‹ Esquisse d'une histoire de la tragédie françaiseChapitre 84 sur 88 · II. Vigny · texte numérisé non relu

II. Vigny

[Nos. 1 7642-1 7646.]

Ne pas s'arrêter à la Maréchale d'Ancre, œuvre énorme et confuse, où les intentions symboliques trop nombreuses dis-

paraissent sous le bariolage pittoresque et les effets de mélodrame.

Chatterton (17592) peut être considéré comme une pièce à thèse, un drame bourgeois à signification sociale, de la série inaugurée par Diderot et Sedaine. C'est une revendication pour l'homme de lettres contre l'indifférence et l'injustice de la société.

Cependant Vigny a vu plus loin; il est poète, et il a l'inquiétude métaphysique.

Dans le cas de Chatterton, il ne découvre pas la nécessité de réformer la société, mais le symbole d'une loi éternelle et inexorable: l'incompatibilité du génie et de la foule; l'impuissance de l'idée à agir directement sur les faits; la prédestination de l'inventeur à la persécution, à la raillerie, à la misère.

Loi déjà proclamée dans Moïse: solitude fatale des élus de Dieu.

La récompense et le bonheur sont refusés aux plus dignes: loi tragique, en harmonie avec la conception générale de la vie qu'on trouve chez Vigny; l'humanité est condamnée au malheur, écrasée par une force inexorable ou ironique. Dieu est absent, ou sourd.

Mais Vigny a exprimé cette conception, si essentiellement tragique, par des romans et des poèmes, non par des drames. Il n'en passe qu'un reflet dans Chatterton.

Page 1