‹ Esquisse d'une histoire de la tragédie françaiseChapitre 34 sur 88 · IV. Rotrou a une valeur supérieure · texte numérisé non relu

IV. Rotrou a une valeur supérieure

La légende de Rotrou. Le vrai Rotrou est plus simple, moins désordonné, plus grave; a fait plus de vers religieux que de vers d'amour.

[Cf. Chardon (4828); Person (4831).] 5°

Sa vie ne ressemble pas à son théâtre.

- Abondance, rapidité et négligence de sa production. Ses

sources.

[(Cf. nos. 4829-4835).]

Romanesque des sujets: extravagance et surabondance des aventures.

Insouciance des préparations morales: les personnages changent de volonté selon les besoins et le moment de l'action.

Emploi des moyens de féerie et de vaudeville. Magie. Quiproquos. Déguisements (personnages qui changent d'habits. Femmes travesties en cavaliers. Cavaliers déguisés en femmes).

Avant 1636, une seule pièce (avec les deux tragédies) n'emploie aucun de ces trois moyens.

Exemples de l'art tragi-comique de Rotrou :

Cleagênor et Doristée,

L 'Heureuse Constance,

Agêsilan de ColcJws.

V. Cependant moins de folie qu'il ne paraît dans cette libre fantaisie.

(a) Rapport de ces aventures aux mœurs du temps.

[Cf. Tallemant des Réaux, Historiettes. — Mémoires de Pontis — Le début des Mémoires du Cardinal de Retz. — La jeunesse de Bussy Rabutin, dans ses Mémoires.]

(b) Sentiment pittoresque et poétique des mœurs picaresques.

[Heureuse Constance, I, 3; Agêsilan, I, 2; Les deux Pucelles, II, 1.]

(c) Sentiment de la vie du cœur; et surtout de toutes les passions de l'amour.

Réalisme assez brutal de la peinture sous le raffinement et la fantaisie de l'expression.

[Innocente infidélité.]

VI. Mais Rotrou est poète: il prête sa poésie à ses personnages; il leur donne:

(a) la sensibilité aux beautés de la nature, du décor où il

jette l'action.

[Innocente infidélité, V, I; Agêsilan, I et III.]

(b) l'intensité mélancolique, exaltée, ou désespérée, qui poétise l'amour, malgré la crudité du fond.

[Belle Alphrède; Innocente infidélité, I, i; Agésilan, II, 8; Heureuse Constance, III, i.]

Rythmes lyriques; stances; mélanges de mètres; scènes de chant passionné.

[Innocente infidélité; Agésilan; etc.]

Jusqu'où Rotrou pouvait aller, on le voit par la fameuse scène de Laure persécutée (IV, i et 2), mise en lumière par Saint-Marc Girardin (2744, t. v.)

Caractère shakespearien de l'imagination de Rotrou.

VII. Conclusion sur les possibilités de drame poétique, lyrique et fantaisiste que contenait la tragi-comédie.

Elle a été arrêtée dans son essor par le triomphe des unités.

QUATORZIÈME ET QUINZIÈME LEÇONS L'ÉTABLISSEMENT DES UNITÉS ET DES BIENSÉANCES

I. L'établissement des unités a déterminé pour deux siècles la forme du théâtre français.

[Cf. Breitinger (4885); Benoist (2833); Dannheisser (4888); Teichmann (4888.S).]

Origines: Aristote, une ligne de la Poétique. Le débat en Italie. A travers les commentateurs d'Aristote. Autour de Giraldi; autour du Pastor fido. [Cf. Spingarn (602).]

Le débat en Angleterre: fin du xvie siècle.

Le débat en Espagne: début du xviie siècle.

En France, l'unité de jour acceptée sans débat dès la Cléopâtre de Jodelle; écartée, avec la nouvelle unité de lieu, sans grand débat, de Beaubreuil à Laudun d'Aygaliers (1582- 1598) ; inconnue au début du xviie siècle.

Silence pendant trente ans.

IL Les unités reparaissent vers 1628.

[Balzac, lettre du 20 sept. 1628, â Mme Desloges. — Préface d'Ogier à la 2e éd. de Tyr et Sidon, 1628: énergique défense du système français contre les règles et les anciens.]

En dix ans elles ont gain de cause.

Principaux textes.

[Nos. 2936-2937 et 4892-4904. Y ajouter divers morceaux de Corneille en tête de ses premières pièces, éd Marty-Laveaux, t. i et ii, et YAiis au lecteur de la 2e partie de ses œuvres, 1648.]

Mairet ramène les unités d'Italie (1 628-1 629). Chapelain les patronne (vers 1630), et il y gagne le cardinal de Richelieu. [Dissertations publiées par Arnaud (2938).]

Résistance des auteurs et des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne: Corneille, Durval (préface d 'A garite, 1636), Scudéry.

d'Ouville, Mareschal, etc. Mairet même cède à la commodité de l'irrégularité.

[Les Galanteries du duc d'Ossone, 1632.]

Mais les unités gagnent du terrain. Le théâtre de Mondory les favorise. On ne veut pas paraître les ignorer. [Scudéry, Préface de Ligdamon et Lidias, impr. 1631; Corneille, Préface de Clitandre, 1632.] On cherche à tricher, à transiger (Corneille, la Veuve, Au lecteur, 1634).

Dernières résistances: le Traité de la disposition du poème dramatique, impr. en 1637 (4898).

Soumission de Corneille, avec des réserves et en interprétant la règle. • (Lettres en tête de la Suivante, 1637; de Médêe, 1639 — Cf. Avis au lecteur, de la 2e partie des œuvres, 1648.)

III. Sens de cette lutte; raisons échangées; raisons et circonstances décisives.

Le problème est d'abord posé comme en Italie; on ne dispute que sur les 24 heures, et on entend le lieu à la manière italienne, largement. La régularité relative du lieu n'est qu'une conséquence de l'unité du jour.

[Etudier les textes cités plus haut.]

Mais on va dépasser le point de vue italien, et donner à l'unité de lieu une rigueur toute nouvelle. La raison en est dans l'esprit qui fait triompher les règles, et dans les conditions particulières à la scène française.

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