‹ Esquisse d'une histoire de la tragédie françaiseChapitre 76 sur 88 · COMÉDIE LARMOYANTE ET DRAME L'ESTHÉTIQUE THÉÂTRALE DE DIDEROT · texte numérisé non relu

COMÉDIE LARMOYANTE ET DRAME L'ESTHÉTIQUE THÉÂTRALE DE DIDEROT

I. Le développement de la tragédie au xviiie siècle a été influencé par l'apparition de nouveaux genres dramatiques, comédie larmoyante, drame et mélodrame, qui ont renversé la doctrine de Y Art Poétique.

IL La comédie larmoyante, inventée par Nivelle de la Chaussée (9347), est une transformation de la comédie qui menace la tragédie.

[La Chaussée fait le procès à la tragédie: no. 9347, p. 135.]

Mélanide (1761) est réellement un drame bourgeois, sans aucun élément de comédie, sauf la condition des personnages et le dénouement heureux.

La comédie larmoyante est la tragédie sans poésie et sans tragique; c'est une pièce sociale, morale, réaliste, prosaïque (même lorsqu'elle est écrite en vers).

Succès de La Chaussée, malgré sa médiocrité. Il a les femmes pour lui.

III. La tentative de Diderot a beaucoup plus de portée, tant par les conséquences que par la valeur des idées. [Nos. 9348, 10640, 10695 S.]

Diderot se réclame de Landois, Sylvie, 1741.

Il doit aussi à Fontenelle (Préface des Comédies, impr. 1751: échelle des espèces du genre dramatique; idée d'une comédie sérieuse) ; au théâtre anglais (Shakespeare, Lillo, Moore) ; au roman moral et sensible de Richardson et de l'abbé Prévost; aux expériences de la tragédie de Voltaire (jusqu'à l'Orphelin de la Chine, 1755); à la littérature antique (où il voit une société, des mœurs); à l'art antique et moderne (qu'il interprète littérairement et théâtralement).

Il a renouvelé l'esthétique théâtrale (en l'appuyant sur une

esthétique générale), dans ses Entretiens sur le Fils naturel et son traité De la poésie dramatique (i 757-1758). Trois idées fondamentales de Diderot.

(a) Pluralité des espèces dramatiques. Il en dresse le tableau dans les Entretiens, et le retouche dans le traité De la poésie dramatique; voici la forme définitive:

Burlesque — comédie gaie — comédie sérieuse — tragédie bourgeoise— tragédie héroïque — drame philosophique (ou symbolique).

Les espèces voisines peuvent se croiser.

Il y a continuité dans l'art comme dans la nature, et entre les types abstraits les plus voisins peut toujours s'intercaler une production intermédiare.

(b) Substitution des conditions aux caractères. Ce qui veut dire:

(1) qu'on marquera les caractères généraux d'une empreinte professionnelle;

(2) et surtout qu'on cherchera dans les obligations et les préjugés des conditions une source de pathétique. Père de famille, juge, seigneur, négociant: autant d'occasions de faire souffrir autrui, ou de se faire souffrir, ou inversement d'aimer et de se faire bénir; autant de moyens de trouver des situations tristes ou attendrissantes.

Cette conception conduit au drame social, à la pièce à thèse (Sedaine, Beaumarchais, Mercier; Augier et Dumas; Hervieu).

(c) L'action aboutissant aux tableaux: ce qui implique la réforme complète de la mise en scène.

Diderot veut, sur une scène libre, un décor vrai, des costumes vrais, une déclamation vraie. Il insiste sur la nécessité de soutenir la diction par la pantomime, et d'obliger les acteurs à accorder leur jeu) à jouer d'ensemble.

Cela revient à dire qu'il fait apparaître, à travers le texte littéraire de la pièce, le cinéma, les moving pictures.

Conception de l'art théâtral comme d'un art distinct, complet et synthétique, combinant littérature, danse ou pantomime, statuaire, peinture, architecture, et même, en certains cas, musique, pour un effet d'ensemble.

Tous les progrès de l'art scénique depuis 150 ans sont sortis

de Diderot, et les rénovateurs d'aujourd'hui en sortent encore, même lorsqu'ils semblent le renier.

IV. Diderot est de son temps. Il aime surtout les effets attendrissants et pathétiques. La psychologie, la vérité, le réalisme ne sont que des moyens pour émouvoir. Il se rapproche de la conception tragique d'Aristote.

Admirateur de Corneille et de Racine, il critique la tragédie française, trouve la tragédie grecque plus près de la "vraie tragédie," qui doit être sans analyse, sans intrigue, sans coups de théâtre, sans artifices, allant d'un mouvement aisé par une progression d'émotion, à travers quelques tableaux saisissants, au dénouement prévu et nécessaire.

Son idée d'une Mort de Socrate.

En souhaitant la vraie tragédie, il la croit irréalisable en France, incompatible avec les mœurs: il faudra une révolution pour rendre la poésie de nouveau possible.

[Ed. Assézat et Tourneux, t. vii, p. 370-371.]

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