‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 102 sur 158 · La IlELkilO.N MOIIALE · texte numérisé non relu

La IlELkilO.N MOIIALE

La religion morale n'est autre que la croyance aux postulats de la moralité, tels que KanI les a conçus, principalement aux postulats : 1° de la spiritualité et de la liberté ; 2° de l'immortalité; 3" de la divinité morale.

l" postulat : le devoir suppose le pouvoir; le pouvoii' suppose une activité indépendante du monde sensible, capable d'agir selon les lois du monde intelligible, qui est le monde des esprits. Pour Kant, devoir, liberté, spiritualité s'impliquent. Si le monde des phénomènes matériels existait seul, il n'y aurait pas de véritable devoir, d'impératif catégorique, de loi supérieure au monde sensible et aux inclinations sensibles. Nous ne serions ni obligés, ni libres, ni existants d'une existence spirituelle.

2" postulat: Vimmortalité. Les vraies raisons d"y croire, selon Kant, sont les raisons morales. Nous avons le devoir de réaliser en nous la bonté parfaite, qui serait ce que toutes les religions apixllent sainteté, par opposition à cet elForl qu'on nomme vertu. La sainteté est la bo)tlé devenue tellement grande qu'elle n'implique plus d'effort et trouve en soi sa bé'ititude.

Cet état itléal, dont nous avons pour devoir de n<»us raj)-

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procher sans cesse, est irréalisable dans la\ie présente. Nous devons vouloir un perfectionnement moral infini, qui a pour condition Timmortalité. Déjà Âristole avait dit que nous devons réaliser en nous l'immortalité, àOavaTi'CsTv, agir comme des immortels, non conmie des êtres périssables.

3" postulat : la divimlé, comme principe moral capable de réaliser l'accord final de la sainteté et du bonheur.

De là, la preuve morale de l'existence de Dieu. Cette preuve, selon Kant, n'est pas une démonstration et n'aboutit pas à un savoir, mais est une manière inévitable de nous représenter la condition suprême de la moralité et, à ce titre, entraîne une croyance morale.

La preuve morale se compose de deux éléments.

1° Notre raison nous juge obligés de poursuivre le souverain bien, c'est-à-dire le bonheur sous la condition de la moralité, le bonheur mérité, la béatitude résultant de la sainteté. Kant n'affirme pns que le souverain bien sera jamais réalisé en fait, mais qu'un homme qui agit moralement, agit comme si le souverain bien devait être réalisé, et comme si, personnellement, il devait contribuer à cette réalisation. La volonté morale veut que le souverain bien soit ; par cela même elle le suppose possible, sans pouvoir démontrer cette possibiUté. De là le désintéressement de la vertu.

2° Dans la réalisation du souverain bien, il y a un élément qui dépend de nous, la moralité ; et un autre qui ne dépend pas de nous, la coopération de la nature et de l'humanité à notre idéal ; notre moralité, voyant autour d'elle-même le triomphe de la moralité universelle, de la bonté universelle, serait béatitude. Je ne puis être heureux que si tous les autres êtres sont bons et heureux.

En voulant le bien, nous supposons possible ce second élément du souverain bien, élément qui ne dépend pas de nous, le règne universel du bien même et de la bonté.

Or, ce que nous appelons la Nature, le monde sensible et matériel, objet de la scioice, ne nous offre pas les conditions de la réalisation du souverain bien. La Nature semble étra-n-

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gère à la moralité ; elle semble amorale, et ses lois nécessaires sont également amorales.

Pour que le règne final du bien soit possible, il faut donc que le monde connu de nous ne soit pas le seid ni le vrai monde, le monde total, le tout de l'existence.

De là la croyance à un monde moral régi par des lois morales et on la moralité sera la vraie condition de la béatitude.

Reste à se représenter ce monde.

Selon Kant, croire que le souverain idéal de bonté est éternellement possible, c'est croire qu'il est éternellement réel dans un monde supérieur, parce qu'une possibilité éternelle doit se fonder sur une réalité éternelle. L'actuel doit précéder et fonder le possible; l'acte, dit Aristote, précède la puissance.

Dieu est la réalisation éternello de la bonté, que nous, hommes, nous nous figurons d"ime manière [dus ou moin-^ humaine, connue une iiersonnc douée de volonté, ù'intellir/c)icc et cVamour.

u Dieu est donc esprit » selon la religion chrétienne, comme selon Aristote et l'iaton.

La « religion de l'esprit », comme Hegel la nomme, consiste à croire que, dans les formes actuelles de notre existence, nous ne saisissons qu'ini monde relatif à nous et à notre organisation, un monde de pliénomènes liés dans l'espace et le temps, cest-à-dire matériels ; inah qu'il exis le une réalilé plus réelle ei plus vraie, où nous vivons dès à présent lorsque nous vivons d'une vie morale, lorsque nous agisso^^ sous une loi universelle, connue si nous étions des esprits vivants dans une société d'esprits, ne faisant qu'un au sein d'un Esprit Suprême.

Sous ses formes [mpulaires, la religion morale devient la croyance à un Dieu législateur et à un Dieu rémunérateur, à une loi divine et à une sanction divine (Voltaire et Housseau : le dieu rénumérateur et vengeur).

Kn elle-même la religion consiste à croire que la mora-

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lité est le vrai sens de l'existence et que c'est l'homme vertueux et saint, en définitive, qui a raison, qui a compris le sens du monde, qui a travaillé à la béatitude universeUe et à sa propre béatitude.

Toute la morale, pour Kant, consiste à vouloir quelque chose que nous n'accomphssons pas et ne pouvons accomplir en ce monde matériel : l'universelle sainteté, l'universelle béatitude. La morale est donc, selon la pensée de Schopenhauer, la négation de la idéalité de ce monde comme étant la seule ^ la vraie et définitive réalité.

Si la réalité à nous connue et sous des formes matérielles était la seule et la vraie, si elle épuisait toute l'existence concevable et réalisable, nous serions bien sots de la sacrifier.

La morale est donc, par elle-même, religion^ puisqu'elle est un lien entre l'existence à nous connue et une réalité meilleure, dont les conditions dernières nous sont inconnues.

La moralité, selon Kant, consiste à affirmer sans démonstration scientifique et pour des raisons morales que c'est le monde idéal qui est le vrai monde réel.

Si nous avions ici la certitude, il n'y aurait plus de désintéressement possible, ni, en conséquence, de vraie moralité.

La vraie moralité consiste donc à vouloir sans savoir.

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