LX INTRODUCTION
sorte, ponctuer tout ce qu'il dit ou écrit, mais, après avoir mis un point au bout de sa pensée, il ne doit pas s'empresser de dire : « C'est tout ».
Autre chose, en effet, est le réel, que nous touchons en nous-mêmes, autre chose l'absolu, c'est-à-dire la réalité existant par soi indépendammnnt de toute relation, y compris la relation à notre propre p»nsée. Notre existence est réelle et nous en avons la conscience certaine: elle n'est pas pour cela une existence absolue. Nous n'avons aucune conscience de l'absolu, qui n'existe dans notre pensée qu'à l'état d'idée, limite de toutes les autres idées. Quant au rapport de notre existence à l'absolu, il n'est pas davantage un objet d'intuition primitive; c'est un objet de réflexion et de doctrine, comme le prouve la diversité même des systèmes qui s'y rapportent, les uns dualistes, les autres monistes. Notre unification avec le principe de l'être est la tin de la philosophie, non le commencement, alors même qu'on aboutirait à cette conséquence que, pour pouvoir être la fin et le terme de la pensée philosophique, l'unité de chaque être avec l'Etre a dii être le commencement de la réalité.
CO.NCLISIO.N
La conclusion finale de cette étude, c'est que la philosophie, à notre époque, doit se faire tout ensemble aussi spéculative et aussi pratique qu'il est possible. Après la période de critique que Kant a inaugurée, elle doit, sans rien abandonner de l'esprit critique qui lui est essentiel, maintenir les haute^ visées qui caractérisèrent toutes les grandes doctrines, se mrttre en présence du réel tel qu'il est et s'efforcer de le voir face à face.
Pour cela elle ne doit négliger aucun des procédés qui sont à sa disposition et, tout d'abord, les opérations proprement intellectuelles : expérience intérieure et extérieure, analyse et synthèse. Mais, le réel n'étant pas de nature
INTRODUCTION. lxi
purement intellictuellc, il est certain que les procédés de rinteiligence pure ne saurairnt s'égaler à lui. L'ùltjit des sciences positives est, de sa nature, épuisable par lintelligence, parce qu'il ne conr-ist»- que dans les rapports des choses, iKin dans leur réalité intime tii dans leur activité profonde. L'objet de la philoï>o|thie ne saurait être épuisé de la même manière, parce qu'il y a dans la réalité autre chose qut* de l'intelligence; il y a dans le réel de l'activité plus ou mi»ins aveugle ou clairvoyante, il y a dans le réel de la sensibilité plus ou moins -ourdt- ou aigu»', il y a dans le réel des forints instinctives d'adaptation qui difl'erent de l'entendement réfléchi. Toutes ces puis.-ances du réel Fie sont pas sans un rapport profond avec les lois essentielles de l'intelligibilité, qui les dominent comme elles dominent tout le reste.
C'est d'ailleurs en nous-mè(nts que nous en trouvons le type, c'est en nous que nous voyons l'activité et la volonté à l'œuvre, c'est en nous que nous sommes témoins du plaisir et de la peine, des émotions plus ou moins confuses, du bien-être ou du malaise indistincts, du sentiment continu, quoique confus, de la vie animale et végétative. Tuutes ces manifestations de l'être, qui ne sont pas intellectuelles, nous les afhrmons cependant intelligibles, parce qu'elles >ont toutes soumises, de fait et de droit, aux deux grandes lois de l'intelligence : identité et can>alité. Nous avons beau ne pas toujours voir les causes de nus sensations et émotions, de notre humeur gaie ou triste, de nos tendances obscures et subconscientes, de nos volitions spontanées, bien plus, de nos volitions rélléchies : nous .-ommes certains que ces causes existent, que tous nos états ou nos actes ont leurs raisons sulfisantes et que, de plus, \r,\^ un d'eux ne porte la contradiction dans son sein, quelque contraires qu'ils puissent paraître entre eux. C'est d'après tout ce que nous trouvons dans notre conscience et pressentons dans notre subconscience que nous pouvons nuus représenter et essayer de nous expliqui-r la vie dormante du minéral, la vie à demi éveillée du végétal, la vie de plus en plus vigilante et remuante de l'animal.
Nous n'avons donc i»as besoin de facultés nn>térieuses pour pénétrer dan< le réel; nous n'avouj besoin ni dintui-
LMi INTRODUCTION.
lions supra-intellectuelles, ni d'instincts supra-intellectuels, ni de sympathies supra-intellectuelles. Le fil de Tanalogie avec notre conscience ne nous abandonne jamais dans le labyrinthe de la Nature. S'il nous abandonnait, n'ayant point d'ailes pour fuir en l'air, nous n'aurions plus qu'à nous arrêter, impuissants et silencieux, nous resterions à jamais perdus dans les ténèbres. Cherchons donc toujours et partout, sinon l'intellectuel, du moins l'intelligible. La philosophie est sans doute l'âme tout entière appliquée à pénétrer le réel, mais elle n'a d'autre moyen de le connaître, de le comprendre, de le traduire à soi et aux autres, que de lui appliquer les lois de Fintelligence, qui s'appliquent aussi à l'activité et au sentiment. L'intelligence n'est pas en dehors du reste, en dehors du réel ; elle est le réel même parvenu à l'existence pour soi. La philosophie, étude du réel, est donc nécessairement intellection, non pas sentiment et volonté, quelque part qu'elle doive faire au sentiment et à la volonté. C'est par des inductions méthodiques qu'elle doit faire cette part, non en se laissant guider par des impressions vagues ou de vagues divinations. Tout, en philosophie, doit être molivé et raisonné, ce qui ne veut nullement dire que la philosophie doive réduire toute l'étude de la réalité à la pure raison ou à de pures idées de la raison. Non, elle doit seulement partir de ce principe qu'il y a en toutes choses de l'intelligible, et que rien ne peut se produire en dehors des lois posées par l'intelligence comme universelles : identité et causalité. La tâche de la philosophie, comme ceUe de la science, c'est de mettre de plus en plus en évidence la profonde rationalité des choses. Elle ne sépare jamais réalité et intelligibilité, vie et lumière ; elle aussi a pour devise : Fiat lux!
Par cela même qu'elle est ainsi la plus spéculative de toutes les spéculations, la philosophie est aussi la plus pratique de toutes les pratiques. Il y a en elle identité entre l'acte le plus haut de la pensée et l'acte le plus haut de la moralité; de part et d'autre c'est le désintéressement abschi, c'est le moi s'identihant avec le tout. La philosophie, connaissance des réalités vraies, est donc du même coup affirmation et même génération des valeurs vraies. Pour rendre la
INTRODICTION. LXiii
pliilosopliio réellciix-'nl pinf/matif/iif^ gardons-nous de la rabaisser à la poursuite de l'utile et du commode. C'est précisément parce f|u'elle se déprend entièrenjent de nos utilités, de nos commodités, de nos fins humaines, qu'elle nous élève à la vie morale et nous révèle des lins plus qu'humaines. Après s'être demandé ce qui est réellement réel et vraiment vrai, elle se demande ce que vaut le réel, ce que vaut le vrai, ce que vaut le monde entier, ce que vaut la vie, ce que vaut l'intelligibilité découverte par l'intelligence dans le monde et dans la vie. En un mot, le dernier des problèmes philosophiques, c'est le problème du hipn. Toute interprétation de l'existence est en même temps une évaluation de l'existence.
Il est clair que cette évaluation, une fois faite, doit dominer la morale, mais, en elle-même, elle n'est pas encore la morale ; elle fait partie de la philosophie première, qui, outre le réel ultime et le vrai ultime, cherche le bien ultime. Sans la réalité immatérielle qui est dans les phénomènes matériels, il n'y aurait pas de psychologie; sans la vérité intelligible, qui est au fond de toutes les relations saisies par l'intelligence, il n'y aurait pas de logique; sans le bien, qui est également au fond du réel et du vrai, il n'y aurait, pas de morale. La philosophie voit partout et en tout l'être, le vrai et le devoir-être ; je veux dire que rien ne lui paraît fixé et immobilisé dans l'existence du fait actuel; elle érige ce fait même en vérité par l'intelligibilité qu'elle y montre, puis elle voit au delà du fait la tendance à changer et à changer en mieux, au delà de ce qui est, ce (\\x\ peut être, ce qui doit être.
Pour accomplir cette partie de sa tâche, qui en est l'achèvement, elle ne se place pas au point de vue de nos lins proprement humaines, mais elle subordonne ces lins elles-mêmes à quelque chose qui les explique en les dépassant.
Ce que la philosophie actuelle, quand elle interprète le monde, dt>it retenir des doctrines qui introduisent les considérations morales dans la spéculation métaphysique, c'est que la philoso])hie ne peut pas se réduire à une sorte de science froide et de miroir glacé, comme les sciences qui portent sur des objets extérieurs et sur leurs relations dans l'espace et dans le temps. C'est l'être tout entier, l'être intime.
LXiv INTRODUCTION.
qui est l'objet de rintcrprétation philosophique, c'est l'être à la fois pensant, sentant et voulant; c'est, si l'on veut, le u cœur » en mênie temps que l'intellect. H en résulte une perpétuelle intervention de tous les éléments de notre être dans les grands problèmes philosophiques qui intéressent précisément notre être tout entier. La philosophie est l'usage réfléchi et motivé de toutes nos puissances intimes pour pénétrer l'intimité du réel; de même que la religion est ru>age spontané, Imaginatif et sentimental de ces mêmes puissances. Il y a longtemps que Platon lui-même, dédaigné des modernes Protagoras, a dit : il faut philosopher avec toute son âme, non seulement parce que toute l'âme n'est pas trop pour rechercher la vérité dernière touchant la réalité, mais parce que l'âme entière est la réalité même parvenue au point le plus haut de son évolution. On a donc le droit, quand on interprète le monde, de placer au fond des choses le germe de tout ce que nous trouvons développé en nous-mêmes.
Outre cette tâche spéculative et indivisiblement morale, la philosophie de notre époque a une tâche sociale qui va croissant.
Les sociétés modernes ont besoin de lins nouvelles ou renouvelées à concevoir, à aimer et à vouloir; elles ont besoin d'une justification scientifique et philosophique des fins les plus hautes que l'humanité puisse poursuivre; elles ont besoin d'un idéal en harmonie avec la réalité, idéal qui, sous une forme de plus en plus consciente et raisonnée, puisse s'imposer à l'éducation, à la conduite nationale et internationale.
Outre que le mouvement scientifique des sociétés modernes réclame une morale aussi scientifique qu'il est possible, le mouvement industriel, qui n'est que la science appliquée à la vie matérielle, réclame une application parallèle de la science à la vie sociale.
Dans l'ordre matériel, le progrès de l'industrie aboutit au progrès du bien-être ; il tend à augmenter V intensité et la durée moyenne de la vie, ainsi que son extension dans V espace et son expansion sociale; il aboutit donc à augmenter ainsi la valeur de la vie. Il tend de même à se traduire par une augmentation ^dLY3\{h\& àa jouissances^ compensée d'ailleurs en partie sur certains points par une augmentation de
INTIIODLCTION. lxv
souffrances. A tort ou à raison, la massL' de l'huiuanilé esp«.'re que les jouissanrfs. grâce h une civilisation mieux comprime t'I mieux ord(»niice, Uniront par l'emporler plus qu'à présent sur les souffrances. C'est le fond mi'iiiL- des espoirs socialistes.
Pour réaliser cet idéal dans la mesure du passible, la morale des sociétés modernes doit chercher une conciliation, aussi grande qu'il sera possible, entre la doctrine du devoir et celh' du honheur. Par cela même, elle reviendra en partie au point de vue antique, mais de manière à en opérer la synthèse avec le point de vue chrétien. Les anciens ne séparèrent jamais sagesse et félicité; l'idée de la vie heureuse était, h leurs \eux, inséparable de celle de la vie vertueuse. Les Chrétiens, comprenant le côté triste de la vie et la nécessité du sacrilice, creusèrent l'abîme entre sagesse et bonheur. Les modernes doivent, selon nous, ehercher une synthèse qui unisse de nouveau les deux termes, et (jui par là réconcilie la moralité avec la nature.
Cette synthèse en enveloppera une autre, celle du bien individuel avec le bien social. Ici encore, l'antiquité nous a donne l'exemple; elle ne séparait pas le bien du citoyen d'avec le bien de la Cité. La morale antique était e?sentiellement civique. Mais tandis que, dans l'antiquité, la Cité avait des bornes étroites, elle tend, depuis le christianisme, à embrasser la société humaine tout entière. Il faut donc que la morale soit, non seulement nalitrcllc et non seulement individtielle, mais encore unirersc/le, c'est-à-dire qu'elle recherche la commune loi de la nature, de l'individu et de la société. Les trois idées dominatrices : nature, personnalité, lollrctivitè, doivent être réconciliées on un tout qui satisfasse à la fois les besoins scientifiques et philosophiques de l'esjjril moderne. La vraie morale sera donc indivisiblement une «euvre de conscience individuelle et de conscience collective.
Toute société a besoin didees-forces communes. Ces idées, qui deviennent une sorte de trésor social, ont pris dès la plus haute antiquité la forme religieuse. A la horde correspondait généralement la croyance aux esprits, au clan l'animisme, à la Cité le polythéisme, à la grande vie nationale et internationale le monothéisme. Nous trouvons partout et toujours,
LXVi INTRODUCTION.
dans l'histoire des sociétés, des représentations collectives qui enveloppaient une philosophie dn monde et de la vie; aujourd'hui, nous sommes témoins d'une sorte d'anarchie intellectnelle qui enlève à notre civilisation moderne sa force d'action morale en même temps que de création esthétique et de transformation sociale.
Où va notre société actuelle? Elle semble l'ignorer. Ce qu'elle veut, elle ne le sait guère. Les fins les plus hautes et les plus désintéressées demeurent noyées dans la brume; dès lors, au lieu de travailler pour l'incertain, la plupart des hommes s'attachent au certain, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus rapproché, de plus immédiatement utile, à ces intérêts dont Marx veul faire les seuls moteurs de l'histoire, dont les pragmatistes osent faire les moteurs de la science même et de la philosophie. De là à l'égoïsme universel il n'y a qu'un pas. C'est donc un but clairement défini qui nous manque, c'est une idée directrice qui s'impose à tous les esprits. Que derrière tous les nuages brille une étoile au ciel des idées, hommes et peuples iront à l'étoile.
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Ln réalité et l'intelligibilité du monde. Insuffisance de l'interprétation idéaliste du monde.
Avant (J'cDlfcijrendre une oscjuisse de l'interprétaliuii du iiudide, il est nécessaire d'examiner et de critiquer un à un les principaux caractères que le monde présente à notre obser- \ati()ii et à notre pensée et qui sont comme les formes essentielles de son existence ; car, c'est seulement grâce à cet examen et à cette critique qu'il nous sera pussible de trouver les éléments de l'interprétatidii (pie nous cherchons.
(•r, le monde nous apparaît comme n'el, d'une réalité qui s'impose tout à la l'ois à nos sens et à notre intelligence, donc tout ensemble objective et intelligible ; il nous est donné dans Vcs/Jdce et dans le tcmjis qui lui impriment leur propre caractère iVhifiiiitc non seulement en grandeur mais en petitesse ; il se manifeste eiilin à nous comme étant le théâtre de c/mn- //cme/its incessants et d'im continuel déploiement d'artiritr.
Réalité; infinité dans l'espace et dans le temps ; force l'U causalité, tels sont donc les trois aspects généraux sous lesquels nous devons tout d'abord envisager le monde et dont tout essai d'interprétation doit avnnt tout tenir compte.
!.. — La réalité du monde. L'ubjei.tivation par i.a volomé
DE conscience.
La réalilé du monde se confond pour nous avec son objectivité ; mais comment de nos sensations, qui, prises en ellesmêmes, sont purement subjectives, pouvons-nous faire sortir un monde objectif? — La réponse, ce semble, n'est pas absolumentidentique, selon quil s'agit de Tanimal ou de l'homme.
L'animal objective d'abord pratiquement, c'est-à-dire qu'il réagit comme s'il n'était pas seul, sous l'influence de représentations d'autres animaux ou objets ; l'animal est pragmatiste.
Chez les êtres supérieurs, la pensée aboutit à une objectivité réfléchie différente de l'objectivité automatique. Le premier objet que nous saisissons par la pensée, c'est nous-mêmes, c'est le sujet, dès qu'il se réfléchit sur soi. Le sujet pose alors sa propre réalité, qu'il sentait auparavant sans la penser. En d'autres termes, à la conscience spontanée et indistincte succède la conscience réfléchie et distincte, qui est seule la vraie conscience. Le sujet ^'objective lui-même à ses propres yeux.
Mais, si la conscience, à son premier acte de réflexion, devient ainsi distincte, c'est qu'elle saisit en elle-même des différences: ses élats ou changements lui apparaissent comme dissemblables. Cette aperception de la différence implique, simultanément, l'apcrceplion de la ressemblance. Si le sujet sentant et agissant ne retrouvait rien en lui-même d'un instant à l'autre, s'il ne !^e reconnaissait pas dans ses changements sans fln, il n'aurait ni l'aperception de la ressemblance ni celle même de la différence, parce qu'une différence obsohie, sans aucune resseniblance, serait insaisissable comme telle; en supposant qu'elle existât de fait, elle ne pourrait êlit' consciente d'elle-même :elle serait l'équivalenl d'une création instantanée suivie d'une annihilation non moins instantanée.
LA lUiALlTÉ KT LM NTK LMGI li l LITl' I)i: MONDl';. '^
li'rlrc naîtrait et mourrait au iiirmc nionieiit, puis renaîtrait et mourrait (le nouveau ; mais eetl»' vici>situcle incessante nipermettrait que le sentiment de ce qui est actuel sans aucune comparaison possible avec ce qui fui, donc sans aucumconscience de ressemblance ou de dilFérence. De lait, il n'en est pas ainsi. Tout être sentant, même le plus inf«'rieur, lu; saisit pas en lui des termes isolés ; il saisit des relations de similitude ou de dissimilitude entre ces termes, parce qu'il a un perpétuel Sfutiment de son être même, une perpétuelle conscience de sa réalité, ainsi que d'une certaine identité entre son être actuel et son être passé. Par là, la»conscicnce .^e trouve en" possession, 1° d'une réalité intime avec laquelle l'Ile ne fait qu'un et qui est elle-même, 2" d'une relation sans laquelle elle n'existerait i»as à l'état distinct : la relation de dillf'rcnce dans la ressemblance ou de ressemblance dans la dilféi'eiice.
Maintenant, en quoi consiste cette realité dont la conscience a l'aperneplion en elle-même et qui, pour la réilexion, devient objet tout en restant sujet? — Selon nous, cette réalité constitutive de l'être conscient est la volonté. Par là, nous enten (litns une activité essentielle tendant à s'exercer et jouissant de sa propre exertion. On ne -aurait trop le redire, l'êlre qui n'agirait pas n'aurait pas d'existence, puisqu'il lie se manifesterait par rien. Ne prt)duisant aucun effet qu'on pût lui attribuer, il n'aurait aucune propciété. Si le fer est dur, c'est qu'il y a t>n lui un ensemble d'actions résistant à notre action. Si l'eau de mer est salée, c'est qu'il y a en elle un ensemble d'actions capables de produire en nous, comme effet liual, une certaine sensation de saveur. Toute propriété est im rapport de causalité réciproque, une interaction. On peut en dire autant de la t/i(fi/i(t\ cpii est toujours un mode de vinisnliti' et im[)liqiie toujours une activité quelcontpi''.
Ajoutons que l'activité est toujours tournée vers l'aNenir in même temps que vers le présent et, par la mémoire, ver» le passé ; elle n'est jamais satisfaite d'elle-même et de son état actuel ; elle est toujours truihnico^ npprlition. C'est surtout
»■ ESOUlSSli D'UNK INTElll>RETATiON DU MONDE.
ce Irait qui lui donne le caractère de volonté. En d'autr<'s termes, la causalité de l'être réel enveloppe une finalité immanente, qui n'est pas la conception d'une tin idéale, mais la tendance spontanée vers une fin imparfaitement réalisée : c'est donc la volonté de conscience. Au fond de l'être, causalité etlînalité ne font qu'un. Si l'être était satisfait de son état de conscience actuel, il ne ferait aucun effort pour en sortir, il ne déploierait pour cela aucune activité ou causalité ; il dormirait à jamais dans le présent sans aucune appétition de l'avenir. Mais il n'en est pas ainsi : le désir est alta- '^hé à l'être même ; il est son moteur, il fait sa vie.
La volonté constitutive de l'être ne se saisit pas à part de ses manifestations et exertions, sinon d'ime conscience indistincte et confuse. Nous avons conscience de vouloir ceci ou ce/ a. La conscience claire de la volonté suppose donc la conscience claire des différents actes de la volonté et de leurs différents objets. Nous" revenons ainsi à l'aperception des différences et ressemblances, qui est le commencement de la pensée ou de la conscience distincte et se réfléchissant sur elle-même. Ce rudiment de la pensée existe chez les plus humbles animaux, tout comme y existe la conscience plus ou moins sourde de la volonté indéfectible et sans cesse en action.
En possession de ces deux choses, la volonté consciente de sa réalité et la volonté consciente de ses relations de différence et de ressemblance avec elle-même, l'être sentant peut arrivera se représenterd'autres êtres, qui ne sont pour lui, au début, que d'autres volontés plus ou moins analogues à la sienne. Quand son action rencontre une résistance qui l'arrête, il la continue par l'imagination, maisen la concevant comme différente du \diû(iï\nt ; en d'autres termes, il applique spontanément le rapport de différence et celui de ressemblance aux actions dont il ne voit pas l'origine en lui-mêmi'. Il ne peut rien concevoir de réel que comme activité, causalité, volonté, parce qu'il est lui-même volonté et, à l'origine, ne connaît rien en dehors de lui-même. Ainsi se prolonge-t-il
LA HEALITK liT L'I NTK LLI «îl Bl LITK UV. MONDK. .'1
idc-aleincul dorriôre la résistance qu'il rencoDlre. inaiiileiiant ainsi sa volonté avec le moindre abandon possible ; mais il e^t obligé d'afTecter le vouloir qui lui rtîsiste du signe di/fércnt on (iKlre ; et c'est ainsi qu'il conçoit une volonté ««//'<? que sa volont*', quoique la nième sous certains rapports. L objectivatioii suppose donc à la fois volonté et pensée, c'esl-à-dirr conscience plus ou moins réfléchie, différenciée en elle-même et concevant dts différences hors d'elle-même.
L'objectivation n'est pas, toutefois, une application d'un concept abstrait de causalité, mais elle est la causalité en exercice, rivée à l'être, ne faisant qu'un avec l'être et prenant conscience de soi dans son exertion même, qui devient asserliiin. Du même coup, la raison, qui est l'attribution de raisons et de causes actives à toutes choses, est inhérente virtuellement à la conscience de l'être vivant et ne fait qu'un avec elle. Tous les animaux, au fond, sont raisonnables, ou (iréraisonnables, non pas seulement l'homme. Ce n'est point une « oihhrr de raison » qui, selon le mot de Leibniz, est départie aux bêtes, c'est un germe très réel de raison, qui lait que, dès que les animaux ont conscience de leur activité propre, ils placent une activité derrière toute chose, comme raison et cause de tout acte qui n'est pas leur acte propre.
L'idéalisme subjectif ou le solipsisme, selon lequ»^i le moi existerait seul, sans réalité qui dépassât la pensée individutlle, tst impossible à soutenir, puisque la pensée individuelle ne peut elle-même s'exercer sans objet e*t que la volonté individuelle rencontre cet objet suus la forme de résistance ou de concours, he là le cogilocrtjo ^umu^^(\\\\ t>st inhérent au < oifito rrijo snm.
L'objectivation e?t encore aidée ou plutôt nécessitée par la forme spatiale que prennent toutes les perceptions, surtout visuelles et tactiles. L'espace est la simultanéité d'existences multiples se manifestant par la juxtaposition qui les montre eu dehors les unes des autres. In monde spatial fait nécessairement contraste avec le sujet sentant et pensant, qui le projette hors de lui-même.
0 ESQUISSE d'unl: interprétaticn du monde.
En définitive, nous objectivons dans Tordre de la qualité par le contraste de l'étendu et du psychique ; dans l'ordre de la causalité par Fextension dn psychique au delcà de ses propres limites. Dépouillé peu à peu des éléments trop personnels, le psychique devient le physique et s'étire dans l'espace sous forme d'objet visible ou tactile. L'objectivation, en un mot, est un procédé qu'emploie la volonté de conscience pour se maintenir et s'accroître en n'abandonnant d'ellemême que ce qui est nécessaire pour la représentation d'autres volonlés à son image ou, tout au moins, d'autres activités, d'autres causes, d'autres êtres doués de qualités correspondant au\ siennes propres et contenant la raison de ses propres modifications.
Chez l'être \ivant, nous avons vu que le mécanisme de l'objectivation est tout monté d'avance ; il s'exerce au moyen de réactions motrices dont l'être a conscience tout comme il a eu conscience de ses premières actions motrices. Heurtez un animal cjuelconque, la réaction motrice de cet animal sera aussi inévitable que celle d'un corps que vous frappez. El non seulement il y a proportionnalité entre' l'action et la réaction, mais il y a aussi une certaine analogie ; toute conscience de réaction motrice suppose la conscience d'une action antérieure rencontrant limite ou obstacle, puis réagissant pour écarter la limite ou l'obstacle ; l'obstacle lui-même est aussitôt représenté à l'imitation de l'être qui le sent, ex analoç/ia. Ainsi se produit comme un dédoublement de l'être, qui, en devenant plus tard réfléchi, sera le sujet et l'objet, le moi et l'autre que moi. La soudaineté de l'opération, devenue de plus en plus machinale et instinctive par une longiie hérédité, ne doit pas nous la faire confondre avec une intuition qui appréhenderait immédiatement les objets en eux-mêmes. La réalité du monde extérieur ne semble immédiatement contenue dans la sensation que parce que la sensation passive et involontaire se distingue immédiatement de la volonté active qui constitue l'être vivant et s'oppose à elle.
L'animal ne perçoit pas en eux-mêmes les autres ani-
LA RÉALITÉ liT L'I N'TK LLir, 1 B [ LlTÉ DU MONDK. 7
maux ; il perroit en liii-mèiiie leur image, qui ne reste pas seulement physique, mais devient bientôt psychique. Il n^ pen.'oit pas davantage en eux-mêmes les objets inanimés, la terre où il marche, le rocher, la montagne, le soleil ; tout en lui L'A représentation accompagnée d'émotion et d'appétit ion.
I/imagi* d'im danger que court le mendjrc d'un troupeau éveille chez le troupeau entier une sorte de réllexe à rebours, le sentiment corrélatif de peur et le début du mouvement de fuite. I\ u à peu, grâce à toutes les images des états ou actes d'autres êtres, grâce à tous les rudiments d'appétition et d'action qui accompagnent ces images et en font de vraies forces, l'êlre animé \oit se dessiner dans sa conscience des représentations d'autres êtres, représentations non pas seulement extérieures et spatiales, mais intérieure? et psychiques qui deviennent des foyers secondaires d'action. rV'>t là nu effet d'imagination spontanée et de suggestion.
H en est ainsi dans riuunanilé. ^ous,se7itous d'abord avec les autres, que nous ppicccous ; puis, plus tard, nous les concevons et les complotons : l'accord primitif des sensibilités enveloppait déjà le germe de l'accord des intelligences. L'idée à'auti'uicii celle d'autres êtres sentant et agissant comme nous; la force inhérente à cette idée est celle qui était déjà présente dans la sympathie instinctive; c'est la liaison de la représentation interne à l'appétition motrice. En un mot, les sensibilités en sympathie et les émotions en synergie nous transpiM'tent spontanément au delà des limites de notre moi avant que la pensée rétléeliie et cojiceptutlle accomplisse sciemment îe même passage ; mais c'est que, dans le mécanisme et le dynamisme des émotions concordantes, il y a déjà, comme nous l'avons dit, des représentations ou perceptions concordantes, il } a des étals de conscience concordants : or ces représentations et états de conscience, accompagné.> d'impul.^ions, sont tléjà, sous une forme rudimenlaire, des idées-forces, à la fois représentatives et opéralives. L'objectivation est un cas non d'intuition, mais d'image-force.
8 ESQUISSE D'UNE INTKR l'UETATlON' DU MONDE.
Nous ne pénétrons pas dans les autres êtres par une opéralion supra-intellectuelle ; ce sont plutôt les autres êtres qui pénètrent en nous sous forme d'images émouvantes et impulsives.
Dès lors, tous nos états d'esprit sont polarises ; ils offrent tout ensemble la dualité et l'union indissoluble du sujet qui sent ou perçoit, de l'objet senti ou perçu. Ce sujet n'a pas d'abord besoin d'être centré nettement sous forme de moi ; Tobjet n'a pas besoin non plus d'être nettement centré en chose distincte du moi. Ce qui est essentiel à l'état conscient, c'est la polarisation plus ou moins implicite qii<^ nous exprimons d'une manière explicite par sujet-objet. De là la formule que nous avons proposée : cogito^ ergo su mu s : senlio, volo, ergo sumiis. Elle marque sous une forme nécessairement réfléchie la dualité spontanée qu'enveloppe l'unité mentale, l'aimantation invincible qui fait que le plus humble animal distingue plus ou moins vaguement son action de l'action des choses autres que lui. C'est Yaltérité d'existence à son origine ; c'est l'objectivation qui commence.
Le Monde extérieur est donc extrait du tout de la conscience et posé réel par la volonté de pleine conscience, qui projette un double d'elle-même derrière ce qui la limite et s'oppose à elle (1 .
(1 La réâlilé ne saurait se limiler à noire pensée individiieile, loiitlo monJe y consent; mais qui sait, demaudera-l-on, si re qui nous dépasse ainsi et où nas pensées individuelles ont leur fondement est bien un objet ou un ensemble d'objets formant un monde? Ne serait-ce point une pensée plus large, lien et principe des esprits, qui n'en seraient que les pliénoménes? — Ce problème existe à coup sûr; mais il ne se pose qu'à la lin de la métaphysique et à propos de la pensée proprement dite en taui que distincte de la sensation, de l'émotion et de l'appétilion vitale.'!. Il est difficile n'admettre que, quind un animal inférieur distingue ce qui le blesse par dehors et ce dont il jouit au dedans, quand il réaf/it aux excitations extérieures, c'est une pensée plus large dont il a le sentiment et qui se révèle à lui sous forme de plaisir on de souffrance. Avant de faire reposer la matière sur iine pensée dont elle ne serait que le phénomène Jans l'espace, il faut commencer par admettre l'existence de la matière elle-même cl des corps dans lesquels elle se divise, comme aussi de la vie physiologique et mentale dont la matière est inséparable. 11 est possible que le ver de terre sente en Dieu et que nous pensions en Dieu, mais c'est là une question de théologie ritionnelle qni doit être réservée aux spéculations dernières sur le fond de l'être.
i-A fu:ai,iï1': et l'intellioihiliti-: du mondk.