‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 34 sur 158 · V. — La iiLitKK ET « i.'ki.an vital · texte numérisé non relu

V. — La iiLitKK ET « i.'ki.an vital

Aussi voyons-nous, dans la doctrine qu.,- nous discutons. Il durée prendre linalemunt la forme de 1' « élan vital »[ '■nmnie si cette transformation était nécessaire pour lui permettre de fournir une explication des choses plus positive et [lins concrète.

Mais l'élan vital, si on cherche à mettre sous la métaphore lu- réalité, est-il une fendance ? ~ Il semble bien qu'à laque instant, dans la philosophie de la durée, la tendance ut distinguée du changement même et de la mobilité même. Notre passé se manifeste intégralement à n..us par sa poussée 't sous forme de tendance, quoique une faible part seulenient .11 devienne représentation (i) ... « Les propriétés ^itales ne -.nt jamais réalisées, mais toujours en voie de réalisation; < '■ sont moins des éUils que dos tendances. Et une tendance nubtlmt tout ce qu'elle vise que si elle n'est contrariée par m 'tme autre tmdance. Comment ce cas se présenterait-il '1 iiis le domaine de la vie, ou il y a toujours, connue nous le iiinutrerons, unplication de tendances antagonistes (2^. »? « L'élan originel est un élan commun, et plus on remonte eu haut, plus les tendances diverses apparaissent comme complémentaires les unes des autres (3) ».

D'après ces passager et une foule d'autres, uou^ ;.vions cru que la tendance se di.tu.gue du mouvement même.,

[i] Evolution créaliirr, p. 6 l2) M/V/., p. 11. "

(\V,Jbi<i., p. i:io.

du

comme en nous l'effort interne se distingue du mouvement de notre bras. Mais l'auteur de la doctrine a bien répondu que le mot tendance est pris « au sens mathématique, comme quand on dit qu'une quantité tend vers zéro », et qu'il n'y a là rien de distinct du mouvement même. Nous répondrons à notre tour que la tendance d'une quantité vers zéro n'est pas même un mouvement, loin d'être une tendance, et que, s'il faut prendre le mot tendance au sens mathématique, on ne comprend plus qu'une tendance « vise « quelque chose, ni que le passé puisse exercer une « poussée », subsister sous forme de tendance à défaut de représentation, ni qu'un élan rencontre des tendances « antagonistes ».

De plus, cette introduction des mathématiques dans la durée contredit tout le système. « Un changement héréditaire et de sens défini qui va s'accumulant et se composant avec lui-même, doit sans doute se rapporter à quelque espèce à' effort, mais à un effort autrement profond que l'efiort! individuel (1) ». « La vie est avant tout une tendance à agir sur la matière brute (2) ». Comment ramener une tendance de ce genre à la tendance d'une quantité variable vers un minimum ou un maximum ?

Toute l'évolution créatrice (c repose sur l'idée d'une tendance de la vie de l'esprit dans la durée, puis d'une détente qui produit l'extension », l'étendue et la matière. On ne voit pas bien comment ces expressions ont un sens purement mathématique et non dynamique.

Mais, puisque nous y sommes invités par l'auteur même du livre, abandonnons l'idée de tendance. N'abandonneronsnous pas pour les mêmes raisons l'idée d'impulsion, de poussée irrésistible ? L'impulsion, elle aussi, ne sera qu'un mouvement, la poussée ne sera qu'un mouvement. De même, que sera le « courant de la vie?» Un mouvement. Enfin, que sera Véian vital ? Un mouvement, une continuation de

(1) Evolution créatrice, p. 95.

(2) Ibiil., p. 105.

L'INTERPRÉTATION DU MONDE PAR LA DURÉE {suite,. H'i

mouvement ou, si l'on veut, de changement. El;ui vital ne [lourra plus rien désigner à part des faits bruts de mouvement ou de changement. Comment alors pourra-t-il expliquer révolution, dont il ne sera qu'un autre nom métaphorique? Kl la vie elle-même, que sera-t-elle? Elle ne pourra, elle lussi, être qu'une série de mouvements et de changements. IJIe ne sera donc qu'un moi pour les désigner. Dès lors, rnmment la vie ponrra-t-elle être une explication ? (iomment pruduira-t-elle une impulsion, une poussée, un courant qui ' nlraîne, des tendances antagonistes qui luttent entre elles? IDute force, toute énergie, toute activité, tout acte, toute tendance, aura disparu. Et cependant on opposera le chpiamiquc au statique. Mais ce dynamique n'aura rien de la vjvâai;, il ne sera que mubilisme. l'ar là même, les causes auront disparu, les causes vraies, actives et efficientes; il n'y aura qu'un déroulement de phénomènes avec addition |itrpétuelle de modalités à d'autres modalités, de qualités à d'autres qualités. Le torrent d'IIéraclite ira s'accroissant sans ( esse, mais ce sera toujours un torrent de purs changements >uccédant à d'autr*'S changements sans plus de causalité que iK' finalité. Toute explication par ce torrent vital, par l'élan \ital, par la vie, sera apparente, non réelle; elle ne mettra iiu'un terme abstrait et général à la place des phénomènes à • \pliquer. L' « élan vital » deviendra, lui aussi, l'équivalent lie la force vitale et on ne pourra rendre compte des formes \('gétales ou animales par une grande et unique impulsion ili' la vie qui se serait subdivisée en espèces « comme le vent > engouffre dans un carrefour ». Ce serait mettre le conceptuel à la place du réel.

Chez Schopenhauer aussi, le mouvement est la volonté devenue visible; mais Schopenhauer fait de la volonté la it alité vraie. Ici, c'est le mouvement qui est présenté comme la seule réalité. On hypostasie le mouvement et la mobilité sous forme ^'acte, de tendance, d'é/an, puis, en dernière analyse, l'acte même se perd en mouvement pur, en mobilité pure, en durée pure, puisqu'on déclare qu'il n'y a ni vraie

8i ESOUISSK D'UNE INTERPRETATION DU MONDK.

tendance, ni vrai acte, donc pas de vrai « élan », mais seulement du mouvement ou changement qui seul est « substantiel » et n'a pas besoin d'autre chose que de lui-même.

Sans l'intensité, en effet, peut-on comprendre le perpétuel élan en avant dont nous avons parlé dans la Liberté et le Détermi7iis7ne, V « essor incessant de la vie » dont nous avons parlé dans la Psijchologie des idées-forces, l'élan vital dont M. Bergson parle aujourd'hui? Un essor, un élan sans intensité, voilà ce qui nous semble inconcevable. Il y a toujours des degrés dans tout élan, non pas seulement des nuances qualitatives, mais des nuances intensives. Il nous semble que la philosophie delà durée « hétérogène», elle aussi, est « cinématographique », avec cette amélioration que les vues instantanées qui nous révèlent des synthèses qualitatives sont indéfiniment rapprochées les unes des autres, peuvent même aller jusqu'à la continuité, comme les points d'une ligne ; mais ce sont toujours des vues instantanées dont on ne peut dire que l'une tend à l'autre, s'élance vers l'autre, si l'on n'y introduit pas l'activité et l'intensité. Le point dune ligne n'a pas d'élan vers l'autre point, et c'est pour cela que le mouvement qui parcourt tous les points suppose une force intensive. La doctrine de l'élan vital, sans cet élément essentiel, qui est le moteur, n'est plus qu'une cinématographie à nombre infini de vues mais sans ressort qui puisse la mettre en mouvement.

Inintelligible par rapport au passé, la philosophie de la durée ne l'est pas moins par rapport à l'avenir.

« La durée, dit-on, est invention, création, ou elle n'est rien du tout. >> Quelle invention y a-t-il à ce que la présente nouvelle de la mort d'une mère entraîne telles conséquences futures, parmi lesquelles un chagrin profond et durable? Ce chagrin est-il une création de la durée ou n'est-il pas simplement une conséquence déterminée de l'affection que j'ai pour ma mère ? La naissance d'un enfant qui entre dans la vie est-elle une véritable invention ? Peut-on dire vraiment que cela seul dure qui crée, qui produit librement du nou-

L'INTHIU'RÉTATION DU MONDK PAR LA DU BÉE {suite . 8!i

veau? .lam.iis personne n'a confondu le temps avec la liberté ni cru que ce qui change temporellement, fût-ce d'un chanf^ement passif comme celui du bien-être à la douleur, chang'' librement.

Vf. — (lONCLUSION.

Kn résumé, la philosophie de la durée réalise le passé, le présent, le futur, parle de tous ces abstraits comme s'ils constituaient des réalités, les fait agir comme des causes, identifie ainsi la durée avec la causalité.

D'autre part, soutenir que le passé est toujours présent et que uous percevons directement le passé, c'est 1" détruire l'idée du temps, 2° le rendre contradictoire, 3° le changer en espace, au moment même où on veut le distinguer de l'espace ; c'est aboutir à des propositions contradictoires. Nous avons vu, en elïet, que le temps étant un « flux », une succession, si le passé est présent, il n'y a plus de succession réelle ni de temps ; nous sommes dans cette éternité qu'on reproche éloquemmcnt à Platon d'avoir conçue comme immuable. En outre, nous avons vu que, si les faits passés sont présents et si nous lés retrouvons au fur et à mesure de nos besoins pratiques, il s'ensuit que le temps passé est une sorte de lieu où nous allons chercher nos souvenirs : le temps devient impossible à distinguer de l'espace où tout est sinuiltanéité. La seule dilTérence entre passé et présent est aK»rs dans l'inconscience, où dort le passé, et la conscience, où le présent s'éveille pour agir; tout est toujours présent, mais une partie seulement est éclairée jiar un rayon niubile, comme toutes les parties de la mer sont présentes lorsqu'un phare tournant eu illumine quelques-unes. Le temps est devenu analogue à l'espace.

Il en résulte que la doctrine qui s'elTorçait d'être dynamique reste statique. Klle le reste d'autant plus, qu'elle

donne pour fond à la durée la qualité hétérogène, au Heu de lui donner pour fond la tendance active, la volonté et plus spécialement la volonté de conscience s'efForçant de ramener le multiple à une unité que la conscience puisse embrasser, les contradictions à une succession de contraires qui lève les contradictions, les effets à une évolution de causes en réciprocité d'action, se faisant obstacle les unes aux autres et ne pouvant surmonter l'obstacle qu'avec le temps et le changement des conditions où elles opèrent.

La philosophie de la durée ne nous semble donc pas pouvoir fournir une véritable interprétation du monde, pas plus que ne le peut la philosophie de l'étendue. La durée ne rend pas compte de la quantité extensive dans l'espace, qui conserve toute son originalité par rapport à elle. Le métaphysicien voudrait, au profit de la durée et du changement qualitatif dans la durée, escamoter comme une muscade l'espace infini avec tous les mouvements spatiaux. L'opération est impossible, et elle est d'ailleurs inutile ; il faut toujours rétablir l'espace sous une forme ou sous une autre, tout comme, après avoir nié l'intensité, on est obligé de la rétablir soUs la forme d'une certaine espèce de qualité. On aura beau dire que la tension, en se relâchant, produit une distension qui aboutit elle-même à une extension ; cette ingénieuse genèse de l'étendue nous semble avoir pour fondement la partie commune aux mots tension, distension et extension. Dans la réalité, s'il y a quelque chose de commun entre tension et distension, il n'y a plus rien de commun entre distension et extension. Jamais une détente de quoi que ce soit ne produira l'étendue ; et de son côté l'étendue ne sait ce qu'est tension ou distension.

La durée ne rend pas compte davantage de la qualité intensive et du degré ; elle ne rend pas compté de la force, de l'activité, de la puissance, de la tendance. — Aussi la philosophie de la durée nous semble rester entre le statique qu'elle fuit et le dynamique qu'elle cherche. La théorie de la mémoire, où le passé demeure présent, nécessairement

LMNTEHPRÉTATION DU MONDE PAR LA DL'RÉK {suite}. Hl

intanj2:iblc et stable, est statique ; la théorie de la durée vécue excluant toute tendance et puissance, toute oovâuL-.;, n'est nullement dynamique. A rimmobilisme du passé présent se trouve donc superposé un mobilisnie qui n'est ni statique ni dynamique et ne peut s'expliquer par lui-mL'ine.

Pareillement la durée ne rend pas compte de la qualité, de son hétérogénéité et de son homogénéité, des différences et des ressemblances; elle n'est en effet qu'un ordre d'apparition des qualités qu'elle ne constitue pas. La durée ne rend pas compte de la relation du passager au permanent, de l'accidentel au « substantiel » ; elle ne saurait remplacer la substance entendue non comme « pierre pensante », mais comme réalité active. La durée, en effet, ne rend nullement compte de la causalité et n'a elle-même aucune espèce de causalité. Elle ne rend compte, par cela même, ni du possible, ni du réel, ni du nécessaire : le temps futur est bien une virtualité mais qui tient à la réalité présente ; le présent est bien une réalité, mais qui tient à la causalité présente, non au temps ; le pa^•sé est bien une nécessité, mais en tant qu'il ne peut pas ne pas avoir été et ne peut pas avoir été sans cause et sans raison. Encore bien moins la durée peut-elle rendre compte de la vie, de la sensation, de l'émotion, de l'appétition, de la pensée, de la conscience, de la volonté de conscience, «du pouvoir qu'a la volonté consciente et intelligente d'entrer comme facteur dans la détermination du futur. La durée, même puritiée de l'espace et même ajoutée à la qualité mobile, ne saurait donc, à notre avis, résoudre aucun des graves problèmes de la matière, de la vie, de la pensée et de la liberté.

Ce n'est pas le temps qui tisse la trame du monde aux mille couleurs; c'est la grande navette, toujours active, de l'universelle causalité.

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