‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 15 sur 158 · XXXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXIV INTRODUCTION

l'univers qu'un des grains de poussière qui flottent dans l'air ambiant? La vie consciente de l'homme a-t-elle chance d'envelopper un plus grand nombre des éléments du tout que l'existence pauvre et monotune du minéral? Sont-ce les éléments figurables dans l'espace, auxquels aboutit par l'analyse la science humaine, qui constituent la réalité vraie, ou sont-ce les touts concrets, agissants et vivants, que nous appréhendons dans notre conscience? Par exemple, ce qui est réel, est-ce de souffrir et de pleurer sur la mort d'un être chéri, d'avoir la conscience remplie de l'image aimée, de tous les souvenirs qu'elle éveille et, en même temps, d'être privé, àjamais de lavoir et d'entendre sa voix?Est-ce de se sentir mutilé, appauvri, souffrant, malheureux? Est-ce tout cela qui est réel, ou est-ce le tourbillonnement ce corpuscules insensibles dans lesquels le scalpel de rentendement anatomise notre cerveau, nos org:anes, le monde même qui nous entoure? That is t/te question. Où est l'apparence, où est la réalité? Pour nous, nous disons : Je souffre, donc ma souffrance est réelle, donc je suis réel en tant que souffrant; c'est ma conscience de souffrir qui, dans ce cas particulier, me révèle la réalité en la constituant pour sa part et en se révélant ainsi comme réelle. C'est donc dans la conscience qu'il faut descendre pour trouver ce qui est.

LA CrxITIOlE DU PRAGMATISME *

Outre les partisans exclusifs de la science, la philosophie actuelle trouve devant elle les partisans exclusifs de la pratique, qui, en ces derniers temps, se sont intitulés pragmatistes. La méthode, selon eux, consisterait à interpréter le monde, non pas d'après les éléments de réalité que nous trouvons en nous et d'après les lois que la science découvre au dehors de nous, mais d'après nos sentiments et nos besoins, d'après les nécessités de notre action.

Le pragmatisme contemporain est une extension utilitaire

INTHODUGTION. xxxv

de la inùlhode morale des postulats, que Kanl avait appliquée à la métaphysique. Kant, pour introduire en philoso[)liie sa inélliode m(»rale, avait uuc raison important»; cl diijiie d'examen ; il considérait la moralilé comme un mode d'action supra-sensible et le devoir comme la loi d'un monde également supra-sensible; cette loi lui paraissait dune donnée à l'homme d'une manière certaine au milieu même de la vie sensible, et elle pouvait communiquer sa certitude aux postulats de la liberté, de la divinitt' et de l'immortalité. Mais ce n'est pas ainsi que, de nos jours, les pragmatistt'S procèdent. Ils professent, avec William .lames, un empirisme absolu, auquel la loi morali- n'échappe pas plus que tout le reste. Dès lors, la moralilé n'est plus quun besoin supérieur de notre activité dans le monde de l'expérience, une condition de vie personnelle ou sociale, d'utilité pour l'individu ou pour la collectivité. La vie future elle-même n'est que notre vie enpirique et temporelle prolongée au delà de la tombe; elle peut devenir certaine du jour au lendemain, d'une manière tout em[)irique, par la découverte de communication avec les spirilistes, avec les morts, soit par l'intermédiaire des médiums, des tables tournantes, de l'écriture automatique, soit par la télépathie ou par les apparitions d'esprits, etc. La méthode morale n'a donc plus, pour le pragmatiste empiriste, le caractère rationnel et impératif. « catégorique et apodictique », qu'elle avait chez Kant; en outre, elle se perd pour le pragmatiste au sein d'une méthode plus vaste, celle qui al'lirme pour les besoins de l'action en général non pas seulement de l'action moraleh C'est la méthode utilitaire, chère aux Anglo-Saxons.

l»ans lapplication de cette méthode, jamais on n'a vu s'élever un édilice de paradoxes comme ceux que le pragmatisme contemporain a entassés les uns sur les autres : mais, selon nous, ce n'est pas avec cette tour de IJabel qu'on escaladera le firmament philosophique. l'rotagoras est dépassé, et avec lui Gorgias, Polus. Calliclès. Ilippias, tout le chœur des contemporains du bon Socrate. L'école pragmatiste, comme l'école nietzschéenne, semble vouloir, à l'inverse du Discours lie la Mclliode, proposer à la philosnphie actuelle des « canons de logique » à rebours : I" .Nadmel re pour recevables,

Page 1