XXII INTRODUCTION
l'objet lui-même. Si je ne vous ai jamais vu, mais qu'un m'énumère toutes les personnes avec lesquelles vous êtes en relation et la nature de vos rapports avec tout voire entourage, je ne dirai pas pour cela que je vous connais. C'est pourtant de cette manière que le chimiste, par exemple, connaît l'atome d'hydrogène, comme étant dans telle relation avec celui d'oxygène, avec celui de chlore, etc. Etrange pofiitivité. La science, qu'on nomme positive, qu'on devrait appeler relative et idéale, n'est qu'une connaissance partielle de rapports partiels séparés de l'ensemble, qu'elle s'efforce de ramener finalement à des rapports logiques et mathématiques dans l'espace et dans le temps. Elle dégage du donné ce qui est géométriquement et mécaniquement représentable ; mais la géométrie et la mécanique n'épuisent pas tout le donné, encore moins le donnant^ je veux dire la conscience, terme intérieur auquel se rapportent pour nous tous les autres. Alors même que la science parle de termes^ plantes, animaux, hommes, etc., elle ne désigne encore par là que des ensembles complexes de relations dont le fond reste en dehors de sa sphère.
La philosophie, au contraire, a plus que jamais pour tâche de poursuivre les termes concrets entre lesquels s'établissent les rapports abstraits ; elle doit être essentiellement la recherche du réel et de l'existant; soit qu'elle puisse, soit qu'elle ne puisse pas atteindre complètement son but, elle va vers lui, elle est mue par l'idée-force de idéalité ultime, et c'est là, pour l'esprit humain, la plus puissante, la plus irrésistible de toutes les idées. Jamais on n'empêchera l'esprit de se poser cette question : qu'est-ce qui est réel?
La science positive^ à, notre époque, est justement fière de ses certitudes; mais elle n'est certaine que parce qu'elle se contente des comme si et se suspend à des hypothèses. Tout se passe pour nous, dit-elle, comme si les corps s'attiraient, comme si les volumes des gaz étaient en raison inverse des pressions. La science est donc en partie artificielle et hypothétique. — La philosophie, elle, se donne pour tâche de rejeter \ti comme si, les analogies, les hctions; son idéal serait de voir face à face ce qui est, au moins ce qui est en nous et pour nous, ce que nous concevons ou appré-
INTRODUCTION. xxiii
liendons comme existar.t en vertu (!(.' la nature de notre pensée et de notre conscience. Idéal impossible à atteindre entièrement, mais dont il est possible de se rapprocher sans cesse.
La philosophie, qui se mêla jadis à la science, ira donc en se distinguant de plus en plus des sciences positives. Une proposition de pliilosophic première, par contraste avec i-eiles des sciences particulières, est une proposition qui porte soit sur quelque chose de simple et de fondamental pour nous dans notre conscience, soit sur quelque chose qui s'étend absolument à (ouf ce que nous pouvons concevoir. Vindividuel indécomposable et Yuniversel infranchissable, l'élément de la réalité et le tout de la réalité, le terme d»' notre humaine analyse et le terme de notre humaine synthèse, voilà les objets de la philosophie humaine. On dira : — Ce n'est pas le terme absolument premier. — Soil, ce terme est premier pour notre pensée; nous en avons l'idée et ne pouvons penser que sous cette idée directrice. La philosophie de notre époque doit rejeter tout dogmatisme transcendant et s'appuyer sur l'expérience. C'est là, par rapport à l'ancienne ontologie, sa caractéristique essentielle. Pour interpréter le mimde, elle devra, elle, par le moyen de la conscience et dans la conscience même, poursuivre le radical, tout au moins ce qui en est le plus voisin.
Sans doute, la philosophie future, pas plus que la philosophie d'autrefois, ne pourra rien saisir d'absolument primitif par la pensée proprement dite, (jiii est une réflexion sur l'existence en devenir continu. — Mais, si la pensée rétléchie complique nécessairement la vie spontanée de la conscience, ce n'est pas à dire pour cela, comme beaucoup le prétendent, qu'elle l'altère. (>n peut toujours, sinon penser le prinntif lui-même, du moins s'en rapprocher et le traduire en idées de plus en plus voisines de ce qu'il est. Ces idées sont aussi des sentiments, elles sont même des actions et incitent à de nouvelles actions. C'est précisément parce qu'elles ont ce caractère actif qu'elles nous révèlent non pas seulement des formes et contours, mais le fond même de la vie et de l'existence, qui est action accompagnée de sentiment plus ou moins sourd. Ce sont donc, en ce sens, nos idées-forces les