‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 38 sur 158 · ESQLUSSH; D'UNK INTlîltl'llKiATlON Li U MONUK · texte numérisé non relu

ESQLUSSH; D'UNK INTlîltl'llKiATlON Li U MONUK

faudrait dire, pour prendre un exemple de M. Couturat, que, quand un tramway passe, il n'y a pas réellement translation dans l'espace, mais changement qualitatif, cl qu'une même molécule, s'altérant surplace, devient molécule des crins de cheval, molécule des voyageurs, molécule de bois et de fer, pour redevenir enfin molécule d'air transparent ; nous aurions eu toute la translation apparente sous forme d'altération qualitative. Mais qu'aurions-nous gagné à la réalisation de ce rêve bizarr-e? La géométrie et le mouvement spatial subsisteraient toujours sous des formes plus ou moins équivalentes; il n'eu faudrait toujours pas moins monter dans le tramway pour arriver de Montmartre à la gare du Noid (1).

Que si la réalité du mouvement s'impose à nous, tout ensemble au point de vue pratique et au point de vue scientifique (d'ailleurs inséparables l'un de l'autre), il s'ensuit que la science ne saurait se soustraire à la nécessité de l'explication mécanique des phénomènes de la nature.

Une explication scientifique de faits matériels est en efi'et celle qui tient compte de tous les éléments du problème; or, les faits matériels se passent dans le temps et dans l'espace selon des lois d'ordre, de nombre et de mesure; on ne peut pas éliminer les rapports d'espace; on ne peut pas éliminer le mouvement dans l'espace, ce qui serait éliminer le mouvement même et, avec le mouvement, le phénomène visible. Donc une explication n'est complète que si elle aboutit à une explication mécanique, et une explication mécanique est nécessairement géométrique, roulant sur les considérations d'objets figurés qui ont des dimensions déterminées. Donc encore le mécanisme est la seule explication scientifique; en d'autres termes, le mécanisme est la condition même ou plutôt le contenu même de l'explication scientifique. U n'est donc pas arbitraire ou objet de choix ; il s'impose nécessairement en vertu de la constitution de la pensée et de la con-

(1) Voir, en oiilre, fliHiiiliesiiivant : L'olijecUvilé du mouvement et les ohieclions de Zenon d'E/ée.

L INT|:HPIU:TATI0N du MO.NDIi l'AR LE MOUVEMENT. 97

stitution des objets pensés. Des raisons de changement dans respace doivent être des raisons géométriques, spatiales et mécaniques. Kn dernière atialyse, dire que tout phénomène physique a une explication mécanique, revient à dire que tout phénomène a des raisons suflisantes et adéquates sous tous les rapports où on le considère, y compris les rapports essentiels et caractéristiques de l'espace et du changement dans l'espace. D'autre part, tout changement psychique aura nécessairement des raisons plus que mécaniques, plus que géométriques, parce que le psychique contient des éléments absolument irréductibles à de simples changements temporels et spatiaux. Toute la mécaniqui,' du monde n'exprimera jamais adéquatement un plaisir, une douleur, une pensée. Autant le déterminisme mécanique est nécessaire et suffisant dans Tordre physique, autant il est insuffisant et inadéquat dans l'ordre psychique, qui réclame un déterminisme supérieur, des raisons nouvelles et des causes nouvelles.

Ce n'est pas seulement ])arce qu'il est c/air, /jrécis et meswahlr que le mouvement est clloi^i connue objet propre de la science ; c'est parce qu'il est le seul vraiment objectif, vraiment dépouillé de nos sensations subjectives. Les autres éléments « confus » dont les savants parlent comme composant la nature ( 1) sont confus, en effet, parce qu'ils sont un mélange de nos sensations et des rapports extérieurs dans le temps et l'espace, c"est-à-(lic(> des mouvements. Iles objets nous ne connaissons et ne pouvons connaître que leurs mouvements; tout le reste est une mixture des rapports objectifs et des rapports au sujet sentant. Cette mixture peut èlrc l'objet de descriptions, de classifications, de calculs, etc. ; mais il n'y a de science proprement positive et objective que la science du mouvement ou de ses conditions quantitatives, temporelles et spatiales.

;i) " L"e.<|iril liiiiDiiiii, en ol»>erv.inl los iiliouoinoiies nnliiroU. y reconu.iil. à cùlétle lio.mcoup ireloineiils c<)iifii> i|n il no purvienl \\»i à débrouiller, un élément rldir, >ns('e|)lil»le p;ir sa |trécisiou il'élre lolijel de connaissanoes vraiment >cienlilique>. » Uoussinesq, L"çonf s'jnthrfiqws lU m-Jcaiiique {jénérale. p. I.

98 lîSnuiSSl!; D'L'NM'] INTKUPliETATION DU MONDE.

Il n'existe donc, à vrai dire, qu'une seule grande science positive de la nature, la mécanique, à laquelle tendent toutes les autres, parce que la mécanique est seule « la science des mouvements nécessaires », comme ditKant. Seule elle étudie l'action des objets les uns sur les autres, leur causalité réciproque, et seule elle réduit les actions à des rapports non seulement possibles, comme en cinématique, non seulement réels, comme en dynamique, mais nécessaires. Elle réunit ainsi d'une manière indivisible possibilité, réalité et nécessité. Nous montrerons tout à l'heure que la mécanique elle-même est suspendue au principe de l'égalité entre l'action et la réaction, qui n'est lui-même qu'une immédiate application de la catégorie de réciprocité causale, laquelle devient dans l'espace réciprocité motrice, simple forme du déterminisme universel et mutuel dans l'espace et dans le temps. Ce déterminisme est l'objet propre de la science et il est lui-même indivisiblement dynamisme universel, mécanisme universel. La mécanique n'a pas d'autre objet; elle est donc la science même de la nature.

Même les savants qui croient pouvoir dépasser le mécanisme se voient finalement forcés d'y revenir. Selon eux, si la i'eprése?itaùo}i, ex analogia mentis, de quelque chose qui agit ou pdtit est nécessaire au philosophe et commode pour le savant comme fujuration^ elle ne sert nullement aux déductions de l'homme de science. Il suffit à ce dernier de concevoir quelque chose qui varie en fonction d'une autre chose. Il peut alors appliquer les mathématiques. L'idéal de la science, concluent-ils, n'est pas proprement le mécanisme, mais le mathématisme. La notion scientifique fondamentale n'est pas celle d'espace ni cille de temps-; c'est celle de quantité ou de grandeur.

Seulement il faut observer que les ^^clences p/i g siqu es ne considèrent pas la grandeur en général, mais la grandeur dans des phénomènes qui se passent au sein de l'espace. Il en résulte que le mathématisme se change ici nécessairement fl en mécanisme. Sans doute on peut encore étudier des va- ™

1,'lNTKIUMtKTATION UL" MONDK l'AU LK MOU VK M KNT. ''0

liations qui ne soient pas directement des variations mécaniques, comme celles de chahur, d'électricité, etc.; mais on fsl toujours obligé à la fin de considérer l'espace et le temps, puisque la clialeur et l'électricité y ont leur domaine; de là le retour final aux variations de grandeur dans l'espace et le temps, lesquelles se traduisent par des mouvement-^.

Page 1