‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 26 sur 158 · I. La UKl'RKSENTATU» ET LA RÉALlTl': 1>E l'esI'ACE · texte numérisé non relu

I. La UKl'RKSENTATU» ET LA RÉALlTl': 1>E l'esI'ACE

La représentation de l'espace est, selon nous, une projection de ridée motrice, qui elle-même enveloppe la volonté de pleine et actuelle conscience. L'idée de l'espace abstrait, infini et homogène, avec ses trois dimensions, est tirée par abstraction des divers mouvements volontaires que, de fait, nous pouvons exécuter, et cette abstraction est pour nous un moyen de discernement, de conscience du milieu et du monde extérieur.

Quand l'enfant tend la main en avant pour saisir un objet, tantôt il y parvient, tantôt il n'y parvient pas ; tantôt l'objet résiste, tantôt il cède et permet la continuation du mouvement. De là une organisation progressive des divers efforts, moteurs et des diverses résistances.

Cette organisation se complique par la découverte deB mouvements de côté que provoque la résistance d'un objet ; si, par exemple, l'enfant touche un objet dur, il est porté à faire glisser sa main latéralement ; si l'objet est de petite dimension, le mouvement arrêté en avant pourra continuer d'abord latéralement, puis de nouveau en avant, donc selon

L'IXTEIU'IŒTATION bU MO.NiJl'; PAU L'ÉTIiN DU K. :J9

deux dimensions. (Juand rtnlaiil relire sa main en arri»'ie, surtout pour l'écarter de quelque chose qui le blesse ou lui fait peur, il ne confond pas plus ce mouvement en sens opposé qu'il ne confond la crainte avec le désir. IVmr regarder sa mère ou pour se hausser jusqu'à son sein, il est obligé de lever la tète en haut. IMus lard, quand il pint marcher, il y a un sens où il va. tanlùl en avant, tantôt en arrière. Dans Cf dernier cas, il retrouve hMuème série d'impressions renversées, les mêmes objets environnants dans un sens inverse. Il y a un autre sclis où, rencontrant un obstacle, comme un nuir ou une barrière, il peut marcher à droite et revenir à gauche, ou inversement. Enlin, il y a im sens où il peut s'élever, par exemple en sautant, puis retomber, et cela plusieurs fois de suite.

Les diverses séries de mouvements finissent par laisser dans la mémoire trois groupes d'impressions distinctes. La volonté de conscience, par l'attention qu'elle accorde à ces groupes d'impressions, lorsqu'il s'agit de mouvoir le corps dans un sens ou dans l'autre, complète la distinction d'abord presque passive par une distinction active. Bref, de l'ensemble des mouvements volontaires en tous sens Unissent par se dégager les trois dimensions, qui, de fait, y sont contenue.-. Mais ce n'est qut; par un elfort d"ab?traction, donc encc»re de volonté de conscience, que l'enfant linit par concevoir longueur, largeur et hauteur. C'est là le résidu d'une multitude d'exercices à la fi»is moteurs et intellectuels.

(Quelles sont maintenant les propriétés (|Ue notre intelligence découvre dans l'esiiace »me f(»isab.-trait de son oontemi sensible ?

Tout espace qui n'est qu'espace est néces?airement homogène, puisqu'on a éliminé par abstraction toute réalité qualitative, du moins, toute cpialité autre que le haut, le bas, l'avant, l'arrière, etc

Il est isotrope en ce sens (jue lonle.- les direetions v ont les mêmes propriétés; il est ct»ntimi, il est illimité.

He plus, le seul espace que nous puissions appeler de ee

+0 KSQUISSU D'UNE INTKlîl» li ÊTATIO N DU MONDt:.

nom en sachant ce que nous disons et ce dont nous avons la représentation intérieure, c'est l'espace à trois dimensions, si bien que par tout point on peut mener seulement trois lignes perpendiculaires entre elles ; tonte supposition de nouvelles perpendiculaires est un artifice de combinaison et d'abstraction.

Enfin, l'espace est homaloïdal, c'est-à-dire qu'on peut y construire des figures semblables à toute échelle. Comment ne le serait-il pas, étant homogène et absolument vide ?

Les mêmes conditions et raisons qui sont en un lieu sont également en tous les lieux ; toute ligne peut donc également s'allonger ou se raccourcir ici ou là; ces mots ici ou A/ désignent des points quelconques d'un espace toujours identique à lui-même. Les géométries qui suppriment ces deux dernières propriétés sont vraiment " imaginaires » et introduisent dans l'espace abstrait des conditions spéciales que pourrait réaliser un je ne sais quoi qui le remplirait et agirait pour déformer ce qui s'y trouve.

L'espace, ainsi compris, a-t-il une réalité oiijective?

On peut discuter sans fin sur Xohjeclirité de l'étendue. Dans cette question comme dans la plupart des autres, il faut distinguer les rapports vraiment objectifs d'avec la représentatum que nous nous faisons des objets eux-mêmes. 11 est possible que notre représentation de l'étendue et des objets qui s'y trouvent soit inexacte ; elle est à coup sûr incomplète. Il est possible que le grand trou noir sans limites, où nous situons les corps, soit une façon Imaginative et encore sensible de se figurer la réalité, le résidu ultime de nos sensations visuelles, tactiques et surtout cinétiques. 3Iais qu'importe, si toutes les relations dites spatiales subsistent et constituent un ordre spécifique nécessairement conçu par la pensée, puis sans cesse vérifié par l'expérience? Qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas dans la réalité quelque chose comme ce que nous appelons l'espace, toujours est-il que, pour aller de Marseille à Paris, il faut toujours passer par Lyon, Dijon, etc., et employer à cela tani d'heures; de même, si un corps est lancé par une fenêtre, il

LMNïKMl'UKTATION DU MONUIC l'Ait L'ETKN DU K. VI

lonibera toiijdurs c!, scUiti telles lois : de même le triangle et le cercle exprinirroiit toiijotirs des rapporis objcftifs, fie (piel- «lue manière ipi'ils se rdalinanl par l'activilé des olHl^es. Peut-être n'y a-t-il dans le monde <pie des cli(nif/f)iu)its et des rapitoi'ts de c/uuu/euicnts auxquels nous prêtons la forme spatiale en vertu de nos sensations visuelles, tactiles et cmétiques ; le mouvement n'en reste pas moins une certaine l'orme de changement qui est hien sui fjou-ris, qui dillèn' i\n simple changement dan> le temps, de la >iniple succes^ion ou simultaijéilé dans le teuq)s. Mrel", il demeure certain : 1° que l'espace existe, tout ;ui moins en /V/eV- ; 2" (jue cette idée directrice agit eu nous connue in>lrument de [lensée et d'action, si bien qu'elle e?t une idée-force ; 3° que tout se passe au dehors comme s'il y avait dans les choses Vanalof/ite ou le corrélatif de ce qu'il y a de fondamental dans n(rlre repiésentation des rapports spatiaux.

Il faut se contenter de ces trois points et renoncer à savoir ce qu'un esprit qui ne serait pas soumis à la représentation de l'espace placerait de réel sous nos représentations spatiales, qui, eu tout état de cause, conservent une 5urii?aute objectivité au point de vue théorique et pratique.

H. La COM.KPTIi»' l'UVtiMVTISTK 1>K I.'eSPA( K.

A la conception synthélitjue, à la l'ois réaliste et idéaliste, (pie nous venons d'exposer, le pragmatisme oppose une conception toute dilïérenle, (pii ne nous paraît pas d- \i)ir résister à la critique.

Pour le pragmatisme, l'espace, et aussi le temps, m seraient que des schèuies de notre action possible sur la matière ; ils exprimeraient, d'une manière abstraite, le double travail de solidilicati(»n et de divi-iou que nous faisons >ubir ;\ la continuité mouvante du réel pour nous y as-uri r des points d'appui pratiques.

Cette doctrine nous semble un cercle vicieux. Si nous avoii- iHie action possible sur la matière, c'est précisément pane t|ue la matière est réellement soumise aux conditions de l'espace et du temps; ces conditions ne sont rien moins que le-, lois géométriques et mathématiques, qui rendent sans doute notre action possible, mais qui rendent aussi les actions mutuelles des corps possibles, indépendamment de nous. La géométrie n'est pas faite pour nos besoins et nos action>, mais nos besoins et nos actions sont soumis aux lois de la i-'éométrie, comme à celles de l'arithmétique. L'espace homoiiène, le temps homogène, ne sont nullement un espace « solidifié », un temps « solidifié » ; homogénéité n'est pas solidité et exclut au contraire toute solidification, toute résistance d'arêtes ; de même le temps homogène n'est ni solide, ni fix' et arrêté ; il est, au contraire, la succession perpétuelle considérée indépendamment de ce qui se succède et coule. Sans la réalité du temps homogène comme condition imposée aux choses, la succession et la durée concrètes seraient imp(i>sihles,commeles corpset leurs rapports seraient impossible sans les propriétés de l'espact^ homogène. On ne fait pas pour cela, de l'espace et du temps, des êtres à part des chosis, mais dans la réalité midtiforme et mouvante on distingue lis conditions uniformes et stables de l'espace et du tem[». En vm mot, l'action présuppose donnés et ne donne pas elle-niênie l'espace et le temps.

En ce qui concerne plus particulièrement l'espace, le praginaîisme, roulant comme toujours dans ua cercle vicieux, connnence par se donner l'espace infini et contmu rempli d'une matière également continue et en universelle réciprocité d'interaction; puis il se demande comment nous morcelons la mal 'ère en objets divers et il ré|iond : C'est pour nos besoins pratiipies; en conséquence, nous supposons l'espace même divisible arbitrairement, et cela à l'infini, toujours pour nus besoins pratiques. Ainsi naît l'idée de l'espace homogène infini.

UiK! telle « pratique », en vérité, est bien subtile et fait

l/lNTKi;i"HKTATIO.N DU M 0 N IJ K l'Ali L'KTK.N I) C r . 'li

tlf l)i('ii >iM^iili(îi'.s r.iisoiiiiciiH'iits sur la divisibilité ;i linfiiii ou ^•UI• rhomoiiciiL'itô absolue. iWil tout au contrain-, \>nrcr que nous concevons tout d'abord l'espace sous les obj< t.> qui le remplissent que nous pouvons arriver aux notions géométriques de divisibiliNi infinie et de l'identité de Ions les lieux. Jamais il ne fut né('('s>air<-, pour distiiiyner un animal d une j)ierre ou d'un roelier et diviser l'un i\>- l'autre, d<' eone. vdir la divisibilité à Tiidini et l'Iiomogénéité parfaite de l'iuunensité. En faisant naître les vérités géométriques de nos besoins empiriques di; moreelage, les pi-agmatistes renversent en réalité l'ordre natiu'el des clioses.

m. — Insuffisance de l'interprétation i»i monde

l'AR l'kTF.NDIF..

Maintenant l'étendue pourrait-elle fournir une interprélation satisfaisante du monde? — Nous ne le croyons pas. Le caractère essentiellement inexplicable de l'espace et de ses trois dimensions, joint au caractère essentiellement abstrait et vide de l'espace, s'oppose à ce (pie toute pliilosophi' fniidée sur l'idée d'étendue puisse s'otfrir connue une explication radicale du monde ou, tout au moins, voisine de ce que nous concevons de plus radical.

L'étendue eu elfet est une quantité extensive, mai> dont ni l'unité composante, ni la pluralité, ni la totalité infinie ne s'expliquent par elles-mêmes et par elles seules sans recours ;\ ([iielque activité dont elles expi'iuieiit el lignrenl la puissance d'extension à l'inlini.

De plu's, la quantité extensive de l'espace n'explique pas la ipiantité extensive du temps lui-même. Vous aurez beau considérer sans tin les trois dimensions ou même les 7i dimensions de l'espace, jamais vous n'eu ferez jaillir le temps avec sa succession du passé au présent, du présent au lutur : il y a manifestement plus dans le temps que dans ^e^j)ace.

i-4- ESOUtUSE D'U.NK I NTEUPRÉTATION DU MONDE.

La troisième cs{^>.èce de quantité, Tintensive, est encore plus étrangère à la pure étendue, qui ignore le degré^ le plus et le moins uilnisc, et qui ne connaît que ks partes extra partes.

Que dire de la qualité? Dans Tespace» elle subsiste encore mais réduite au minimum et comme à l'état d'évanouissement. Les qualités de l'espace sont ses dimensions, où apparaît la dernière ombre du haut et du bas, de la droite et de la gauche, de l'avant et de l'arrière, c'est-à-dire des mouvements qualitativement divers qu'une activité quelconque peut accomplir.

Mais le moueement lui-même est étranger à l'espace, quoique s'accomplissant dans l'espace : celui-ci s'étale immobile à l'infini, dans son vide uniforme. Aucune de ses parties ne peut être déplacée, quoiqu'elle exprime la possibilité d'un déplacement. Tout changement est en dehors de l'immobdité spatiale, qui dort d'un éternel sommeil.

Bien plus, tout ehangement ne saurait se réduire à un arraugement ou à un dérangement de parties, ce qui n'est que le changement local ou mouvement. Alors irêmc que le mouvement dans l'étendue serait une condition de tout changement, le changement qualitatif ne serait pas une simple mise à droite de ce qui était à g-auche. Tous les changements de conscience impliquent autre chose que du mouvement. Le mouvement estlui-mème soumis à des conditions de durée et de vitesse, conditions qui ne sauraient s'expliq ler ni par l'espace seul ni par la durée seule, mais qui ne peuvent s'expliquer que par des actions s'exercant au milieu d'autres actions et réclamant un certain temps pour vaincre les résistances.

A plus forte raison, toute cause, toute activité productrice de changement dépasse-t-elle l'espa'e, qui est l'inertie même et est impuissant à remplir son vide absolu. Comment donc serait-il substantiel? Comment offrirait-il une réalité subsistante, se manifestant par des phénomènes quelconques ? C'est ici que Leibniz objectera qu'il faut quelque force ajoutée

l.'l.NTKlll-r.in'ATlON Dr MONDK l'AU L'tTli; N DU K. '»"•

à réLciidiKj pour lui «luiiiior de l'être, ilc la résij-laiice, du plein. Oiiaiit à la vie et à la pensée, l'espace y est jiliis élraiiaer qu'à toute autre chose. Il n'est, en somme, cpi "un ensemble de p<»ssibilil<s ou de virtualités, qui ne s'expliquent pas par fiU s-mèm<s, mais réclamciil une cause réelle el réellement ai^issante.

Il faut donc ciitrchcr ailleurs l'interprélatidn cducréte de ruiii\ers matériel et iiieiil.d.

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