PAR LA DURÉE
La philosophie de la durée pourra-t-elle du moins nou> donner une explication sati^faisanLe de la \ie et de la conscience ? Nous ne le croyons pas. Une succession de perceptions ne sera jamais, comme telle, une perception de successions. On oppose le temps vécu au temps pensé; mais la durée purement vécue, nullement pensée, serait-elle encore de la durée? Elle serait \io, soit: qu'est-ce à dire? Vivre est-il simplement avoir conscience de changer? Ce serait là, selon nous, une conception contestable. Le fond de la vie est la conscience plus ou moins sourde du sentiment et de l'appétition. Que le sentiment soit de fait un changement, cela est possible, mais ce n'est pas cela qui importe; ce n'est pas ce rapport à ce qui précède qui constitue le réel du sentiment. Quand j'éprouve une douleur, alors même que je n'aurais aucune conscience d'avoir chanç/é d'état, je n'en aurais pas moins conscience de souffrir; ce n'est pas la transition comme telle qui est souffrance, c'est ie terme actuel de la transition. Panillement, une appétilion n'est pas simplement une transition^ elle est, je ne dis pas un état statique, mais un acte qui existe actuellement comme tel et non pas seulement par rapport à un autre moment passé ou futur; ce n'est donc pas le changement, la transition, le devenir qui constitue la vie, quoique de fait la vie change,, passe, devienne, au moins suus certains de ses aspects.
La « durée vécue » nous semble donc une expression peuclaire; la durée ne peut pas être vécue; elle ne sera jamais la vie; elle n'est qu'attribut de la vie, non la vie mênie. Dire : « la durée vécue », c'est comme si on disait: la couleur objectivée, au lieu de dire l'objet coloré. 11 ne faut pas mettre l'attribut à la place du sujet. Il faut dire : la vie qui dure, lavie durable ou durante, la vie changeante. On aura beau
L'I.NTKItl'IlKÏATlON DU MONDF. PAIl LA ULHKK {siiile}. 19
creuser le changement, le devenir, la durée; un n'y trouvera jannais la vie; pas plus qu'en creusant le mouvennent, on n'y trouvera l'activité ni même la matière. Kn croyant toucher le réel dans l'expression : durée vécue, il nous semble qu'on reste dans l'abstraction.
Certes, il y a dans la conscience un certain sentiment particulier, un certain /ceiinf/ qui répond au changement dans la durée, comme il y en a un qui répond au mouvement dans l'espace. Tout animal distingue spontanément l'ensemble d'impressions correspondant au repos du corps, l'ensemble d'impressions correspondant au mouvement passif du corps (ju'une force étrangère meut, enfin l'ensemble d'impressions correspondant au mouvement volontaire du corps. Ce sont là des conditions esseutielk'S pour vivre. De même, nous distinguons la permanence relative dans le même état général de conscience et la perturbation sotidaine de cet état. Nous avons nous-mème, dans la Psi/c/iologie des idées-forces^ insisté sur les sentiments de transition que "William James a eu raison de mettre en lumière. Les relations mêmes ne sont pas purement conceptuelles, elles répondent à des sentiments particuliers et sui (/oteris, comme celui du contraste entre la moitié noire et la moitié blanche d'un disque. Mais la vie n'est pas plus le sentiment de la durée qu'elle n'est le sentiment du contraste entre noir et blanc.
nien plus, vous aurez beau avoir des transitions et des sentiments particuliers correspondant de fait à ces transitions, tout cela ne formera pas une conscience de la transition, encore moins de la durée. Pour que nous ayons couscience de durer, il lant (]iie l'état précédent non seulement retentisse dans le suivant d'une manière réelle par la trace de soi qu'il y laisse, mais encore subsiste en même temps que lui sous forme de représentation. Or c'est là le début de la pensée. Le sentiment actuel n'est plus unique, il est accompagne d'une image du sentiment précédent. Mais Vêla ne sul'lit pas encore, car il n'y aurait là qu'un jeu d'images simultanées et actuelles; il faut que l'être conscient ait une
appétition, une tendance à un état qui n'est pas encore et qui constituera l'état présent, si ce dernier est agréable, ou le fera disparaître, s'il est désagréable. C'est cette appétition, c'est cet effort inlassable qui est la vie : vivere est appetere. L'être vivant se moque de la durée. Celle-ci n'est pour lui 'qu'un moyen et un effet. 11 désire, il veut jouir, s'il souffre, ou continuer de jouir, s'il jouitdéjà; pour cela il faut traverser le temps, pour cela il faut durer, il faut changer, il faut devenir; changeons donc, devenons, durons. Ainsi il n'y a là que des conséquences. Jamais la durée, le devenir, à eux seuls, n'ont constitué une vie.
Même quand on éprouve le sentiment propre de durer ou de devenir, on n'a pas ipso facto conscience de durer ou de devenir ; on devient et on éprouve enfin quelque chose de particulier qui correspond au devenir, mais on n'a pas conscience de durer ni de devenir. Pour cela, la pensée est ■absolument nécessaire. Il faut une première et immédiate réflexion qui aperçoive dans l'actuel le futur en train de venir et le passé en train de partir. Il faut une certaine réduction à l'unité d'une même conscience. La vie qni dure a beau se sentir au passage, elle ne se sent vraiment durer que si elle commence à penser sa durée. Perdue dans l'instantanéité, elle "ne sentirait ni ne penserait la durée. Elle sentirait sa réalité actuelle, sa réalité d'étincelle jaillissante, et voilà tout. Elle mourrait et renaîtrait au même moment pour renaître et pour mourir de nouveau en un moment ullérieur; rien ne relierait les étincelles successives, si rapprochées et même si contiguës "fussent-elles dans la réalité. La conscience de la vie et de la durée implique un rudiment de pensée qui ne manque pas au plus humble des animaux. Bref, pour revenir à notre point de départ, une succession de perceptions pendant toute l'éternité ne sera jamais une perception de successions, ni surtout de la succession, de la durée, de la vie. Où la pensée n'est pas, il n'y a aucune conscience de succession, de durée. Aussi Guyau, en faisant procéder de Li vie l'idée de temps, a-t-il ramené lui-même la vie à l'appétition. 11 faut donc dire,
L'INTIÎHPHKTATION du MONDK I'AK la durée 'suite:. Kl
lion que la vie est la durée pure, ni « la durée concrète », ni Il « durée réelle », pures abslraclious réalisées, mais bien qu'elle est l'appétition, linile prête à se changer en pensée [» ir la conscience môme de sa direction et de ses limites.
Le vrai nicu n'est ni Ilranus ou PKspace, ni Saturne ou I' Temps; il est Jupiter, Volunlé et Pensée ne faisant qu'un.