‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 37 sur 158 · II. — Le mouvement · texte numérisé non relu

II. — Le mouvement

Le mouvement réel dans l'espace est et ne peut pas ne pas être continu, puisque, pour passer d'un point à un autre dans l'espace, il faut nécessairement parcourir l'espace inter-

médiaire, lequel est continu. On ne peut pas supposer que le mobile s'anéantit miraculeusement au point A pour reparaître plus loin au point B, d'une façon discontinue; il traverse donc tous les espaces intermédiaires, sans pouvoir en escamoter aucun. De même, dans le temps, le mouvement ne cesse pas pour reprendre, ne se change pas soudain en repos pour redevenir ensuite mouvement; il est donc continu et ne peut sauter par-dessus aucune portion du temps (1).

- Le mouvement réel est-il absolu ? A-t-il lieu réellement dans telle direction et parcourt-il réellement tel espace, soit que nous puissions, nous, ou ne puissions pas déterminer absolument cette direction et cet espace ? — La science positive n'a besoin que de mouvements relatifs. L'astronomie calcule tout mouvement d'après un système de coordonnées qu'elle suppose fixes. Elle pourra prendre le soleil comme fixe, puis calculer les mouvements des planètes par rapport au soleil. Elle pourra ensuite calculer le mouvement du soleil par rapport à telle étoile ; elle pourra supposer un corps absolument fixe comme l'Oméga de Nevvmann. En tout cela, les rapports sont réels et la terre, par exemple, se meut très réellement par rapport au soleil. Il est possible que, absolument, au lieu d'aller dans telle direction, il se trouve qu'elle va dans la direction contraire, mais enfin elle se meut, et celui qui connaîtrait tous les mouvements de l'univers pourrait dire dans quelle direction réelle elle se meut. Quand je me promène sur un bateau, il est possible, absolument parlant, que lorsque je crois avancer de l'est à l'ouest, j'aille de l'ouest à l'est, mais je n'en vais pas moins très réellement et absolument d'un bout à l'autre du bateau. Le matelot qui grimpe au mât et croit monter descend peutêtre, absolument parlant; mais il se meut, et la preuve en est qu'il est obligé de faire effort pour vaincre la pesanteur. Cet

(1; Voir, chapitre suivant : L'objccUvilé (ht mouvement et les objections de Zenon d'Elée,

L'INTKItl-lIKTATION D l' MONDK PAU LK- MO L'Y I- M EN T. Oj

effort aboutit ù lui faire alteiiidrt; très rtMlIement le haut du mât, quelle que soit la directiou finale que le mât, le matelot et le navire ont prise dans l'espace immohile par rapport à un point fixe de cet espace, qui, lui, ne se meut pas.

Au point de vue philosophique, non physique, le mouvement suppose le chang(Mne!it interne. S'il n'y avait aucune différence entre un corps en repos et un corps en mouvement, on ne comprendrait pas que l'un reste immohile et que l'autre [)asst' sans cesse d'un lieu à l'autre. L'argument de la l-'lèchc serait vrai; la flèche serait en repos à chaque position qu'elle occupe et nt' pourrait plus se mouvoir eu passant d'une position à l'autre. Leibniz a donc eu raison de dire qu'il v a dans le mobile quelque chose qui est la raison de son mouvement et qu'on peut appeler force, sans que cette notion métaphysique, ou plutôt psychologique, de force, d'effort, d'activité, doive être introduite en mécanique, sinon sou? forme de symboles résumant les mouvements qui en sont les <ffets. Il y a encore là des apparences très fondées et même des réalités.

Mais, si la cause du mouvement est de nature psychique, on n'a pas le droit d'en conclure que le mouvement même, comme effet ou translation dans l'espace, nianque de réalité. L'espace même constituàl-il une représentation subjective des choses, liée à la nature de notre faculté représentative, il resterait toujours vrai que tout se jtasse dans la réalité comme si cette représentation correspondait à quelque chose de réel, que peut-être elle ne fujure pas exactement. Que l'espace imaginé par nous soit ou ne soit pas comme nous l'imasinons. il est certain que, pour aller de Marseille à Lyon, il tant accomplir un long trajet dans le temps et dans quelque chose qu'on appellera comme on voudra, mais qui fait le même elfet (jue l'espace. Il est certain qu'il y a alors non seulement un changement temporel, mais aussi un changement d'une autre espèce, un changement géométrique et géométriquement calculable.

Si le mouvement n'était tju'un changement qualitatif, il

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