‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 14 sur 158 · XXX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXX INTRODUCTION

divers et projeter en eux quelque activité plus ou moins analogue à celle dont nous avons le sentiment quand nous avons conscience d'agir au lieu de pâtir, de vouloir et de désirer au lieu de sentir. Après tout, nous sommes dans le monde et le monde est partiellement en nous ; sans s'égaler au tout, la partie peut donc interpréter le tout d'après ce qui se passe en elle-même ; sans méconnaître le caractère fragmentaire de cette interprétation psychique, le philosophe peut la confronter avec le témoignage de l'expérience externe et scientifique. C'est le travail qui s'impose plus que jamais à lui, à mesure que la science montre mieux son impuissance à saisir les causes quelconques.

L'ancienne métaphysique, ou ontologie, se flattait de saisir, sous le nom de substance, quelque chose qui serait différent à la fois des phénomènes extérieurs et de la conscience intérieure. Kant a montré la vanité de l'entreprise; mais il ne s'ensuit nullement que toute idée de réalité substantielle soit vaine. Ce qu'on doit chercher et ce qu'on peut atteindre, nous l'avons vu, c'est la conscience de l'être en nous et, par analogie, dans les autres êtres; c'est donc la réalité substantielle prise en flagrant délit au plus profond de notre conscience et non en dehors de toute conscience ou de toute action. Cause et substance ne font qu'un.

En même temps que l'idée de cause, nous avons aussi celle de fin^ qui n'a pas moins d'action sur notre pensée. Nous puisons encore cette idée, comme celle de cause, dans notre volonté même, dans l'insatiable appétition qui fait le fond de notre vie. En nous, le mouvement évolutif ne se relie pas seulement au passé pjfT ses causes ; il est, par sa direction, en marche vers l'avenir; il n'est pas seulement une « poussée » par derrière ; il est une aspiration en avant. Cette aspiration essentielle à l'existence et sans laquelle elle retomberait aussitôt dans le néant comme l'éclair dans la nuit, peut prendre deux formes principales. Dans la première, l'être n'a pas conscience de la fin qu'il poursuit avec une spontanéité sans retour sur soi ; il agit sans voir et sans savoir où il va. Dans la seconde forme, au coutraire, l'être se représente une fin à l'avance et la poursuit avec réflexion, les yeux ouverts. Il est abusif de réserver le nom de finalité à ce second mode,.

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qui n'est que le mode intellecLuL-l ; l'iiiitre, tout seris;ilif et appétitif, n'en est pas moins déjà la finalité à son début. JI est faux de dire : vpioti nulla cupido, puisque l'ètie aspiiv d'atjord sans connaître l'objet de son aspiration.

Onclle < st la nature, quel est le but dernier de la finalité interne et immanente, du désir inassouvi cjui meut l'être? Voilà un nouvel objet de la philosophie, pour laquelle la recherche des fins est étroitenjent liée à la recherche des causes. Cet objet est plus que jamais en dehors des sciences positives. Celles-ci, en effet, n'ont absolument rien à voir avec les fins, surtout avec ces fins préconçues par rintelligence que les cause-finaliers d'autrefois donnaient pour une explication des phénomènes. La science ne recherche pas même les fins intérieures et plus profondes, non préconçues, auxquelles peut tendre l'activité spontanée et qui, en définitive, sont de nature psychique, comme l'est l'activité elle-même. La philosophie seule est une recherche des fins immanentes, de l'idéal pressenti ou prévu qui se réalise lui-même en se concevant et en se désirant. En d'autres termes, pour parler la langue que nos contemporains affectionnent, la philosophie est la recherche des plus hautes valeurs, — Platon eùl dit : des idéaux les plus élevés que puissent poursuivre la pensée et le désir. Ces idéaux ne sont pas en dehors de la réalité ; ils sont la réalité même arrivée à la conscience de sa vraie nature et de sa vraie direction.

En même temps qu'une psychologie amplifiée et généralisée, la philosophie ot une sociologie à portée universelle. Il se produit, chez les êtres en société, des phénomènes originaux que la simple psychologie n'eût pas fait prévoir, pas plus que la physique ne fait prévoir la chimie. Les rapports sociaux étant l^-s plus élevés de tous et se retrouvant dans le? diverses manifestations de la vie, depuis les sociétés animales jusqu'aux sociétés humaines, leur étude peut jeter un jour nouveau sur les lois même de l'évolution universelle. C'est ici qu'il faut dire avec Comte ; l'inférieur se comprend par le supérieur.

l'our résumer tout ce qui précède, la philosophie doit être désormais conçue, ?elon nous, comme la volonté de la conscience s'efforçant de saisir par la [>ensée fètre réel^ dans son

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nvUvidnalité et son universalité, avec ses qualités essentielles, son changement évolutif, sa causalité active et sa finalité lout interne. En d'autres termes, il y a du y-eW dans l'univers; il y a du qualitatif et non pas seulement du quantitatif dans l'univers; il y a du changenioit^ par conséquent, de f actif d^ïii l'univers ; enfin il y a dans Tunivers des appétitions, de-à aspirations de ce qui est à ce qui peut être et même à ce qui doit être. Or, réalité, qualité, changement, causalité, finalité, tout cela ne saurait être appréhendé comme existant que dans la conscience, et affirmé comme vrai que par l'acte de la pensée. Si l'on admet ces diverses propositions, — et elles sont incontestables. — on admet que la philosophie aura toujours un objet, et que cet objet sera toujours différent de celui des sciences positives. La conception scientifique de la nature appellera donc toujours. C(»mme nécessaire complément, une interprétation philosophique de l'univers, qu'elle ne saurait jamais remplacer.

Quant à la question de savoir jusqu'à quel point la philosophie pourra ou ne pourra pas atteindre son but prupre, cette question fait elle-même partie de la philosophie. Ce qui est dès à présent certain, nous l'avons vu, c'e?t que l'homme a l'idée de la philosophie comme effort de son esprit tout entier, — pensée, sentiment, volonté, — pour se mettre consciemment en harmonie avec la totalité du réel. La question du connaître est pour elle inséparable de la question de tètre^ mais cette dernière, en définitive, sera toujours la principale. Cette conception de la philosophie réconcilie toutes les autres; mais elle fait plus, elle en montre le lien et en découvre -l'unité dans le moteur le plus profond de notre être, et, par extension, de tout être : volonté de con;cience.

Pour rendre le monde aussi intelligible et aussi un qu'il est possible, il faut trouver un type d'existence unixerseile qui en fournisse, pour ainsi dire, l'unité de composition. Ce type d'existence doit-il être cherché dans la conscience ou au dehors? Voilà le problème.

Mais d'abord, nous ne connaissons directement que ce qui est dans la conscience ; ce que nous disons être au dehors n'est conçu que médiatemenl.

En second lieu, le dehors n'est conçu que par une répé-

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tition ou une diminution de notre conscience. l'ar une répétition et duplication, s'il s'agit des autres sujets conscients que nous nous représentons à notre image. Par une diminution, s'il s'agit des èlres dits matériels, que nous concevons en les dépouillant d'un certain nombre des attributs de noire existence consciente ; nous appauvrissons notre conscience, nous la réduisons à ce qu'elle ofî're de plus élémentaire : activité et passivité. De celte façon, nuus concevons des forces extérieures qui ne seraiiMil que des sources de résistance ou de mouvement, et nous répandons dans l'espace ces résidus de nos sensations visuelles ou tactiles, sous le nom de corps.

Selon Nietzsche, nous lisons le monde extérieur dans notre conscience connue le sourd-muet lit sur les lèvres les mots qu'il n'entend pas directement. Selon nous, au contraire, c'est quand nous regardons le monde extérieur que nous lisons sur les lèvres de la nature des mouvements dont le sens intérieur nous échappe ; en nous seulement, au fond de notre conscience, retentit en écho la musique des sphères. Choisissez un type d'existence non conscient, non réductible à des étals quelconques de la vie consciente, qu'arrivera-t-il? La conscience, avec son caractère absolument spécilique et sui generis, demeurera réfractaire et irréductible au type que vous aurez choisi. Dès lors, au lien d'unité, vous aurez une dualité entièrement inexpliquée et inexplicable. Le problème de l'existence restera sans solution. Vous direz : il y a la matière et il y a la conscience, sans pouvoir ramener la conscience à la matière et sans essayer de ramener la matière au type de l'existence consciente. C'est là une solution évasive, un refus de solution.

Nous n'avons sans doute pas le droit, dans notre représentation (le liniivers, de substituer piu-ement il siniplement la partie au tiiut; mais il faut, néanmoins, que nous nous représentions iiicoitiplrlcnunt le tout d'après les parties que nous en connaissons. Alors se pose le problème : Quelle partie faut-il prendre de préférence comme spécimen? Est-ce la plus pauvre en éléments ou la plus riche? Là où il y a une plus grande variété réduite à une plus grande unité, avonsnous plus de chance d'entrevou* le secret du tout? L'homme, par exemple, esl-il un meilleur fragment de miroir pour

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