‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 28 sur 158 · II. — La genèse de l'idée di temps · texte numérisé non relu

II. — La genèse de l'idée di temps

Yctyons maintenant quel est le vrai fond de cette durée que nous ne pouvons supposer anéantie et comment nous en acquérons le sentiment.

Sans la tendance, plus ou moins mtensive, sans Yappétltion plus ou moins active, essentiellement identique au vouloir, il n'y aurait point pour nous de durée. La vraie durée, c'est l'appétition même en exercice, non pas la mobilité du devenir. Nous avons fait voir ailleurs (1) que l'appétition enveloppe simultanément le germe d'une prévision et d'une mémoire. Presque tous les philosophes ont cherché à expliquer l'idée du temps, soit par un simple jeu de représentations fixes, soit par une intuition de pures qualités en succession continue; ce qu'il faut, selon nous, considérer avant tout, c'est l'appétition et la volonté de conscience.

Nous ne pouvons, en effet, avoir conscience de deux états internes contradictoires, qui s'annuleraient réciproquement; nous sommes donc obligés de les mettre en dehors l'un de

(1) Psychologie des idces-forces, 11, p. 05.

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l'autre, quoiqtic liés ruii h raiilre; l'un est dans le présent, celui que nous sentons eounne réel et aetuel ; l'autre est dans le passé, celui qui nest plus qu'une image coexistant avec la réalité contraire et contrastant avec cette réalité. Cet ordre seul nous permet d'avoir conscience, d'emhrasser la multiplicité dans l'unité, Huant au futur, il se ramène à l'activité tendant vers autre chose, cherchant ce qui lui manque. Tout besoin appelle la possibilité de le satisfaire ; l'ensemble de ces possibilités, dit (iuyau, c'est ce que nous désignons sous le nom de futur. In être qui ne désirerait rien, qui n'aspirerait à rien, verrait se fermer devant lui le temps. Le futur ne fut à l'origine, en quelque sorte, que « l'intervalle conscient entre le besoin et la satisfaction, la distance entre la coupe et les lèvres. »

D'autre part, le temps est essentiellement une synthèse de ce qui ne change pas et de ce qui change. Pur changement, c'est vicissitude d'états sans lien interne; pure immutabilité, c'est un état fixé à jamais et comme figé en soi. Que nous le comprenions ou ne le comprenions pas par la pensée réfléchie et abstraite, la réalité unit les deux contraires dans le temps, et c'est la conscience de cette union opérée par nousmême qui est la conscience active de la durée, la seule possible, car toute conscience passive laisse s'échapper les fragments du temps sans puuvoir les recueillir, comme des feuillets détachés d'un livre que le vent arrache h nos mains.

Kant a fait du temps la caractéristique de ce qu'il appelle lt> sens iiitcriciii' ; mais de pures sensations ou représentations qualitatives, extérieures ou intérieures, ne feront Jamais le temps : elles sont passives, elles arrivent toutes faites sans notre concours, elles s'imposent à nous comme un Je ne sais quoi auquel on ne peut rien changt-r sur le mu- UKiit où il se produit et se manifeste. Le changement, en lui-même et s'accumplissant, est inconcevable à qui ne se change pas ou ne tend pas à se changer. La série bariolée, des états du sens interne demeure telle quelle, si je ne place pas au-dessous mon appétit ion de quelque chose d'antre.

appétilion qui est le réel du changement et en est aussi la cause. Le c/tange'ne se conçoit que par ce qui change quelque chose, et ce qui change quelque chose ne se conçoit que par ce qui se change ou s'efforce de se changer en vue de quelque état ultérieur autre que Tétat présent.

L'erreur de la plupart des psychologues est d'avoir absorbé le changement temporel dans les deux termes entre lesquels il se produit, termes que, le changement une fois accompli, nous distinguons l'un de l'autre. Répétons ce que nous avons dit dans la Préface au livre de Guyau : Un être qui change en passant du plaisir à la douleur peut se sentir en train de changer, alors même qu'il ne conçoit pas le rapport des deux termes du changement. Le sentiment immédiat de la durée et du changement est celui d'une opposition intérieure et même d'une contradiction que nous levons ensuite par la pensée, en plaçant les deux termes dans deux moments successifs. C'est cette dernière opération vraiment intellectuelle qui engendre la conscience claire du temps.

Ainsi, le combat dont parle Heraclite et dont il fait le père de toutes choses, est bien le père du temps, seul moyen de résoudre l'opposition des contradictoires en les séparant l'un de l'autre dans deux moments successifs. Le principe abstrait de contradiction est l'expression de ce processus vivant, perpétuel, qui fait le fond même de notre réalité. Nous passons sans cesse d'un contraire à l'autre et nous les dispo sons ensuite par la pensée en moments successifs.

Quant à nous, nous avons toujours soutenu, depuis nombre d'années, que ce dont on a primitivement conscience, ce n'est pas la fixité, mais le changement interne. Nous avons conscience des transitions sous les états : le point de vue statique doit être complété par k' pomt de vue dynamique, qui voit dans tout fait mental et dans toute idée où il s'exprime non pas seulement un état accompli, mais un processus en train de s'accomplir. En train n'est pas encore assez dire; il s'agit d'un changement tendant à s'accomplir, faisant effort pour s'accomplir, désirant et voulant s'accomplir. Sous

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