I.'INTIÎIII'RKTATION DL' MONDK l'AH LA DIRKK. Hl
l'image présente, qui peut envelopper plus ou moins confusément qui'lque chose de spatial, il y a une tendance au cliangenient qui n'a plus rien de spatial et qui est le fond même du temps. Un être sans volition et sans appétit, s'il en pouvait exister de tel, n'aurait aucune conscience de sa durée et encore moins de la durée. C'est dans la tendance et l'effort qu'il y a le germe du contraste entre ce que nous possédons et ce à quoi nous tendons, qui n'est pas encore et nous manque, qui est non présent actuellement mais virtuellement présent. L'appétition est presque toujours accompagnée de motion, l'effort est plus ou moins moteur; mais ce n'est pas en tant que moteur que l'effort nous donne la conscience de la durée : en tant que moteur, il nous donne seulement la perception de l'espace, plus ou moins attachée à la conscience de la durée même, et qui sert à lui donner un caractère distinct, tranché, représentable, objectif.
Supposez un éventail multicolore grand ouvert; ce sera l'espace et non pas le temps: supposez que l'éventail d'abord fermé s'ouvre en hiissant apparaître chaque couleur; cette hétérogénéité qualitative, cette disparité ne sera pas le temps. Supposez même qu'au moment où je vois une couKur, l'autre subsiste à côté, soit en image perçue, soit en image représentée; ces images, forte:^ ou faibles, succes-iives on simultanées, constitueront des états qualitatifs présents, mais sans ombre de passé ni surtout de futur. Wnir sortir de l'espace el du présent statique, il faut un éventail qui se sente s'ouvrir. Encore ne serait-ce pas assez: il faut un éventail qui tende à s'ouvrir, qui fasse effort pour s'ouvrir et qui ail conscience, non pas seulement de ses parties simultanées ou successives, mais de la transition active et actuelle d'un état à l'autre, qui ait la volonté d'un état autre que l'état présent.
Des qualités hétérogènes qui se soudent ne sont toujours, en effet, que des qualités diverses, su^'cessives, et contimies. comme la diversité spatiale est une quantité épandue et immobile dans la continuité du simultané. Le temps n'est pas un
simple rapport de qualités ni une simple ccpmbinaison de qualités; il est un caractère spécifique du réel même, qui non seulement est ainsi qualifié et peut être en même temps quantifié, mais qui a conscience de sa réalité comme d'une appétition toujours inassouvie, toujours tendant à s'assouvir. Les catégories de la quantité et de la qualité sont ici insuffisantes ; il faut passer par la catégorie de la causalité, je ne dis pas seulement de la loi, mais de la causalité active, de la production d'un effet qui n'existait pas tout à l'heure, qui était futur et qui existe maintenant, qui est présent et sera aussitôt passé.
Il faut bien d'ailleurs qu'il existe une forme dernière et suprême de la conscience, laquelle tient à ce que toute réalité dont nous pouvons avoir conscience a toujours cette forme : c'est celle de la durée et de la succession. Il n'est pas étonnant que nous nt* puissions rien nous ligurer en dehors, puisque jamais aucune sensation, aucune appétition, aucune représentation, aucune action mentale ou motrice ne nous est donnée en dehors. Ce n'est pas une raison pour faire du temps une idée innée et toute formée dans l'esprit. Ne confondons point le procédé général de représentation et d'optique intérieure avec un cadre à priori, l'outes nos représentations, si l'on veut, sont innées ou naturelles, en ce sens que chacune a un caractère spécifique et irréductible, comme la sensation du blanc, du bleu, du rouge, celle du son, celle de la chaleur, celle du froid. On aura beau combiner les sensations des sept couleurs, on ne pourra pas en déduire la sensation du blanc. Il y a donc de l'ori-jinalité et de la nouveauté dans toutes les représentations intérieures. — Nouveauté de pure apparence, direz-vous. — Mais icila prétendue apparence est tout ; la sensation du blanc est constituée par une certaine manière de paraître ou plutôt à'èfre que rien ne peut faire prévoir à celui qui n'en a pas l'expérience. Quant à la réalité extérieure, nous ne la connaissons qu'en tant qu'elle nous apparaît, elle, par l'intermédiaire de nos sensations. On pourrait donc prétendre en ce sens, que nos
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sensations sont à priori. Mais en autre sens, il est clair qm; nos sensations ont été acquises par l'évolution de la conscience en correspondance avec celle du système nerveux et que nous ne naissons pas avec la tête meublée de couleurs, de sons, de saveurs ou d'odeurs.
Les caractères de la théorie que nous proposons sunt dune que la conception du temps : 1° est essentiellement objective, 2° qu'elle n'est pas purement quantitative et statique, 'A° qu'elle n'est pas purement qualitative, ce qui la rendrait encore statique, 4" qu'elle est appélitive e'. par conséquent en relation intime avec le principe de causalité, o" qu'elle est également en nipport essentiel avec le principe de contradiction, qui force la pensée à concevoir l'exclusion du passé par le présent.
m. — Lk texu's kt la «jv alité.
Nous avons examiné le temps au point de vue de la c;iusalité et de l'activité, qui est pour nous l'essenliel. Exainiuon>le maintenant sous le rapport de la qualité.
Considérée sous cet aspect, la durée dont nous avons la conscience immédiate n'est pas une pure hétérogénéité qualitative ; elle est au contraire une certaine homogénéité introduite dans l'hétérogénéité, les qualités les plus diverses et les plus disparates ayant ce caractère commun qu'rlles se succfklent temporellenicnt en n^usou puur nous. Ce que nous appelons durer, c'est d'être toujours le même sous l'intiriie diversité des qualités qui passent. C'est ce qui permet à la j)ensée de dégager du sentiment immédiat de la durée la conception d'un temps homogène. Cette conception, parfaitement légitime, est conforme au réel, en ce que notre réalité, tout en étant chanceanle et nudtiforme, a aussi nu caractènd'uniformité temporelle dont elle ne peut se dépouiller : •■lie va nécessairement du présent au futur et laisse nécessairement derrière elle le passé.
Il ePx résulte que la diversité temporelle est nécessairement ordonnée et que l'ordre du temps est ternaire : passé, présent, futur. Déplus, cet ordre est irréversible. On ne peut pas remonter le cours du temps, comme, dans l'espace, on remonte le cours d'un fleuve. Assurément le temps n'est pas un «milieu» comme l'espace, puisque m«7«(?M implique espace. Le temps n'est pas non plus une ligne dans l'espace. Mais s'ensuit-il qu'il n'ait pas son homogénéité abstraite, mais vraie, quand on le vide par la pensée de son contenu, de même que l'espace devient homogène parle même procédé, quoiqu'il soit partout rempli de matière différenciée et hétérogène? Si une certaine homogénéité dynamique ne liait pas activement l'hétérogénéité qualitative, nous serions toujours dans les royaumes morts de la quantité et de la qualité pures, non dans le domaine du réel, de l'actif et du vivant.
Il n'y a pas plus d'opposition entre la durée vraie, concrète et psychologique, qui est hétérogène, et le temps homogène ou mathématique, qu'il n'y en a entre ce qu'on appellerait l'étendue vraie, concrète et physique, et l'étendue mathématique. Il n'y a pas pour le temps deux manières d'exister; il n'y en a qu'une : succession continue. C'est ainsi que le temps a toujours été conçu comme une certaine espèce de changement qui se retrouve dans tous les autres changements, par exemple, dans le changement du plaisir à la peine, de l'action au repos, etc., et sans laquelle les autres espèces de changement seraient impossibles. Le changement temporel est sous tous les changements qualitatifs. La diversité, l'hétérogénéité qualitative, par elle seule, n'est pas une diversité temporelle, une succession continue de présents qui viennent et qui s'en vont.
La différence du temps vécu ei du temps mathématique n'est pas la différence du concret et de l'abstrait. Elle est parallèle à la différence de l'espace concret et de l'espace abstrait. Il y a une présence dans l'espace comme il y a une présence dans le temps, une actualité dans l'espace comme il y a une actualité dans le temps; ce sera, par exemple, tel
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cotnplexus de qualités ou d'actions, tel objet blanc ou noir, agissant de telle manière, etc. Supprimez par abstraction toute cette hétérogénéité qualitative, ne considérez que l'ordre continu de juxtaposition (non plus de succession), que l'avant et l'après juxtaposés et simultanément donnés : vous aurez l'espace abstrait ou mathématique.
Dans le temps psychologique, il y a une difîérence qualitative, une hétérogénéité essentielle entre le présent, le passé et le futur. Le présent est l'élément même du temps; il est l'existence actuelle, la sensation actuelle, l'action qui se fait, la conscience du réel. Le passé est une série àe présents qui ne sont plus, mais ont été et se sont suivis sans interruption : l'avenir est une série de présents qui ne sont pas encore, mais qui seront et se suivront sans interruption. Le passé ne nous est présent que par le souvenir présent, le futur n'est présent que par la prévision présente. Maintenant ne considérez dans le temps que la succession continue de présents qui, après avoir été futurs, sont actuels et, après avoir été actuels, sont passés; faites abstraction du réel et de l'actuel, ainsi que de leur sentiment, qui est inhérent au présent, au jumc; vous aurez ainsi éliminé par abstraction la différence qualitative qui caractérise pour la conscience le présent, le passé et le futur; il ne restera plus que la propriété abstraite et générale de la succession cuutinui', avant, pendant, après, le glissement perpétuel du présent devenant passé après avoir été futur, puis présent ; les trois éléments du temps, devenus ainsi abstraits et dépouillés de leur caractéristique psychologique d'artua/ité, de souvenir et d'attente, deviendront homogènes sous le rapport de la succession continue selon un (trdro toujours le même : ce sera le temps maihématique. 11 s'ensuit que le temps psychologique, sous son hétérogénéité d'éléments successifs, est aussi homogène comme succession que le temps mathématique; il n'y a, encore un coup, qu'une manière d'être présent, passé, futur : elle est la même pour l'ierre ou Taul, pour le soleil ou pour l'homme.
On a voulu, il est vrai, faire de la durée l'apanage des êtres vivants et la retirer aux choses matérielles. Mais c'est encore ce que nous ne saurions admettre. Le soleil, dont nous parlions tout à l'heure, dure tout aussi bien que nous et de la même manière, mais inconsciente : il dure parce que tous les changements et mouvements qui le constituent passent continuellement et continûment du présent au passé en laissant place à d'autres changements ou mouvements qui sont les effets subsistants et présents des changements qui ont précédé et ne sont plus. Le fait que le soleil ne se souvient pas de son passé ne l'empêche nullement d'avoir un passé qui n'est plus présent, quoiqu'il ait contribué à amener le présent, lequel amène l'avenir. S'il n'y a pas compénétrabilité réelle du passé et du présent dans le soleil, il n'y en a pas davantage dans l'être vivant. Le soleil n'en est pas moins, comme l'être vivant, gros de son passé et gros de son avenir; seulement il n'en sait rien, et bien des êtres vivants, comme le ver de terre, ne le savent pas plus que lui.
L'apparente identité des objets matériels ne les fixe pas plus hors du temps que notre apparente identité ne nous y fixe. P«s5(?rn'estpas un privilège de la vie, — triste privilège! C'est la loi commune de toutes choses, de la montagne comme de la fleur qui croît sur ses flancs. C'est donc par un artifice qu'on distingue la durée vécue de toute autre durée; elle a sans doute ses qualités propres, mais ce ne sont pas des qualités temporelles propres, pas plus que la qualité de rouge n'est pour l'orange une qualité spatiale propre. Quand même, par impossible, une chose ne changerait que sous le rapport du temps, en demeurant la même sous tous les autres rapports, par exemple, une étoile vraiment fixe et immuable, elle changerait toujours temporellement, et son présent, quelque identique qu'il fût à son passé, aurait toujours la caractéristique essentielle de l'actualité et de l'existence, tandis que son passé ne serait plus et son avenir ne serait pas encore. Il y aurait succession temporelle continue, quoique cette succession ne fît apparaître aucune qualité nouvelle.
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