I. — La RÉALITK DU TEMPS
Si l'on peut concevoir un monde sans réelle clendae qui cependant, au moyen des actions réciproques de ses éléments, réaliserait tous les î'apports que nous nommons spatiaux et produirait même, chez les êtres sentants, la représentation spécifique de l'éfendue, peut-on de même imaginer un monde sans temps qui cependant produirait des rapports d'apparence temporelle et nous donnerait l'illusion de la durée ? Que l'étendue soit un simple mode de représentation humaine ou animale pour les choses coexistantes, nous avons vu que cela est concevable, qu'il est mémo probable que notre intuition de l'étendue renferme des éléments tout subjectifs de sensation et d'appétition; mais nous sommes obligés d'admettre que, si l'ordre des choses coexistantes n'est pas en lui-même proprement spatial, il est du moins temporel; sinon, que signiiierait la coexistence? L'espace évanoui, il faudra bien qu'il reste le temps. Par aucun efFort de la pensée nous ne. pouvons faire évanouir le temps lui-même, du moins pour tout être fini et changeant. Certains rêves orientaux peuvent bien, en apparence, planer au-dessus du temps, dans
L'INTKitl'HÉTATlON UU MONDK PAU I.A DLHÉK. i7
je ne sais quel monde où s'efface la distinction nette du présent, du pas?c et de l'avenir; niais c'est là concevoir une sorte de présent perpétuel, un point d'arrêt dans le flux des choses, pttncln//i stn/is, une réduction de la durée à une seule dimension, le présent.
Une des erreurs principales de Kant est dune d'avoir mis sur le même plan le temps et l'espace, d'avoir raisonné pour l'un de la même manière que pour l'autre, d'avoir enfin admis la subjectivité du temps au même titre que celle de l'espace, comme si le caractère le plus constant et le plus indéniable de notre existence propre pouvait se confondre avec la manière dont nous apparaissent des objets qui ne sont plus nous. On pourrait aussi bien dire Cof/ito, er/jo duro que Cogitn, err/osufn, la conscience étant le sentiment perpétuel (l'un changement qui n'exclut pas une certaine identité. L'existence supra-temporelle nous échappe et nous ne la concevons que par voie de raisonnement. Mais, en nous, l'appareiice changeante de lavant et de l'après est elle-même un avant et un après. L'illusion du temps est la réalité du temps, comme l'illusion de la douleur est la réalité de la douleur.
De plus, la durée a ce double privilège, selon nous, que sa négation entraîne contradiction et est en désaccord avec le principe de causalité. En effet, si je souffre à un instant et que je jouisse à l'autre instant sous le même rapport, la suppression du temps imjjlique que je jouis et souffre sous les mêmes rapports. Uieu plus, je nais et meurs, j'existe et cesse d'exister. Si c'est en des moments divers, pas de contradiction ; mais si la différence du temps disparaît entre être et ne pas être, comment éviter la contradiction ? Le dilemme d'Hamlet ne se posera plus : être ryalera non cire. De même, le principe de causalité implique un changement comme effet de quelque cause. Là oi'i nous ne voyons rien de nouveau, nous n'éprouvons pas le besoin de ch'^rcher une cause nouvelle. C'est le changement qui nous fait introduire parmi les conditions une condition autre que les précédentes. Le chan-
gement rend donc seul possible pour nous, outre l'application du principe de contradiction, celle du principe de causalité. Et, comme le changement implique la durée, il s'ensuit que le temps est bien la condition sine qua non des opérations fondamentales de la conscience.
Aussi la prétention qu'ont aujourd'hui certains physiciens de changer les notions d'espace et de temps par leurs spéculations sur l'électro magnétisme est une chimère et un cercle \icieux ; toute expérimentation et tout raisonnement sur la physique présupposent les notions de l'espace et du temps telles que nous les concevons et perdraient toute leur valeur si ces notions étaient altérées.