‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 21 sur 158 · II. — L'iNTELLKjIHIUTK I»L' .mo.m»k · texte numérisé non relu

II. — L'iNTELLKjIHIUTK I»L' .mo.m»k

!! semble d'abord que lidi'ie de réalit»' soil ce qu'il y a de |)liis étranger à celle d'intelligibilité, de plus autonome et se suflisant à soi-même sans l'aide de rintelligenco. Il n'en est rien.

Sans dijult' il y a une realilc qui se sent eu nuus t-t >•• pose d'elle-même sans qu'il suit besoin de la faire entrer en relation intelligible avec utie totalité dont elle est partie. Kncore faut-il, pour que nuus ayons vraiment une conscience distincte de notre réalité, que nous la discernions dans son opposition à autre chose, que le sujet se pose en face de quelque objet; et c't.'st là le commencement de l'intelligence. Mais ce n'est pas tout. Si nuus nous bornons à ce (ju'on nomme l'intuition de notre réalité int<'rieure, à quoi se réduira cette réalité? Au changement actuel de conscience, au phénomène mort-né. Dès que nous y ajoutons des souvenirs, il faut que ces souvenirs soient en connexion intelligible les uns avec les autres et en connexion avec l'état actuel. Tous les souvenirs qui ne prennent pas place pour mon intelligence dans la trame continue de ma mémuire ne sont pas admis à la réalité; c'est donc mon iutelligibiliti' pour iiiui-méme qui fait ma M'aie et durable réalité pour moi-même. .le n'existe que comme synthèse intelligible aboutissant à une totalité à la fois une et multiple, à une détermination qualitative ou intégration de ditferences et de ressemblances, à une permanence dans le changement ou iiidividuation, à une réciprocité causale ou solidarité avec moi-même et avec les autres êtres, à un déterminisme enveloppant le possible dans le re»! et tirant sans iin lun de l'autre. Kn un mot, je ne pos(> ma réalité au-dessus du phénomène fuyant où se perd ma conscience que par l'application de toutes les fonction^; intellectuelles qui rendent le réel intelligible.

Que sera-ce donc si je pense aux réalités différentes de la mienne? Ici, toute intuition directe est impossible parce que contradictoire. Je ne saisis c|ue l'effet en moi des êtres autres que moi : ces êtres, il faut que je les réalise moi-même en moi, et cela, en vertu des lois de l'intelligibilité. Ils ne sont réels pour moi que si je les conçois causes^ que si je les conçois sujets plus ou moins permanents ou, comme disaient les anciens, substances ; ils ne sont réels que si je les conçois comme des totalités, comme des intégrations de différences et de ressemblances, enfin comme des déterminismes oi\ le possible et le réel sont unis. En outre, il faut qu'ils prennent place dans Tensemble des causes à moi connues, des sujets à moi connus, des totalités à moi connues, des déterminismes à moi connus. S'ils sont sans aucune relation avec le reste, ils n'existent pas pour moi. Sous tous les rapports, c'est leur intelligibilité qui fait leur réalité (1).

Au fait, quand nous avons une représentation, une image qui ne se lie en rien à tout le reste, nous nous disons : & Je rêve » ou « j'ai une hallucination » parce que la seconde et la plus essentielle condition de l'intelligibilité fait alors défaut: la liaison rationnelle. Nous distinguons surtout le rêve de la veille par cette condition, alors même que les « présen-

(1) Les philosophes mêmes ijui rejellent riuiiverselle iiilelli!,Mhilité sonl amenés à la postuler tout aussi explicitement que nous-mêmes pour expliquer notre croyance a Texistence du monde matériel et du monde spirituel. Pour que le monde de la matière, le monde des « images >■, soit dit existant, ils conviennent que non seulement il doit être perçu, mais encore qu'il doit être rationnellement lié, donc intelligible. « Toutes ces images a-gissent et réagissent les unes sur les autres dans tontes leurs parties élémentaires selon des lois constantes, que nous nommons les lois de la nature. La scieirce parfaite de ces lois permettrait sans doute de calculer et de prévoir ce qui se passera dans chacune de ces images. » (Bergson, Matière et mémoire, p. 1.) — Voilà donc non seulement l'universelle intelligibilité du monde matériel, mais encore son universel délerminismequi devient une condition de son objectivité. En sera-f-il de même pour le monde spirituel ? Oui, car ici comme ailleurs, l'existence implique « deux conditions reunies : 1" la présentation à la conscience, 2" la connexion logique ou causale de ce qui est ainsi présenté avec ce qui précède et ce qui suit. La réalité pour nous d'un état psychologique ou dnn objet matériel cunsiste dans le double fait que notre conscience les perçoit et qu'ils font partie d'une série, tempoielle ou spatiale, oîi les points se déterminent les uns les antres. L'existence implique toujours à la fois «l'appréhension consciente et la connexion régulière». [Matière et mémoire, p. 217.) — Donc, dans le inonde psychologigue, "comme dans le monde physique, rien ne peut être dit e.ri:iln)i/ qui ne soit intelligible et même rationnel.

LA MKALITL; KT L'INTELLl'aUlLlTK DU MONDK. H

talions à la conscience », dans le rêve, seraient aussi vivts (|u'à rC'lat do voillc. Tant il est vrai qne lintelligibilité s'impose partout à la réalilé et que les plus anti-platoniciens Unissent par être obligés de platoniser. Les exceptions apparentes aux lois sont des rrves et les rêves sont des exrc/jlions apparentes aux lois.

D'où Ton pourrait conclure, selon nous, (ju<; tout ce qu'on nous dit exister en dehors de ces deux nécessités de Texistcnce, possibilité d'être appréhendé par une conscience et ronnexion rationnelle, lesquelles sont précisément aussi les deux conditions de rintelligibilité, tout cela (par exemple, le lihre arbitre indéterminé) ne peut être que noti r/istanf.

Insuffisa?<ce de l'interprétation idéaliste du monde.

L'idéalisme pur et absolu conbi^to à croire que le monde, — tel du moins qne je puis le connaître et en parler, — se compose exclusivement de représentations, et même de mes représentations actuelles ou possibles, matérielles ou formelles. Par représentations possibles, l'idéalisme entend, par exemple, celle du soleil lorsqu'il est au-dessous de l'horizon; par représentations formelles, il entend celles du temps, de l'espace et de tout ce qu'on peut y construire à priori ; il y place aussi celles des lois qui régissent à priori tous les phénomènes, comme les lois de causalité.

Mais n'existe-t-il que îucs représentations ? — Pour moi et dans mon monde, oui, répond l'idéaliste; mais il peut y avoir d'autres systèmes de représentations, d'autres mondes, en partie parallèles, en jiarlie identiques au mien : parallèles dans tout ce qu'ils ont de sensible, les représentations des autres sujets sentants diflerant des miennes selon la dillorence des points de vue, comme le voulait Leibniz; identiques dans tout ce qu'ils ont d'intelligible, c'est-à-dire de mathématique ou de métaphysique, car la représentation

du temps, de l'espace, de la causalité, de la finalité, ne peut pas drfférer d'un sujet pensant à un autre.

(( Il n'y a même, selon l'idéalisinc absolu, de sujets pensants différents qu'entant que leurs pensées s'incorporent à des représentations sensibles difierenles, — ou plutôt il n'y a, à proprement parler, que des sujets sentants, qui pensent une seule et même pensée. »

Un éminent idéaliste français contemporain, M. Lachclier, considère cette unique pensée comme la substance commune dont les différents sujets sentants ne sont que les accidents. L'idéalisme, qui se présentait d'abord sous une forme psychologique, devient ainsi une doctrine métaphysique : « Mo)i monde devient le monde, dans la mesure où ma pensée devient la vérité et, cà ce titre, la substance uniciue et universelle. » Par là, se réconcilient les deux sens que le mot d'idéalisme a dans riiistoirc de la philosophie. — <( L'idéalisme absolu, conclut M. Lachelier, élimine l'idée de iv/yp^s, distincts de leurs représentations et qui seraient à leur manière des choses : pour l'idéaliste il n'existe absolument que des représentations, les unes sensibles et individuelles, les autres intellectuelles «t impersonnelles (l). »

« Pour l'idéaliste, dit à son tour M. Bergson, il n'y a rien de plus dans la réalité que ce qui apparaU h ;/?<? conscience ou à la conscience en général (2). » Cette dernière définition nous semble enfermer une ambiguïté, qui porte sur les mots apparat Ire à. Ces mots semblent désigner des objets qui deviennent des phénomènes et apparences. Mais l'idéalisme, précisément, n'admet pas qu'il y ait de purs objets capables d'apparaître à la conscience, mais existant en dehors de toute conscience.

Force lui est bien cependant de constater la correspondance harmonique des représentations dans les différentes consciences individuelles et de placer quelque part, en dehors

(1) Vocabulaire pliUosopliique au mol hli-alisme.

(2) Bergson, Le Parallélisme psychologique. Compte renJu du Cougrès de Genève, 1904, p. 42'.i.

LA llKALITÉ KT I/l NT KLLIGl U 1 LlTÉ Df MONDK. l -1

(le l'individualité de CCS consciences, le principe de cet accord. M. Laclielicr, en kantien platonisant, a suivi cette voie : ilu cherclié à saisir rexi?tence supra-sen.-ible moins encore dans le sujet pensant lui-uiênie, uu à la racine à la lois du sujet et de l'objet, que dans ce qu'il nomme : « le formel àa la pensée elle-même, en deçà de toute réalité, tant objective que subjective. » ("/e^t, dit-il, un idéalisme absolu qui dépasse à la fcis le réalisme matérialiste et le réalisme spiritualiste. La grande difliculté est de se représenter ce qu'il faut entendre par ce /or/x^/pur au delà de toute matière el de tout contenu. Au premier abord, cela semble le dernier résidu de l'abstraction : c'est une idée de l'être sur laquelle est fondé l'être même, et qui, toute idée qu'elle soit, a un mode d'existence et d'action supérieur à tous les autres. Telle était Vidée du hifu d'où Platon fait sortir l'essence et l'existence. Vide absolu ou plénitude absolue? La pensée bésite.

Le défaut de l'idéalisme absolu, à nos yeux, c'est qu'il est exclusivement intellectualiste et ne considère que la pensée proprement dite, dont il fait la vraie et seule substance des choses. Or, l'intelligence n'épuise pas en nous tout l'être : nous sommes des sujets sentants et capables de vouloir; nous sommes avant tout des centres de volonté. Nous admettons donc, contrairement à M. Lachelier, des sujets vraiment distincts de leurs « représentations», au sens intellectuel de ce dernier mot; nous ne pensons point qu'il n'existe absolument que des représentations, les unes individuelles, les autres impersonnelles, ni que notre véritable existence soit uniquement dans ces dernières représentations, pensées divines soutenant et même constituant notre pensée. Nous admettons uu idéalisme volontariste.

Les idéalistes disent : u Imaginer disparu tout être pensant et se demander ce qui se passerait alors est chose absurde et contradictoire. Vous ne pouvez supposer toute pensée abolie, car. cela même, vous ne le feriez qu'en pensant, donc en contredisant par votre acte ce que votre dis-

14 lîSOUlSSIÎ D'UNE INTERPRÉTATION DU ?.Î0NDE.

cours voudrait poser (l).-) Il y a là, croyons-nous, une 'ujnoratio dcnchi. Si je suppose l'anéantissement de toute pensée, je ne place pas cet anéantissement au moment même où je pense, ce qui serait en effet contradictoire, mais au moment où moi et tous les autres êtres pensants aurions cessé de penser, ce qui n'est nullement contradictoire. Avec un tel raisonnement, on ne pourrait pas même supposer qu'on ne pensait pas^il y a mille ans, et qu'on ne pensera plus après la mort, car, en faisant ces suppositions, on pense. Ce qu'on ne peut supposer, ce n'est pas l'annihilation de tout être pensant, i^u sens propre du mot, mais de tout être qui n'aurait absolument rien des éléments psychiques que nous découvrons en nous-mêmes par la conscience ou pressentons dans la subconscience. Ce qui n'offrirait plus absolument rien d'analogue à notre existence psychiqu'-, ce qui n'en pourrait être conçu comme une diminution ou une amplification, n'est pas pour nous concevable d'une conception positive : c'est un X qui ne peut pas se, distinguer de zéro. C'est seulement par cette affirmation que, pour notre part, nous sommes idéaliste, et, en même temps, volontariste, la volonté étant elle-même un sujet et objet de conscience.

(1) .Notre idéalisme relatif consiste à croire que, partuiil, la jealilé et la conscience sont inséparables. Si faible et si rndinienlaire que puisse être la vie consciente, elle est, pour l'idéaliste, la seule vie possible et la seule existence possible: il y a partout quelque sentiment obscur, quelque obscur appétit, quelque volonté qui est le vrai sujet à^ la conscience.

CIIAPITRK DEUXIKMK

L'infinité de l'univers. — La première antinomie cosmologique.

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