XXIV INTRODUCTION
plus fondamentalt j. qui sont des ouvertures sur la réalité la plus fondamentale.
l'ar cela même que la philosophie sera toujours l'étude de' l'être universel el individuel, comme l'ont cru les Platon et les Aristote, elle sera aussi toujours l'élude de la pe)isée, car l'être n'est donné à lui-même que dans la pensée, qui seule l'affirme et le pose comme existant véritablement, qui seule prononce à la fois le cogito et le sum.
Quoi que nos savants puissent dire et puissent faire, le sujet pensant restera toujours en dehors de toutes les sciences d'objets, qui sont les sciences dites positives. La philosophie aura donc toujours, outre un objet propre, un sujet propre : la pensée dans son rapport avec la réalité^ rapport qui est pré-- Gisement la conscience ou plutôt la volonté de conscience wiiver selle.
En parlant de la pensée, dont l'identification avec le réel est ce que doit poursuivre la philosophie de notre temps, nous prenons ce mot de pensée, comme le fît Descartes, au sens le plus large, qui embrasse la conscience entière ; sensations, sentiments, tendances, appétitions, non moins que jugements, raisonnements et idées. Il y a de la pensée dans tous les faits ou actes de conscience, parce qu'aucun d'eux ne peut se saisir lui-même et devenir conscient que par un acte de discernement qui est déjà la pensée en germe, le sujet saisissant un objet; de plus, aucun d'eux ne peut être posé comme réel et affirmé comme vrai que par la pensée. Nous n'admettons nullement la séparation classique des « facultés » : intelligence, sensibilité, volonté. Pas de pensée sans quelque sentiment et sans quelque vouloir; pas de sentiment ni de vouloir sans quelque pensée; l'inteilectuel, le sensitif et le volitif sont toujours inextricablement mêlés. Quand l'esprit sépare l'un de ces éléments c'est qu'il met l'accent sur un des moments de son évolution, sur un point où apparaît plus distincte, soit l'intelligence, soit la sensibilité, soit la volonté. L'œuvre de la psychologie contemporaine est de retrouver en tout état ou acte intérieur le même « processus » à triple aspect, que nous avons nommé « le processus appctitif » : sensation, émotion, appétition.
Ainsi conçue, la psychologie sera essentiellement philoso-
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pliiquo, puisqu'elle partira tdiijnnrs du réel concret, corisrient ou siihcouscient, et aboutira toujours au réel concret, de\enu dvî plus eu plus conscient pour la pensée. Sou travail proprement firirnfifique ne consistera jamais que dans l'établissement de simples rapports internes et de lois internes, comme celles de l'association des idées, comme aussi de rapports entn; ces lois internes et les lois externes, entre le mentdl et le physique; mais ce qu'il y aura toujours de profundénient /iIiilos<ti)/titjiin dans la psycholo^^ie, c'est le poinlde vue de la conscience de soi : nous nous y plaçons nécessairement pour nous voir vivre de la vie qui se sent et se pense elle-même, seule vie réelle et complète d'après laquelle nous pouvons interpréter toute autre vie.
A la différence de la psychologie pure, la philosophie ne doit pas rester confinée dans i'étude du moi, elle doit être, selon nous, une psychologie étendue à l'univers A la dillérence de la science positive, elle ne se borne pas à con^idérer les différents êtres du dehors et à les interpréter dans ce qui n'est pas eux; elle cherche à s'unir par la pensée avec l'être de tous les êtres, à nous fain- prendre conscience d'eux et, conséquemment, à reproduire en nous par induction, par analogie, par représentation concrète, leur vie inlériture il). La >cit'nce se contente, dans le grand bal masqué de l'univers, de noter du dehors les costumes et de dénombrer les fig^ures de danse; la philosophie s'efforce de lever les masques, d'atteindre les visages et surtout les cœurs. Elle prend, pour ainsi dire, la place de tous les autres êtres, hommes, animaux, plantes, minéraux, et cherche à pénétrer leur existence immanente, leurdéveloppcmenl interne; elle est, encore un coup, la psycliologie uuiverselh-.
LA PHILOSOIMUE ET I.\ SCIF.M.K Al \ l'Ol.MS DK VI K KK l.A ylAMlTK. HK I.\ ol M ITK. ItK l.A (MSAMTK Kl I»F. l.A KINM.ITK.
Nous vt'iioiis de comparer l'interprétation pliiIoso[>Iiique et l'in.erprétation scientifique par rapport aux deux grands
(t C'est le point de vue sur lequel noiis avons in^Uté autrefois dans IMi'-»)/"»-
XKvi INTRODUCTION.
points de vue de Yèlre et de la pensée; comparons-les maintenant par r ipport aux grandes idées de la quantité, de la qualité, de la causalité et de la finalité ; nous verrons s'accuser encore le contraste.
La quantité, avec son expression spatiale ou numérique, estlobjet propre de la science positive, qui s'efforce de tout ramener aux lois de la quantité dans l'espace et dans le temps. La philosophie ne s'occupe de la quantité que pour rechercher l'origine et la valeur de cette idée, que pour se demander si elle est applicable à toutes choses ou si elle doit être restreinte aux choses matérielles.
Pourtant, il est une espèce de quantité dont la philosophie s'occupe spécialement : c'est celle que Kant appelait la quantité intensive ou intensité, par contraste avec la quantité extensive. Si les états de conscience n'ont pas d'étendue, ils peuvent avoir une intensité dont les degrés sont variables; à ce titre, ils ont une puissance impulsive, une force au sens large de ce mot, et c'est précisément pour cela que nous considérons les idées, les sentiments, les désirs, comme des forces qui tendent à réaliser leur objet même pour y trouver leur satisfaction. L'intensité est la manifestation de l'activité qui appartient à la conscience, à ses états divers, à ses changements de toutes sortes. Quelques philosophes ont voulu ramener l'intensité à la qualité pure et simple, mais, selon nous, autre est l'action plus ou moins intense, autre la qualité proprement dite, avec ses nuances spécifiques [{).
Nous avons toujours, pour notre part, conçu la qualité
de la métaphysique fondée sur l'expérience, livre écrit en 1888, et* que nous avons repris pins lard dans la Morale des Idces-forces. De son coté, M. Bergson l'a développé avec nne remarquable ampleur, mais en concevant comme intuitive et non comme imiuclive la méthode de la philosophie. Nous reviendrons tout à l'heure suc ce point d'essentielle divergence.
;lj Qu'on nous permettre encore de le rappeler, dans la Liberté el le Déterminisme, il y a déjà quarante ans, nous avions opposé le point de vwe de la qualité et du progrès qualitatif, qui est celui de la philosophie, an point de vue mécanique de la quantité et de l'équivalence, qui est celui de la science positive. Plus tard, dans YEcolutionnisme des idées-forces, on peut lire un chapitre intitulé : « Point de vue qualitatif. Hiérarchie des l'iiénomènes », et entln, dans l'Avenir de la métaphi/sique fondée sur Ucrpérience, nous avons montré que la tâche de la science est de « ramener à l'homogénéité quantitative l'hétérogénéité qualitative des choses », qui est, au contraire, l'objet propre de la philosophie.
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comme essenliellement « psychique; » I . On parle bien de qualités physiques, comme la chaleur ou la lumi«'re ; uiais ce qu'il y a de qualitatif dans la chaleur, ce qui, à ce point de vue, la distingue de la lumière, c'est la sensation qu'elle nous fait éprouver. Supprimez nos sensations, qui ne sont pas des objets de la physique, il ne reste plus que des mouvements auxquels, pour les distinguer et les classer, nous donnons les noms subjectifs de chaleur, lumière, son, etc. Dans la couleur rouge, qu'est-ce que la science positive considère? Ce n'est nullement la qualité sensible du rouge, ce n'est nullement ce que nous éprouvons et sentons eu présence d'une rose vermeille; c'est 1" le rapport physiologique entre notre impression et ses objets; 2" les rapports physiques des objets entre eux. Et, par objet, le physicien n'entend toujours que des ensembles de relations, isolées des autres pour notre organisme et acquérant ainsi une certaine indépendance objective.
Il s'ensuit que la qualité, comme telle, échappe à la science positive; celle-ci roule sur ce que Stuart Mill appelle des faits de « séquence » et sur des quantités; elle ne se sert ou ne devrait jamais se servir des qualités que provisoirement, comme symbole de rapports non encore analysés et de quantités non encore calculées. C'est ce qu'oublient certains physiciens de notre époque, qui voudraient ramener la physique au jtoint de vue péripatéticien et scolastique. La qualité de chaleur n'est ou ne doit être, pour le physicien, qu'une manière de nommer les ondulations éthérées dont les rapports quantitatifs correspondent cà notre sensation de chaleur. Toute qualité, pour le physicien qui comprend bien sa science, est essentiellement « occulte ».
Le philosophe, au contraire, s'installe dans le monde des qualités, soit réelles, soit idéales, l'uur lui. la qualité est la manifestation propre de l'existence; l'être sans qualités est égal au non-ètre. Le philosophe ramène la quantité ellemême à une espèce de qualité, la plus pauvre de toutes. Aussi est-ce par les qualités essentielles qu'il délinit l'être, de manière à caractériser ainsi ce qu'il a d'individuel, tout en déga-
(1) (Vesl encore un point de vue que M. Iler-fion a développe plus larJ de la l;i(,Hin la plus approfondie.