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La présence du passé

>iùus arrivons à la conséquence la plus extrême de la théorie qui réalise la durée : c'est la ;?;'e5e?jce du passé.

0 Notre vie psychologique tout entière, dit-on, conditionne notre présent; » tout entière aussi « elle se révèle dans notre caractère » ; donc, « réunies, ces deux conditions assurent à chacun des états psychologiques passés une existence réelle, quoique inconsciente '1). »

Mais d'abord, au lieu de toutes les conditions exigibles pour l'affirmation de l'existence, il n'y en a vraiment ici

(1 Heî^ion, Matière el mémoire, \t.i(<\.

LMNTKIU'HÉTATION DU MONDIi l'A» LA DUKÊH \iuile . 1^,

qu'une st'ule : la liaison avec ce qui a précédé. Une autre condition essentielle, admise ailleurs par M. Ikrgson luiuiènic : pi t'scntatioit ô Iti. conscience, nianquc ici enlièrenunt, puisque les états sont « inconscients ». Dire qu'ils se ré\«,'l('nt daris le caractère, c'est simplement dire que le caractère est l'effet d'états réellement passés dont il porte la trace. Si les états passés « conditionnent » les états présents, c'est parce qu'ils ont produit et laissé d'actuel, soit dans l'organisme, soit dans l'esprit, si on considère 1' « esprit» comme distinct de l'organisme. Nulle part, nous ne trouvons du passé existant encore en lui-mrme, du jtassé non passé.

Si l'on dit que « le présent est ce qui se fait », tandis que le passé est et ne se fait pas, nous répondrons d'une part, que ce qui se fait est en train de se faire, donc est; d'autre part, que le passé a été fait, donc a été, donc n'e^t plus comme tel, et ne peut se survivre que dans ses effets présents.

Il n'y a pas plus de raison, nous dil-on, pour aftirmir « que le passé, une fois perçu, s'ufface, qu'il n'y en a pour supposer que les objets matériels cessent d'exister quand je cesse de les percevoir ». Comment se fait-il, ajeute-t-on, que l'on ait si peu de peine à admettre la perception des objets dans l'espace alors même que nous ire les voyons pas, tandis qu'on fait des diflioultés pour admettre que le passé, même non perçu, est toujours présent? — La réponse, c'est (|ue la coexistence des objets dans l'espaci", qui est l'ordre même des coexistences, n'est pas contradictoire, tandis que la coexistence du passé et du présent dans le temps, c'tst-àdire dans la succession interne, est la forme même de toute contradiction. Il est contradictoire de dire que l'acte de volonté qui m'a fait conunettre une faute coexiste avec l'acte de volonté par lequel je m'en repens. Quand je tourne les yeux à droite, puis les retourne à ^auclie, je retrouve les mêmes objets dans l'espace, qui, en quelque sorte, m'attendaient, je véritie leur coexistence. .Mais pouvons-nous ainsi retrouver notre passé et en vérilier la présence réelle?

Il n'y a pas à'instant présent, répond-on, nous ne percevons donc que âiw passé. — C'est là tirer argument de la considération des infiniment petits. Mais peu importe que l'instant pur soit une simple limite, si nous traversons réellement sans cesse cette limite, comme le mobile traverse le point, limite entre deux espaces. De ce qu'une impression sensorielle n'occupe jamais ua instant infiniment petit et persiste pendant une certaine durée, de ce que le souvenir reste attaché à la perception présente, il ne s'ensuit point que le passé soit présent, sinon sous forme d'images présentes, et que nous ne passions pas continuellement du passé au présent et au futur. La doctrine de la présence du passé semble donc tout ensemble une négation du temps et une contradiction installée dans le temps. Toute théorie qui tend à rendre le temps simuhané est le pendant d'une théorie qui rendrait l'espace successif et ferait naître les objets matériels à mesure que nous les apercevons en tournant les yeux autour de nous. Ce sont là deux conceptions parallèles qui nous semblent méconnaître également l'ordre des simultanéités et l'ordre des successions.

En outre, la philosophie de la durée ncus semble accomplir elle-même l'opération qu'elle croit pouvoir reprocher aux autres philosophies : celle qui consiste àspatialiser le temps. En effet, elle se représente le temps (et non pas seulement d'une façon symbolique, mais d'une façon réelle) comme une accumulation d'images e-t d'états mentaux inconscients qui ne cessent pas de subsister quoiqu'ils ne soient pas aperçus. Cet amas d'états passés accompagne le présent et est expressément figuré dans Matière et mémoire, comme une ligne verticale, celle du temps, perpendiculaire à la ligne horizontale de l'espace. En réalité un amas d'états passés, toujours présents « en eux-mêmes » serait plus qu'une simple ligne; il est un ordre de coexistences ou de survivances, dont la portion « utile », nous dit-on, apparaît seule à la conscience actuelle et agissante, mais dontle tout n'en est pas moins subsistant et « existant ». Or, qu'est-ce que l'ordre des choses coexistantes

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OU subsistantes, sinou l'espace, comme Leibniz l'avait bien \u? Le tem[)S est donc obligé de se faire espace pf>nr pouvoir l'aire coexister sa portion passée avec sa portion présente et retenir ainsi constamment ce que nous croyons disparu. La survivance réelle du passé dans le présent est, au sens propre, une conception spatiale du temps, qui assimile l'opération par laquelle nous retrouvons les objets dans l'espace à celle par laquelle nous les retrouvons dans le temps.

De même, quand on dit : <• Du moment que le passé s'accroît sans cesse, indéliniment aussi il se conserve », on spatialisc de nouveau le temps. — Mes souvenirs du passé s'accroissent quand je fais nn voyage en Suisse, et ils se conservent un certain temps, mais cela ne veut pas dire que, quand je dors le soir après une ascension, l'ascension continue d'être actuelle et que le pas;é se conserve comme présent ou agissant. Ici encore, pour que la pbilosophic de la durée prenne un sens autre que métapliorique, il faut qu'elle idtntitie la succession des effets qui s'accumulent avec la causalité des actions successives qui les produisent en allant sans cesse du passé au présent, du présent à l'avenir: il faut en outre qu'elle se représente un emmagasinage du temps analogue à celui des objets étendus.

Une autre difficulté qui surgit est la suivante. Le mobilisme n'admet que du changement cl du mouvement; que deviennent donc les choses passées? Sont-elles encore en changement elen mouvement? Mais alors, le passé n'est pas acquis tel quel, à jamais fixé dans sa vérité. Un, s'il subsiste intégralement, tel qu'il s'est produit, et continue d'être tel qu'il fut, il en résulte que le mouvement actu«d de notre vie est accompagné d'im ensemble de choses passées, qui sont immuables et demeurent présentement ce qu'elles furent autrefois. Conunent concilier toute cette muabilité et toute cette immuabilité? N'y a-t-il point là un nouvel aboutissement à toutes sortes d'assertions contradictoires?

liSQUlSSli; D'UNE INTliRPRÈTATION DU MONDE.

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