TRENTE-HUITIÈME LEÇON
LE TRAGIQUE DANS LE THÉÂTRE ROMANTIQUE H UGO— VI GN Y— DUMAS I. Hugo
[Nos. 17490, 17491, etc.]
V. Hugo ne semble pas avoir eu conscience du problème de la conservation ou de la résurrection du tragique; mais son drame a des moments tragiques.
(a) Il a été obsédé par l'idée du drame historique et dominé par l'influence du mélodrame.
Il prend, dans le mélodrame, ce qui éloigne le plus du tragique: les artifices de l'intrigue, et l'activité ténébreuse du traître (don Ruy Gomez; don Salluste; Guanhumara).
La couleur locale, le détail pittoresque de l'histoire détournent aussi l'esprit de chercher le sens humain du drame.
Mais V. Hugo est un trop grand poète pour s'en tenir aux puériles enluminures de la couleur locale.
Dès Hernani, et même déjà dans Cromwell, il présente de larges visions épiques où il exprime l'âme, le caractère d'une nation ou d'une époque. (Voir surtout les drames en vers.)
Mais, au lieu de faire servir ce fond épique à encadrer l'image tragique de la destinée humaine, il prétend l'employer à révéler une philosophie morale ou sociale (réhabilitation de la courtisane par l'amour, dans Marion de Lorme; persistance des pures affections naturelles chez les êtres les plus corrompus, dans le Roi s'amuse et Lucrèce Borgia; beauté et grandeur du peuple, égoïsme des classes supérieures, dans Ruy Blas). Plus tragique est la loi de la décadence et de l'abaissement de l'humanité, de génération en génération, dans les Burgraves. Mais, là et ailleurs, multiplicité fâcheuse d'intentions particulières qui se croisent et se gênent.
La philosophie morale de Hugo a un caractère mystique (duel du bien et du mal dans l'âme humaine et dans l'histoire), d'où pourrait sortir le tragique: et il sort parfois dans la
Légende des Siècles (Ratbert; l'Aigle du Casque) mieux que dans le théâtre.
Mais l'intrigue mélodramatique résout le conflit mystique en combats humains et en épisodes anecdotiques; et V. Hugo remplace volontiers la Providence par un homme, le justicier, le Paladin, — un d'Artagnan solennel — où il s'incarne. Des idées morales particulières (pardon-vengeance-sacrifice) se substituent à l'idée universelle du tragique de la destinée, pour donner un sens philosophique au drame. Voir, dans les Burgraves, comment il appelle fatalité ou Providence de pures volontés humaines.
(b) Cependant, le génie lyrique de V. Hugo lui a fait parfois rencontrer le tragique.
Ce lyrisme, où l'on a vu souvent le défaut des drames de V. Hugo, est en réalité ce qui les sauve.
[Infériorité des drames en prose, purs mélodrames.]
Le tort de V. Hugo a été de ne pas oser s'affranchir de l'intrigue et de 1a philosophie pour créer un drame essentiellement poétique et lyrique.
S'il ne l'a pas conçu nettement, il s'en est parfois approché. Nombreux thèmes poétiques dans les drames en vers: i°, émotions historiques et humanitaires excitées par les visions épiques; 2°, chants lyriques sur les thèmes éternels, amour, nature, mort.
C'est parmi ces chants lyriques que l'impression tragique se fait sentir. A travers l'intrigue, et malgré elle, se dessine dans Hernani, Marion de Lorme et Ruy Blas, le poème éternel de l'amour, le naufrage du rêve humain trop grand et trop beau pour se réaliser dans les conditions offertes par la vie à la créature humaine.
Etudier particulièrement le IIe acte de Ruy Blas, le Ve de Marion de Lorme, le IIe et le Ve de Hernani. Là s'apercevra distinctement le tragique où V. Hugo arrive par le lyrisme.