III. Le Cid et la tradition
Il recueille et mélange tous les essais antérieurs et toutes les influences du moment. Etudier ce qu'il garde:
(a) de la tragi-comédie. (Sujet espagnol — romanesque — variété d'incidents: les trois périls du héros);
(b) de la pastorale. (L'amour jeune, tendre, fervent) ;
(c) de la tragédie de la Renaissance. (Sujet pathétique —
lamentation lyrique; stances, duos; — personnage souffrant, inactif. — Presque toute l'action reculée loin des yeux et mise en discours) ;
(d) de la mode nouvelle. (Préciosité; subtilité italienne; gongorisme.) Ainsi le Cid est comme la synthèse de tout l'effort d'un siècle.
IV. Mais il dépasse la tradition en l'absorbant. Il transforme et complète. Il apporte des nouveautés originales.
(a) Concentration. Il tire les conséquences des unités. Réduction de la variété des événements sous la loi nouvelle, non sans gêne pour le temps et le lieu. La concentration du drame dégage l'intérêt: de sorte que la tragi-comédie du Cid décide de ce que sera la tragédie française, une crise. (Le Cid est qualifié tragédie dans les éditions à partir de 1648.) Le I dénouement heureux ne crée plus une espèce distincte, dès que J la couleur générale de l'action est tragique.
(b) Achevant ce que Hardy, et surtout la Mariamne de Tristan avaient commencé, il transporte la tragédie dans le cœur humain. Les événements qui font l'action, le mouvement, l'intérêt, sont des sentiments et des volontés. (Transformation du messager: le récit, fait par un personnage intéressé, devient un élément actif de la tragédie. Cf. Cid, II, 9, et IV, 3.)
(c) Ces sentiments et événements du cœur ne sont plus exposés comme effets des faits tragiques, matière de plainte j lyrique, mais comme causes, mobiles de résolution, ressorts I d'action. Psychologie de l'énergie. Le héros est agissant: la souffrance n'est plus qu'un accompagnement.
[Etudier Rodrigue, Chimène, don Dièguc.]
Transformation du monologue: d'expansion sentimentale, il devient délibération active.
[Cid, I, ^.]
(d) Métier. Le Cid fonde ainsi la technique de la pièce moderne: c'est sa grande nouveauté. Personne n'avait encore su construire une intrigue serrée, ni ajuster ainsi les ressorts psychologiques. Corneille révèle l'art de créer l'intérêt dramatique par des situations fortes, logiquement exploitées.
On étudiera plus tard de plus près cette technique de la tragédie cornélienne.
(e) Philosophie. Autre rjiouveauté ent èrement originale: le point de vue cornélien sur la vie. La philosophie de la vo'onté, et la conception de l'amour raisonnable.
On y reviendra aussi.
On remarquera seulement ici que la beauté singulière du Cid, qui prit si fort le public, a sa source dans la philosophie cornélienne: le pathétique séduisant du sujet vient de ce que le Cid et Chimène se combattent en s'aimant.
(/) Art du style. Originale aussi et tout à fait nouvelle, la puissance artistique révélée par l'ouvrage. Le Cid, œuvre de style: équilibre de l'effet scénique et de la beauté littéraire. Vérité et idéal; naturel et grandeur.
Premier chef-d'œuvre où le xviie siècle français se reconnaît. Combien cela va au delà de Malherbe.
(g) Méthode classique. Enfin le Cid détermine la méthode d'invention de notre littérature classique.
Transformation des matériaux empruntés à Guillen de Castro: originalité technique et psychologique du Cid français.
[Restriction à faire à Huszar (4961) et même à Martinenche (4959). Cf. aussi Segall (4962).]