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L'INTERPRÉTATION DU MONDK PAR LK MOUVEMENT

Outre l'activité, les qualités premières et essentielles de la matière sont Téteudue et le mouvement, d'où procèdent la grandeur et la figure.

11 est clair que la matière est une pluralité, qu'elle est durable, et que son action, en s'exerçant sur nous, tombe sous la loi du temps ; aussi le temps entre-t-il comme facteur dans tous les problèmes de mécanique.

En second lieu la matière esi étendue^ c'est-à-dire composée de parties multiples situées en dehors les unes des autres dans différents points de l'espace. L'étendue implique donc la multiplicité (^X la divisibilité de la matière.

En troisième lieu, ce qui nous révèle la matière, ce sont ses changements dans l'espace et dans le temps, qui sont la condition de tous les autres changements qu'elle peut manifester. Or le changement dans l'espace et dans le temps s'appelle mouvement. Toutes les conditions générales d'action nécessaires à la matière viennent donc se résumer dans cette propriété fondamentalf : mobilité, qui implique la durée et l'étendue. La matière, à ce point de vue, est pour nous un ensemble de mouvements produits par une activité inconnue.

Ces mouvements, à leur tour, se manifestent pour nous sous des formes très diverses, qui tiennent en partie à la nature do la matière, en partie à la nature de nos organes et de nos sens. De là les qualités dérivées qui sont les modes d'action ou de manifestation particuliers de la matière. Ce ne sont plus seulement des propriétés mathématiques, où domine la considération de quantité, en d'autres termes des propriétés *7î/««///rtr//iT5; ce sont des propriétés physiques, où domine la considération de (jualité, en d'autres termes des propriétés qualitatives.

La première et la plus fondamentale de ces propriétés secondes, est \{x résistance. Si l'étendue n'était pas résistante, nous ne saisirions ni l'impénétrabilité, ni la pesanteur. Toutefois, la résistance est bien une qualité seconde, et Descartes suppose possible une matière qui se déplacerait toujours devant nous sans jamais nous résister comme un tluide ton-

jours mouvant. L'essentiel, c'est que la matière produise en nous des changements quelconques, lumière, par exemple, son, odeur, saveur, contact, etc.; quels que soient les changements, ils nous révèlent une cause extérieure, x^ que nous nommons matière.

En est-il autrement de l'idée de masse? On peut dire que la masse, c'est ce qui résiste au changement de vitesse. Mais il ne faut nullement, dans la physique, se représenter cette résistance comme analogue à celle que nous éprouvons en touchant un solide. De plus, dans Thypothèse des milieux impondérables, on admet quelque chose qui produit des effets sans résisier. La résistance n'est donc qu'une figuration de l'action matérielle ou un de ses modes.

Ce que nous nommons matière est, selon le mot de M. Poincaré, «le lieu géométrique des singularités de l'éther», le lieu des points où l'éther est animé de mouvements tourbillonnants, comme le croit lord Kelvin avec Descartes, si bien que l'éther, à ces endroits, offre une résistance plus ou moins grande. Les atomes ne sont que des tourbillons, dont chacun est en relation intime avec d'autres tourbillons. Leurs parties peuvent être chargées d'électricité et constituer des électrons^ mais cette charge elle-même n'est concevable que comme un mouvement de l'éther d'une certaine espèce (1). Aussi les atomes n'ont-ils pas besoin d'être solides plutôt que liquides ; la séparation entre les solides et les liquides va d'ailleurs diminuant pour la science moderne. Liquides et solides sont des systèmes de mouvements et de tourbillons qui ont une individualité approximative jusqu'à im certain points comme le système solaire a une individualité approximative, quoiqu'il soit lié par ailleurs au système stellaire. Dans le ciel infini, le système solaire est un atome et les planètes sont des parties composantes des atomes astronomiques. L'atomisme peut donc parfaitement se concilier avec

(I) Voir plus loin, dans ce même chapitre, le passage coni^eriianl Xalomisme.

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la coiitimiitt; de la matière, où il M'introduit qu'une discontinuité relative. L'analogie des atome? et des astres se poursuit jusqu'au bout. L'isolement relatif du système solaire est « une apparence bien fondée », et même une réalité, en ce sens que la distance de ce système aux étoiles est énorme par rapport aux distances entre les planètes et le soleil; nous avons donc le droit et le devoir de raisonner sur le système solaire en tant qu'il est ainsi isolé, sans oublier le lien qui l'unit par ailleurs aux étoiles. Il en est absolument de même quand on raisonne sur un atome d'oxygène ou d'hydrogène et sur leurs rapports déterminés.

Du reste, nous savons que deux corps qui semblent se choquer ne se touchent pas réellement ; donc il y a entre eux de la matière en mouvement qui établit de l'un à l'autre une continuité réelle, mais il ne s'ensuit pas qu'ils ne soient point distincts et, sous d'autres rapports, ne puissent être considérés comme discontinus. Une balle de fusil, tant qu'elle est dans le fusil, est séparée du crâne qu'elle va frapper, quoiqu'il y ait un milieu continu qui relie la balle et le crâne.

D'autre part, quoique la solidité des corps soit toute relative, il.n'en existe pas moins des états tranchés de la matière. Entre l'état solide et l'état liquide, il y a des intermédiaires, mais entre l'état liquide et l'état gazeux nous n'en connaissons pas : il y a variation brusque de l'un à l'autre. De même, il y a variation brusque dans le passage d'un liquide à l'état cristallin. Ce dernier état est lui-même très déterminé et oll're des propriétés géométriques qui lui donnent une individualité. Le corps des êtres vivants est encore plus distinct par rapport à tout le reste, quoique baignant dans un milieu dont on ne peut le séparer. Il y a à la fois continuité de milieu et discontinuité organique entre tous les poissons de la mer (I).

(1) Le principe de cniilinuité lians la nalure peut, il'ailloiirs:. élre pris en bien (les sens divers. An poini de vue injUk-matique, il constslerait a admelire non seulement ijn'il existe parlont et en kmt des rapports de dépendance fonclionoels ce (|ni est la Torme mathématique dn principe de raison suflisante . mais encore (jue tontes les fondions sont conlinurs (ce tjne Leibniz tendait a admettre . Or. cette seconde affirmation n'est pas contenue nécessairement dans la première. U

' Les actions des corps' les uns sur les autres résultent vraisemblablement d'une modification du milieu ambiant. Le champ de ffravité est une fonction de la distance, sans doute fort complexe, d'où résultent des forces répulsives à très petite distance, forces qui s'annulent, puis changent de signe pour se réduire à une loi d'attraction en raison inverse des carrés des distances entre des limites probablement fort étendues. Mais dans les fonctions qui représentent le champ de gravité figurent des termes qui, négligeables dans les conditions de notre expérience, peuvent prendre à de très grandes distances (ou à de très petites) une importance prépondérante, modifiant ainsi complètement l'allure de la loi de l'attraction. Il ne semble pas même, à priori, impossible de supposer que cette fonction s'annule à partir d'une certaine distance, laissant ainsi à prévoir la possibilité de mondes presque indépendants, ou dont la dépendance mutuelle est pratiquement et même théoriquement négligeable. De même, dans l'ordre de la vie, on peut concevoir des compensations et annulations de forces qui procurent une indépendance relative à l'être vivant et en fout un individu véritable.

Le principe de la conservation delà masse est une application (exacte ou non, suivant la forme qu'on lui donne) du principe de causalité et du principe d'identité. Nous n'admettons pas que les effets puissent changer sans un changement dans les causes, ni que les causes elles-mêmes puissent changer sans raison interne ou externe ; donc, où nous n'avons pas lieu de supposer des raisons internes, des changements externes, nous n'admettons pas de changement possible. Nous croyons que ce qui est se conserve et demeure identique. Nous appelons masse ce qui se conserve ainsi identique au sein de l'espace sous les changements matériels. Le mot est d'ailleurs vague et ne prend un sens précis que quand on le traduit en formules algébriques ; mais ces formules mêmes

peut y avoir des raisons pour que certaines relations entre les clioses aboutissent à des fonctions discontinues. D'autre part, les fonctions continues sont précisément les nooins noiuhreuses et peuvent être considérées comme un cas particulier.

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'lemcurent tout extérieures et n'expriment plus que certaines /v'/«//o/<.s délinics entre les mouvements, les vitesses, les accélérations, etc.

Quand on parle de Tindestructibilité de la matière, il faut donc bien comprendre que, ce qui constitue la matière nous étant inconnu, nous ignorons entièrement si la matière n'est pas une forme plus ou moins transitoire de quelque réalité plus profonde, qui seule est indestructible.- Par exemple, en supposant que la matière soit une condensation de l'éllier sous certaines conditions qui engendrent masse, pesanteur, etc., c'est l'éther qui sera indestructible, non la matière de notre physique. Kt si l'éther lui-même, par hypothèse, n'est pas indestructible, c'est qu'il sera lui-même une forme transitoire de quelque réalité encore plus profonde. En un mot, ce qui est indestructible, c'est l'être en sa réalité ultime, que cette réalité soit une « substance », ou un « acte », ou un « Nouloir ».

Des formules comme « rien ne se crée, rien ne se perd » sont essentiellement vagues. Ce que j'éprouve en ce moment, moi qui écris ces lignes, est un ensemble de sensations, de sentiments, d'actions, etc., qui, comme tel, est neuf, spécifique, disccrnab/e de tout le reste, sans qu'on puisse en fournir des sosies indiscernables. En ce sens, c'est quelque chose qui se crée. De plus, une seconde après, tout est changé; l'état présent a disparu et ne reviendra jamais de manière à être indiscernable de ce qu'il est présentement. Voilà donc quelque chose qui se perd. Devenir, c'est création continue, etiint annihilation continue. Mais Spinoza dirait qu'il s'agit là des modes passagers de l'être, non de l'être vrai et fondamental.

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