‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 16 sur 158 · XXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVI INTRODUCTION

en métaphysique, en morale et en religion, que les idées obscures, indistinctes et inévidentes; 2° ne rien définir avec précision, ne rien analyser avec rigueur, la réalité étant un « flux » indéfini et indéfinissable [fluxus, stream), l'analyse, un jeu subjectif de « concepts » ; 3° ne pas établir de liens trop rigoureux et rationnels entre les idées, tout lien, surtout logique, étant factice; se dispenser ainsi de preuves en règles, la preuve n'étant qu'un « discours '> ; 4° ne faire ni divisions, ni classifications exactes, ni dénombrements complets, la division étant un artifice, la classification une discontinuité fictive au sein du réel continu. De là une philosophie fluente, fuyante, insaisissable et incommunicable, mais purgée, et pour cause, de « l'intellectualisme » comme de l'intelligibilité. C'est le « je ne sais quoi » qui s'évanouit entre les mains dès qu'on veut le saisir.

Si pourtant on essaie de démêler, dans l'amas des sophismes pragmalistes, ceux qui sont dominateurs et commandent tout le reste, on pourra mettre à part les cinq suivants, sur la valeur des idées, la nature de la vérité, son critérium, la méthode pour la découvrir, et le degré de certitude qui y répond.

1" Nos idées produisent toujours des r^'cls qui peuvent devenir pour nous des fins, donc nos idées sont uniquement valables ^^ijyw nos fins.

2" La vérité nous est utile comme moyen, donc elle n'est, en sa nature intime, que finalité, non rationalité.

3" Nous jouissons de la vérité, donc le critérium ultime du vrai est une jouissance., une satisfaction de besoin.

4° Toute ntéihodc fait appel à X expérience et à la vérification objectives; donc toute méthode est une poursuite de fins subjectives posées par la volonté.

5" Toute certitude théorique peut devenir pratique ; donc le rapport de principe à conséquence n'est encore qu'un rapport de moyen k fui. — Tels sont les principaux paradoxes qui sont constitutifs du pragmatisme, et où chaque conclusion déborde manifestement ses prémisses.

Que nos idées produisent toujours des effets, qui peuvent ensuite devenir pour nous des fins, que nous soyons toujours actifs dans la connai^Fance, c'est ce que nous avons soutenu

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nous-même bien avant les pragmatistes ; mais il ncii résulte nullement que toute la valeur de nos idées et de nos connaissances, surtout en philosophie, consiste dans les résultats qu'elles produisent, et non dans leur concordance intrinsèque avec les choses elles-mêmes, révélées à nous par rexpérience.

« A la recherche des causes, disent les pragmatistes, la philosophie actuelle doit substituer la mesure des valeurs et les mesurera reflicacilé des buts. » Autrement dit. k-s causes explicatives seront remplacées par les causes finales, et encore celles-ci seront-elles mesurées à nos buts humains, à nos valeurs humaines. Poussez à bout cet abandon de toute vraie science, connue de toute vraie philosophie, vous aboutirez à dire, avec Bernardin de Saint-Pierre, que les rochers des rivages ont été créés noirs pour avertir de loin les matelots en détresse, que le melon a été créé avec des tranches pour être mangé en famille. Voilà la recherche des « valeurs humaines ». Bernardin de Saint-Pierre était un pragmatiste avant l'heure.

« Ou'est-ce que la vérité? » demandent les pragmatistes avec Ponce-Pilate. Et ils répondent, avec Protagoras, que connaissait sans doute Pilale : Rien n'est vrai en soi, quoi qu'en puisse dire Platon, mais nous affirmons telles et telles choses comme vraies « |)arce que nous en avons besoin pour agir ». Toute affirmation est « un postulat en vue de l'action ». Est vraie, selon William James, la jiroposition telle que « l'aflirmation de son objet est utile et efficace pour nos fins ». Ainsi la vérité se trouve déplacée; des objets et de leurs rapports, elle passe au sujet sentant et au rapport deà objets avec le sujet pris pour but; c'est là, purenuiit et simplement, nier toute vérité objective et ramener le vrai à l'utile, au praticable, au pratique. Du même coup, c'est nier la philosophie. En eifet, celle-ci n'a pas seulement pour objet la recherche de la réalité telle que nous la pouvons appréhender par toutes les puissances dcuit nous disposons; elle a aussi et aura toujours pour objet, comme le crurent les Platon et les Malebranche, la « recherche de .la vérité». Le vrai, c'est le réel même en tant que posé et affirmé par une intelligence comme objet possible pour toulc intelligence, comme quelque chose qui non seulement existe ou devient, mais qui,

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même passé, conserve éternellement ce caractère d'avoir existé, et ne peut plus en être dépouillé par aucune puissance humaine ou surhumaine. Affirmer un fait, n'eût-il que la durée d'un instant, c'est l'élever à la dignité de quelque chose qui, d'une certaine manière, existe à jamais pour toute intelligence. Ainsi la pensée, en déclarant le réel universellement aflirmable, éternise le fait qui passe et change l'éclair disparu en un jour sans fin.

L'objectivité plus qu'humaine du vrai n'empêche pas la découverte du vrai d'être un résultat de to'ut l'effort humain. On a dit excellemment, à propos de William James, que, pour la théorie courante, la vérité est une découverte, pour le pragmatisme, une invention (I). Mais par là. selon nous, on ne fait que mettre en évidence la confusion pragmatiste de la vérité avec la connaissance. C'est de la connaissance qu'on a toujours dit qu'elle est une découverte, quand elle est vraie, c'est-à-dire en concordance active avec le réel. Ce n'est pas à dire que la connaissance, par un autre côté, ne soit pas invenlion, en ce sens qu'elle est un effort de l'intelligence pour reconstruire le réel dans l'esprit, pour inventer des hypothèses qui soient en une concordance plus ou moins approximative avec le réel, qui nous le fassent toucher dans la mesure où elles expriment des rapports réels. Toute découverte non fortuite présuppose une invention; toute idée est active et est un produit d'activité. Mais toute invention n'a de valeur que si elle aboutit à une découverte.

Nous ne saurions donc accepter l'antithèse établie par le pragmatisme entre découvrir et inventer. Une pure invention est chimérique; une pure découverte, qui serait absolument passive, est impossible dans le domaine de la science. L'Amérique a pu être d'abord une invention de Colomb, mais elle est ensuite devenue une découverte; et il faut convenir que, môme avant Colomb et son invention, il était vrai qu'elle existait. La vérité de la mort de Socrate n'est pas une invention ; la vérité de notre mort future n'est pas une invention et, quoique cette vérité ne soit pas logée d'avance dans « une cachette » où nous la découvririons en mourant, il n'en est

(1) M. liergson, Préface de Vévild èi de Bealilé par M. .himes.

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pas moins vrai, dès maintenant, c'est à-dire aflirmable et intelligible pour toute intelligence, que la mort arrivera pour nous, comme pour tous.

Les pragmatistes reprochent à la philosophie qui les a précédés de poursuivre des vérités qui regardent en arriijre, au lieu de vérités qui regardent en avant et portent sur ce qui sera. Mais la vérité regarde à la fois en arrière, en avant, de toutes parts dans l'espace et dans le temps, parce qu'elle est indépendante des lieux et des moments. .Même pour la vie future, qui est « en avant )s les conditions de cette vie sont préexistantes; sinon, elle n'aura pas lieu. Si ces conditions n'existent pas, dès maintenant et aussi en arrière, William James aura eu beau, dans une pensée généreuse, promettre à ses amis de leur envoyer des messages après sa mort: les messages ne viendront pas : 1" « i/tvention » des spirifes ne sera pas devenue une « décotiverte ».

La vérité, selon les pragmatistes, « s'est faite peu à peu » grâce aux eiforts des individus ou des sociétés. — Non, ce qui s'est fait peu à peu, c'est la connaissance, la philosophie, la science, l'harmonie de l'esprit avec Us choses, lesquelles étaient déjà alïirmables, intelligibles, réelles et vraies avant que, peu à peu, nos affirmations y devinssent plus ou moins conformes. Les choses et leurs rapports n'ont pas attendu que nous les « inventions » pour exister, pas plus que la planète Neptune n'a atlen<lu Leverrier. Le pragmatisme roule sur l'ambiguïté du mot vérité, qui désigne tantôt une harmonie de notre intelligence avec 1rs réalités, tantôt les rapports intelliçphles qui existent uhjectivement entre les réalités vlles-mcmes et rendent jiossible le rapport nuhne de ces réalités à tonte intellif/ence, // compris la nôtre.

Nous ne voulons pas de vos vérité^ toutes faites, répètent les pragmatistes. — Que vous les vouliez ou non, elles s'imposent à vous et à tous. C'est une vérité toute faite que vous existez; c'est une vérité toute faite que vous n existiez pas il y a cent ans et que vous n'existerez plus dans cent an? ; c'est une vérilé toute faite que vous ne pouvez pas à la fois, sans contradiction, être et ne pas être et que, quand votis cesserez de vivri, votre mort aura des frtM>r>- qui. dès main-

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