pujade, Joseph, 1604.]

— celle même d'action.

La tragédie, pour certains, devient une histoire, et a pour sujet "tout le cours d'une vie" (Nancel, Théâtre sacré, 1607.) [Cf. Laudun, Poétique, 1598.]

Mais la pratique ne se généralise pas; on s'en tient, d'ordinaire, à une action d'une durée plus ou moins vaste, riche en incidents émouvants et imprévus.

(h) L'unité de ton disparaît aussi.

Mélange de scènes triviales et comiques comme dans les mystères. N. de Montreux, à cause dé cela, n'ose pas appeler son Joseph tragédie.

[Cf. l'intermède de la Perfide d'Aman; les Portugais

infortunés; Sainte Agnès. J

Spécimen du type où aboutit la déformation de la tragédie régulière:

La Sainte Agnès de Trotterel, qui tient, par l'invention et la structure, d'un mystère, par les tirades et le goût de la rhétorique, de la tragédie de Garnier, et qui, par la convenance et la fermeté de certains morceaux, annonce Polyeucte.

Hardy réagit à la fois contre la tragédie de pure rhétorique des disciples de Garnier et contre la tragédie irrégulière et romanesque dont on vient de parler.

DIXIEME LEÇON LES TRAGÉDIES DE HARDY [Rigal, Alexandre Hardy (2996); G. Lanson (281 1).]

I. Vérité de l'opinion de Rigal: Hardy n'est pas un barbare qui a fait déborder sur la scène l'irrégularité la plus grossière. Il a un art, le respect des anciens, le culte de Ronsard.

[Cf. ses Avis au Lecteur.]

Il croit continuer Garnier, et veut ramener la tragédie à une forme plus pure. Il se réclame de la tradition de la Renaissance. Je vais plus loin que Rigal dans ce sens.

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