‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 103 sur 158 · IV. — Les vfrtls religieuses · texte numérisé non relu

IV. — Les vfrtls religieuses

De là dérivent les vertus appelées religieuses :

1 " la foi, qui consiste à vouloir le bien absolu et à y croire, sans en avoir la science proprement dite ;

2° y espérance, qui consiste à croire que la sainteté et la béatitude seront un jour identifiées pour tous les êtres (c'est ce qu'on appelle le règne de Dieu, que Kant nommait le règne des fns, et Hegel, le règne des esprits);

3° la charité, qui consiste à aimer la bonté parfaite et

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tous les (*tres capables de la réaliser, à ciiiucr !)ifu et tous les liommrs en Dicu^ disent les chrétiens.

La charité est la vertu religieuse par excellence.

Les actes de la religion morale, par rapport à la divinité, sont :

A. L'acle de foi ou d'adoration, qui consiste à affirmer un principe moral du bien comme éternellement réel et à le respecter comme infininif-nt supérieur à notre connaissance (adoration).

n. L'acte à'cspcraïice, qui consiste à croire que nous atteindrons la sainteté et la béatitude et que les autres l'atteindront avec nous. De cette espérance dérive la prière, (\v\\, sous sa forme désintéressée, n'a pour objet que la sainteté et la h(i^\\\.\xàc : fiât vnluntas tua, sanctificetiir nomen tiium, (idveniat regiunn t?<(0)>, ne nos indncas in tentationein, libéra nos a malo.

La prière chrétienne contient cependant encore la demande du pain quotidien. Kant rejetait cette demande comme trop intéressée. Mais les chrétiens répondent qu'il s'agit seulement du pain du jour, condition matérielle, nécessaire à l'accomplissement du devoir moral, et que cette demande a ainsi pour objet le miniiuum matériel sans lequel la vie morale elle-même serait impossible.

Les objections contre la prière sont tirées :

1° De son caractère parfois intéresse ; mais on vient de voir que la prière murale est une demande ayant pour objet unique la sanctification, qui dépend tout d'abord de nousmêmes, mais qui est aussi soumise à des conditions extérieures : absence de tentations trop fortes, par exemple, milieu social, milieu matériel, misère ou richesse, pain assuré ou nécessité de tuut sacrifier au pain de chaque jour, etc.

2° On objecte aussi l'inefticacité de la prière. Les partisans de la religion morale lépondent d'abord que la prièie morale s'exauce elle-même, eu vertu de la loi des idées-forces, puisque vouloir éneryiqueuient et demander de tiuite son âme le bien moral, la sainteté, c'est déjà en réaliser la pre-

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mière condition, c'est se sanctifier soi-même parla pensée et le désir.

Puis, nous ignorons les lois naturelles et profondes de l'univers qui peuvent attacher à toute prière, pourvu qu'elle ne demande pas des choses contraires à la nature, des moyens à nous inconnus de réaUsation.

La prière selon les Stoïciens. (Le rossignol et le cygne). Adoration et désirs désintéressés de la vertu.

C. L'acte de charité ou d'amour universel. La charité est l'amour de l'être parfaitement bon et de tous les êtres en lui, comme capables de se rapprocher sans cesse de l'être parfait. « Soyez parfaits, dit le Christ, comme votre père céleste est parfait. »

La charité est la vertu religieuse par excellence, la consommation de la morale et de la religion tout ensemble.

La tendance des âmes religieuses est d'élever la charité au-dessus de toute loi rationnelle, comme un ordre de choses supérieur à la raison même. «Cela est d'un autre ordre «, dit Pascal.

« Tous les corps, dit Pascal en une page célèbre sur les trois ordres (celui de l'étendue, celui de la pensée, celui de l'amour ou de la charité), — tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits, car il connaît tout cela, et soi ; et les corps, rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité ; cela est d'un ordre infiniment plus élevé.

» De tous les corps ensemble, on n'en saurait faire réussir une petite pensée : cela est impossible et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d'un autre ordre. » [Pensées.)

Cette haute doctrine de Pascal ne peut se soutenir que si on entend par les deux premiers ordres : 1° un ordre de choses purement étendues ; 2° un ordre de choses purement intellectuelles et rationnelles, sans intervention de la volonté

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et de l'amour. Mais la séparation tranchée établie par Pascal entre le règne de la Xature (étendue et pensée) et le règne de la Grâce divine (charité), est artificielle, empruntée aux mystères chrétiens et à la notion du surnaturel.

La religion naturelle admet la possibilité de la charité morale pour un être capable di- concevoir le Hien parfait et l'unité de tous les esprits, la nmtuellc pénétration des âmes, (jui 11 s ferait s'tmir en un même amour, la 5or/eVe' spirituelle, la républù/ur des dieux et des licnutncs des stoïciens.

La charité ne doit pas être comprise comme abolissant la justice, mais comme la consommant, au contraire, comme substituant à une justice imparfaite une justice plus entière, fondée sur l'amour. La charité ne doit pas être arbitraire et sans loi, parce que le véritable amour (divin et humain) est lui-même fondé sur l'ordre des perfections et qualités : il est un amour intellectuel [anior intelleclualis, disait Spinoza, en même temps que moral ; il est justice. Saint Augustin dis;ut : Ama et fac qiiod velis, ayez le véritable amour, la vraie charité, et agissez ensuite comme vous voudrez, selon votre cœur; mais le précepte n'est admissible que s'il s'agit, en effet, d'une charité éclairée par l'intelligence, d'une charité enveloppant la justice et excluant l'arbitraire de la passion. L>ans la pratique ordinaire, le précepte de saint Augustin peut entraîner les plus grands abus et des manquements au droit.

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