‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 30 sur 158 · IV. — Lk TEMI'S KT la ul ANïlTi · texte numérisé non relu

IV. — Lk TEMI'S KT la ul ANïlTi

Sous le rapport de la quantité, le temps offre une originalité analogue. Il est bien une quantité extensive, mais sut f/cneris. 11 est, en conséquence, une multiplicité ramenée à une certaine unité qui est seule de son espèce. Quand nous disons que le temps est une fjraiuleur extensive, sans avoir pour cela rien de spatial, nous n'entenduns pas seulement le temps mathématique, mais encore et avant tout le temps que nous vivons, la durée réelle et purifiée de tout autre élément que les éléments temporels. La durée de ma douleur ou de mon effort est une grandeur extensive; la durée d'un de mes pas, quand je marche, est également une grandeur extensive, parfaitement distincte de l'espace que mon pas mesure. Je puis, dans le même temps, faire un grand pas ou un petit pas, je reconnais l'égalité approximative de mes pas successifs sans avoir aucun besoin de l'espace pour cette mesure ; je puis aussi hâter le pas et, indépendamment de tout espace, juger les intervalles de temps plus courts entre le moment où je sens mon pied droit toucher le sol tH le moment où mon pied gauche le touche. Le fait que ma durée intérieure est en même temps ijualitative et hétérogène ne change rien à la nature de la durée comme, telle: que je souftVe ou jouisse en marchant, la durée de mes pas pourra être la même et nous avons vu que c'est la durée qui constitue le temps réel, non la qualité (\n\ s'y mêle, ou que la durée sous-tend (i).

On prétend, il est vrai, que le nombre est spatial, parc»que, réduits au temps, nous ne pourrions former des nombres

(I) Giiyaii a boauooiip iiisisli', el ti'uiie manière bien ('rii:iii.iif. mu .■ - i.i|i|].'i.lie Tespace et du temps; il a mOme représente l'idée tin temps roniine lellement mêlée à relie île l'oleniliie «lue le temps conçu est eoinme " une qii,itriéme dimension de l'espace ». Mais il a aussi neltemenlmaniué le earaolère origine! du temps, qui est tout psychologique ; il a dislingué ce qu'il appelle le « cours j interne du temps du « lit » où il coule, et ipii seul prend une forui»^ spatiale, numérique, mathématique.

cardinaux mais seulement des nombres ordinaux. Ainsi, un élancement douloureux, puis un intervalle, puis un nouvel élancement, ne nous apparaîtrait que comme premier élancement, deuxième élancement, nombre ordinal, mais non comme deux^ nombre cardinal, qui se trouve réalisé dans l'espace par la simultanéité de deux objets sous nos yeux. Nous ne saurions admettre cette théorie. La mémoire produit une simultanéité du deuxième élancement et du premier, sans quoi nous ne saurions pas que c'est le deuxième et ne pourrions concevoir le nombre ordinal. Or, si nous avons simultanément deux ou trois images d'états passés, nous pouvons très bien former le nombre cardinal 2 ou 3, indépendamment de l'espace. Il est d'ailleurs certain que des images spatiales viennent se mêler à toutes nos opérations arithmétiques, mais ce ne sont pas ces images qui les constituent, ni qui les rendent possibles, quelque secours qu'elles leur apportent.

Le nombre provient donc de la conscience et du temps, non de l'espace. C'est en nous, dans nos sensations et dans nos efforts moteurs, que nous percevons d'abord la multiplicité comme l'unité. Le ciel étoile aurait beau étaler devant mes yeux ses myriades de points brillants ; si mon attention n'allait pas de l'un de ces points à l'autre par un effort plus ou moins insensible et si je n'éprouvais pas dans le temps des impressions successives, réunies ensuite par le souvenir, la multiplicité des astres dans l'espace n'existerait pas plus pour moi qu'elle ne semble exister pour l'animal qui dresse la tête vers le ciel et ne voit pas les étoiles. La première et la plus fondamentale multiplicité pour l'animal, c'est celle de l'appétit non satisfait et de l'appétit satisfait; avoir grand'faim et manger, avoir grand'soif et boire, voilà le contraste primitif, la dualité primitive. Les deux contraires qui luttent dans leffort sont la peine et le bien-être; du sein de la peine nous faisons effort vers le plaisir de la délivrance, et, quand cette délivrance se produit, la série interne du temps se projette dans notre conscience.

L'INTEKI'RtTATlON DU MONDK l'AH LA DLRÉK. S9

En somme, dans cet ordre de la quantité, nous croyons qu'il faut distinguer trois grandes sortes de multiplicité : la multiplicité spatiale, la multiplicité temporelle, la multiplicité de degré. Les deux premières appartiennent à la grandeur extensive, la troisième à la grandt-ur intensive. La multiplicité immérique n'est que l'expression schématique et discontinue des autres multiplicités qui sont continues.

Le temps représente par des nombres discontinus est comme un sabliir qui ne laisserait passer par un trou imperceptible qu'un seul grain à la lois, si bien que les grains de sable seraient séparés l'un de l'autre : le temps réel et continu est comme une clepsydre qui laisse tomber un petit filet d'eau ininterrompu. Les deux façons de considérer le temps aboutissent à des mesures identiques : le savant n'est pas dupe de la discontinuité des mesures numériques où, d'ailleurs, le calcul différentiel introduit la continuité. Le temps scientifique n'est pas plus discontinu que la durée réelle, quoique, pour le mesurer, on y introduise des limites en faisant abstraction de ce qui peut se passer de concret entre ces limites. De même, pour mesurer l'espace, on fait abstraction de ce qui se passe entre certaines limites et on ne suppose pas pour cela que les intervalles cessent d'être continus.

Dès que nous concevons le temps, dit-on, au lieu de le sentir, nous le spatialisons et le rendons discret. Nullement. Si concevoir n'est pas sentir, concevoir n'est pas nécessairement se représenter d'une manière sensible et Imaginative, quoique l'image puisse aider le conrcpt et lui servir de symbole. On peut parfaitement concevoir dis rapports logiques sans leur prêter un caractère nntnérif/ur : on peut concevoir des rapports numériques sans leur prêter un caractère tjéométrique ; on peut concevoir des rapports géométriques sans leur prêter un caractère temporel. Réciproquement, on peut très bien concevoir des rapports temporels sans leur attribuer un caractère géométrique ou spatial. L'ordre qu'on rtablit entre le passé, le présent, l'avenir, ordre irréversible, est bien un véritable ordre, comme nous l'avons remarqué plus haut;

il n'est pas pour cela géométrique ni même arithmétique. Que nous nous représentions volontiers le temps sous forme de ligne, comme aussi sous forme du mot temps ou du mot durée^ cela ne prouve nullement que nous le concevions comme ligne ou comme ynot. Qui jamais, en fuit, a conçu le temps comme une vraie ligne droite? On n'en pourrait trouver des exemples que dans les asiles d'aliénés. Ceux qui veulent réduire k- temps à l'espace parlent souvent de la durée comme à.'uncours^ d'un flux^ d'un écoulement ; devra-t-on conclure de leurs images poétiques qu'ils conçoivent le temps comme un flot qui coule ?

Non seulement il est inexact que nous concevions le temps par l'espace, mais, tout au contraire, c'est l'espace que nous concevons par le temps. Supposez un espace qui s'étendrait immobile devant un œil immobile et devant un esprit également immobile; aucune conception de l'espace, de ses parties et de ses dimensions, ne sera possible ; la profondeur et la largeur ne se conçoivent que par des mouvements en avant ou par des mouvements latéraux qui les parcourent. Ces mouvements mêmes répondent à des actes de motion, qui, à leur tour, ne sont discernables que par des actes successifs d'attention. Si donc il n'y avait pas en nous une série d'actes d'attention qui changent et se distinguent l'un de l'autre, ainsi qu'une série de sensations également changeantes, nous ne concevrions pas l'étendue. Mais les changements d'attention et les changements de sensation ne sont eux-mêmes perceptibles que comme étant des changements successifs et temporels, que comme constituant un ordre dans le temps. Sans cet ordre temporel, l'ordre spatial serait pour nous comme s'il n'était pas. La tète fixe devant la mer bleue, par exemple, sans attention discursive, on ne percevrait qu'un co?np lei us h\eu qui serait sans ordre spatial et ne constituerait pas même une surface explicitement étendue. Loin donc que le temps conçu soit spatial, c'est l'avant et l'après dans l'espace qui présupposent l'avant et l'après dans les actes d'attention, l'avant et l'après dans le temps. La spatialisation

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du temps n'est qu'un truisif-nie iiKniitMil qui suit 1rs deux autres et qui n'est que lii mensuration du temps au moyen de rapports établis après coup avec l'espace. Celte mesure par l'espace a beau être la plus rigoureuse, elle n'est pas la seule possible. De violents battements de cœur qui se font sentir à intervalles réguliers nous donnent l'impression de durées égales; quand deux ou trois battements se précipitent tout à coup, nous avons l'impression d'inégalité. Nous n'avons pas besoin pour cela d'un métronome dont les oscillations parcourent des lignes égales. Comme toute unité spatiale de mesure offre une fixité au moins très approximative, nous choisissons les unités de ce genre au lieu d'unités de souvenir, qui n'auraient pas la même délimitation précise; mais, en l'absence de tout mètre, de tout pendule, de toute horloge, un malade dans son lit peut très bien apprécier qu'il s'est écoulé tel ou tel laps de temps moins court entre une crise douloureuse et une autre.

l'.n somme la représoitalion spatiale du temps n'est pas la conception du temps qu'elle présuppose, et la conception elle-même est précédée de la ccDiscioncc du temporel, du sentiment de la durée, qui n'est pas un simple sentiment de diversité qualitative et hétérogène, mais un sentiment sni f/eneris, irréductible à tout autre et inhérent à l'actualisation du changement intérieur, au perpétuel passage d'une modification à une autre, surtout dune action à une autre. S'il en est ainsi, le temps pensé n'est que la conscience réfléchie du temps vécu et senti, mais il n'en est nullement une falsitication. D'autre part, le temps /if/uré par l'espace est un arlitice scientifique légitime, qui n'implique aucune sophistication du temps interne auquel il emprunte lui-même tout son sens et sa portée.

On nous objectera sans doute que la science dénature le temps en le ramenant à du statique et à de l'immobile. Mais l'astronomie, en prenant des points de repère temporels, qui peuvent être en même temps dos points de repère spatiaux, ne réduit nullement pour cela le changement temporel à des

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immobilités, pas plus qu'elle n'y réduit le mouvement spatial. En effet, les points de repère considérés sont des points de changement ou de mouvement, non des points de repos. Zenon d'Elée disait que, si un mobile est en un point A du temps et de l'espace, il est immobile dans ce point; mais le savant dit : il est en mouvement de tel point à tel autre, de tel moment à tel autre. Que l'on mesure le temps par des simultanéités, par des rapports, par des formules qui sont elles-mêmes immobiles et expriment des relations déterminées, cette mesure n'entraîne pas pour un Newton ou un Laplace la fixité de la durée et du mouvement; elle n'entraîne que la fixité approximative de tels rapports entre des mouvements ou changements.

Un autre reproche adressé à la conception scientifique du temps, c'est qu'elle considère des instants; or, il n'y a pas d'm5/««/indivisible, immédiatement antérieur à un autre instant. — Mais qu'importe, s'il y a une durée antérieure à une autre durée? Les difficultés de la divisibifité à l'infini n'ont rien à voir avec le fait qu'une rage de dents soudaine, par exemple, était précédée, je ne dis pas d'un instant sans douleur, mais d'une durée quelconque, d'un « intervalle de durée » sans douleur. C'est sur des temps et laps de temps que nous raisonnons toujours, même quand il s'agit des êtres inorganisés; nous ne supprimons jamais la considération du temps en mécanique ou en astronomie, et par temps nous entendons toujours des durées, quoique pour nos calculs, nous soyons obligés d'enfermer ces durées entre des limites que nous nommons ijistaiitsei que nous déterminons avec la plus grande approximation possible. Nous disons alors que réclip;e de soleil aura une durée de tant de minutes, tant de secondes, tant de dixièmes, etc., et nous sommes bien persuadés que, si nous ne pouvons pas préciser davantage, il y aura cependant une limite de séparation précise dans la réalité entre l'occultation et la non-occultation.

Une dernière objection au temps mathématique est la

L'LNTI'MiPllKTATION DU MONDi; l'AK LA DUIIÉK. tJ^

siiivaiitc. Oiiaiid le matliématicien, dit-on, calcule l'état futur d'un syslùiiie au bout du temps 7', rieu n<' l'emprche de supposer qur, d'ici là, 1 iuii\ers matériel s'évanouisse [)()ur réapparaître tout à coup. (Tc'st le T irrite moment si-id qui compte, (le qui coulera dans l'intervalle, c'est-à-dire le temps réel, ne compte pas et n'entre pas dans le calcul. — Mais la supposition du monde anéanti est contraire à l'hypothèse dont ou part. Si je calcule une éclipse, je ne m'amuserai pas à supposer l'univers anéanti pendant l'éclip-e. [)uis(jue mon problème suppose une occultation du soleil par la lune qui ilitrera un temps X dans Vi/ilerral/e de T h T". <!'est cet intervalle que je tâche de déterminer. Pour cela, je suis sans doute obligé de considérer les deux limilcs qui le déterminent, mais cette considération, loin de supprimer l'intervalle, implique qu'il existe et persiste.

Le mathématicien et surtout le physicien ne raisonnent donc nullement dans l'hypothèse cartésienne de la création continuée, comme si l'univers nuiurait et renaissait sans cesse, par des fiat contimunent successifs ; ils sujiposent, au contraire, que l'univers subsiste toujours, qu'il y a toujours des intervalles^ qu'il n'y a pas de moment immobile et indivisible, que le fleuve infini coule sans cesse et qu'aucune de ses gouttes, si petite soit-elle, ne reste immobile et indivisée dans le présent.

Je puis supposer, dites-vous, que le mouvement simultané de tout le système solaire et slellaire a été réellement doublé ou triplé; les relations resteront les mêmes. — Vous puUM'Z faire toutes les suppositions dans l'abstrait ; vous pourriez aussi bien supposer que ma vie s'accélère de moitié en même temps que tout le reste, comme on prétend que le défilé des images s'accélère dans certains songes où le fumeur d'opium vit des années en une nuit. Les suppositions mathématiques sont dans l'abstrait. Il demeure vrai pour tous, même pour le mathématicien, que le temps ne se dilate ni ne se contracte, soit qu'il s'agisse d'êtres vivants et sentants, soit qu'il s'agisse de systèmes astronomiques, parce que la durée d'un phé-

nomène dépend de la réunion de toutes ses causes, réunion qui a elie-même une durée. Si nous laissons de côté la folle du logis, nous verrons que T n'est pas seulement un pur nombre, mais un temps, \m temps limité qui présuppose que la chose considérée persiste pendant tout Vùitervalle, pendant le /aps de temps, et que ce iaps de temps a une quantité extensive, une durée déterminée, loin d'être indéterminé. Que serait une unité de temps sans temps, un calcul d'unités de durée qui supprimerait la durée au lieu de la faire entrer expressément dans le calcul?

Des considérations qui précèdent, il résulte qu'il n'y a pas de distinction réelle entre la durée pure, le temps psychologique et le temps scientifique. Ce dernier peut sans doute s'exprimer par des formules symboliques qui laissent de côté le changement même, mais personne ne s'y trompe et chacun sait bien que le passé, le présent ou l'avenir n'ont pas l'immobilité de l'espace. Le savant ne passe point par des immobilités pour aller au mouvement; il va au contraire du mouvement à des rapports fixes, qui n'entraînent pas une immobilité des divers mobiles, mais sont des relations de changements ou de mouvements.

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L'interprétation du inonde par la durée et le changement temporel lsui(c\ La critique de la philosophie de la durée.

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