LE TRAGIQUE DANS LE THÉÂTRE DE MUSSET
Le théâtre de Musset — sa production des années 1 833-1 836 — est le seul théâtre romantique que le temps n'ait pas atteint, et où l'idée d'un drame poétique soit réalisée harmonieusement. [Nos. 17706, 17710, 17769.]
i . Musset qui n'écrit pas pour la scène, est libéré de toutes les servitudes et traditions:
des unités (multiples changements de lieu; décousu et incohérence de l'action) ;
de l'intrigue et de tous les artifices de la pièce "bien faite."
Indifférent aux moyens, il emploie, en s'en moquant, les procédés du vaudeville et du mélodrame.
L'idée dramatique crée sa forme librement.
IL Cette idée dramatique est toujours essentiellement poétique, lyrique. Elle dérive toujours de la méditation inquiète et passionnée du problème qui a occupé l'intelligence et le cœur de Musset pendant toute sa vie et dans toute son œuvre: le problème de l'amour, gratuit, souverain, irrésistible, qui ravage et qui élève la vie, qui se consomme et s'anéantit dans le plaisir.
La figure changeante de l'amour s'incarne dans plusieurs types de femmes — la coquette, la passionnée, l'ingénue, etc. — où se retrouve toujours l'identité de l'étemel féminin, attirant et inquiétant à la fois; et dans deux types d'hommes, le roué et l'amoureux sérieux.
Types sentimentaux, représentant des états universels de sensibilité, très différents des "caractères" classiques, mais non moins généraux.
Autour de ces personnages essentiels, sont des figures secondaires modelées par la sympathie ou l'antipathie du poète, et qui incarnent les amis ou les ennemis de l'amour (tendresse et indulgence de quelques mères, sœurs et pères — sottise,
bassesse ou mécanisme des maris, soudards, pères ou mères, gardiens de tout ordre des intérêts mesquins ou des conventions sociales).
Dans cette création poétique de symboles sentimentaux, Musset a de vives intuitions psychologiques, un sens fin et juste des réalités morales: solidité des figures qu'il dessine.
III. L'idée dramatique crée le décor, le milieu; les assortit à l'action, sans souci de réalité exacte ni de vérité historique (Lorenzaccio excepté) .
C'est une loi d'analogie sentimentale qui place Fantasio en Allemagne, André del Sarto et les Caprices de Marianne dans l'Italie de la Renaissance, On ne badine pas avec V amour dans un xviiie siècle attendri tout irréel et légendaire, II ne faut jurer de rien quelque part dans la France bourgeoise et romantique de 1835.
Le décor traduit et manifeste la couleur poétique du sujet.
IV. L'action ne consiste qu'à forcer les âmes des personnages à projeter hors d'elles le sentiment qui les constitue: en conversations ou en actions, peu importe. Tout est action, du point de vue de la vie intérieure.
Nul souci d'enchaîner les manifestations (ni les scènes): il suffit que tout sorte du fond des âmes, et se ramène à l'idée génératrice de la pièce. L'action est rayonnante, non rectiligne.
Par là, Musset retrouve l'unité, l'unité vraie et profonde. La progression dramatique aussi, lorsqu'il conduit ses personnages de l'état d'ignorance ou d'inconscience à l'état de connaissance — connaissance de la réalité de leur cœur et de sa destinée, qui souvent ne se révèlent à eux que dans le malheur définitif.
Ainsi, par une voie opposée, Musset ressaisit quelques unes des beautés de l'art classique.
V. Dans cette structure de l'œuvre dramatique, où est la place du tragique? Ecarter les pièces qui sont des comédies (n'y aurait-il pas pourtant quelques gouttes de tragique dans Fantasio?) il reste quatre drames à dénouement douloureux, André del Sarto, les Caprices de Marianne, On ne badine pas
avec l'amour, et Lorenzaccio: trois drames d'amour, un drame historique et philosophique.
Dans les drames d'amour, Musset peint un amour tragique: la fatalité intérieure de la passion, l'ironie arbitraire et irrationnelle de sa distribution, la misère et la grandeur que la loi de l'amour apporte à la créature humaine.
Analyse d'André del Sarto: la destruction de tous les sentiments de moralité, de devoir, d'amitié, par la force orageuse de l'amour.
Analyse des Caprices de Marianne: les contradictions du cœur féminin, et la cruauté de l'indifférence amoureuse ailleurs.
Analyse de On ne badine pas avec Vamonr: la force mystérieuse qui dispose des cœurs malgré eux; le danger de résister à la vie, de s'en défier, de ne pas accepter humblement la loi de l'amour; la beauté du sentiment infini dans la créature d'un jour.
A travers ces images de l'amour, s'exprime une vue frémissante de l'ignorance et de l'infirmité de la misérable humanité, qui rapproche ce théâtre de la tragédie grecque.
VI. Lorenzaccio: drame historique puissant, tableau de la décadence florentine, curieusement extrait des chroniqueurs et historiens, mais image aussi de l'avortement d'une révolution, inspirée par le sens de la vie contemporaine, par l'observation curieuse des suites de la Révolution de 1830. La France de Louis-Philippe apparaît sans cesse à travers la Florence des Médicis.
Mais il y a de plus dans le drame, par le personnage de Lorenzaccio, un symbole philosophique et une signification tragique.
Musset a modifié le personnage historique pour y loger sa propre image, ses regrets, ses rêves, la condamnation qu'il portait sur lui-même et sa vie gaspillée.
Lorenzaccio a un but héroïque, qu'il poursuit par des moyens dégradants, dont l'effet est de lui ôter la foi dans son entreprise. Il l'accomplit pourtant, parce que le rêve auquel il ne croit plus, est sa seule raison d'être, et la seule chose qui le relève à ses yeux.
Et l'acte accompli est inutile. Florence ne veut pas de la liberté, n'en est pas digne. La tyrannie se retrouve plus forte après la tentative de Lorenzaccio.
Voilà le tragique de cette vie: tomber si bas pour avoir rêvé de monter si haut; sacrifier tout, même son âme, à une idée en laquelle on n'a plus foi; agir, et par l'action atteindre le résultat contraire à celui qu'on cherchait.
Lorenzaccio a voulu s'élever au-dessus de l'homme. Il a été déçu dans son aspiration à l'héroïsme, et dans sa prétention de dominer les fatalités historiques.
QUARANTIEME LEÇON