‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 40 sur 158 · IV. — L'atomis.nu · texte numérisé non relu

IV. — L'atomis.nu

Quelle idée devons-nous nous faire de l'atome dans lequel la plupart des physiciens s'accordent à voir l'élément ultime de la matière? et quelle place devons-nous faire à ratomi-me dans l'hypothèse du mécanisme universel ?

L'atomisme n'est nullement, comme im se l'iniagine, le mécanisme poussé jusqu'au bout ; il est, au contraire, le mécanisme arrêté à moitié chemin. Comment supposer que certains corps sont réellement indivisibles et ne présentent plus en eux-mêmes des mouvements de parties plus petites à l'inlini? Conniient, dis-je, faire cette supposition sans borner le mécanisme, sans le faire échouer sur les limites de l'atome? Le mécanisme intéi^ral va à rinlini : aucun mouvement ne trouve de borne infranchissable, aucun frisson de l'océan ne vient mourir sur un rivage immobile.

Ainsi, linlinité et la continuité de la nature n'empêchent nullement le mécanisme d'être universel dans l'espace et dans le temps. Mais cela ne veut pas dire qu'il soit la seule chose qui existe. la seule explication de la realiti-. Descaries admet-

108 KSQUISSE D'UNE INTERPRÉTATION DU MONDH:.

tait rinfinité du monde et sa plénitude sans aucun vide absolu; il n'en aboutissait pas moins à considérer des tourbillons de matière subtile ou de matière pondérable soumis aux lois les plus rigoureuses de la mécanique. Ce qui est essentiel aux sciences de la nature, ce qui s'impose d'avance à elles, ce n'est pas ratomisrae proprenaent dit, comme on l'a soutenu, mais c'est le mécanisme, puisque tout phénomène physique, objectivement considéré dans l'espace et dans le temps, est un chan.eement, donc un mouvement.

M. Duhem a remarqué que l'atomisme est conduit, par les nécessités du calcul, à traiter un système d'éléments discret comme s'il était un tout continu. 11 y a alors une quantité considérable d'intégrales qui entrent en jeu. Mais cette nécessité ne prouve pas du tout, comme semble le croire M. Duhem, que l'atomisme soit en faute. Le discret, pour être relatif et partiel au sein du continu, n'en existe pas moins. Les atomes peuvent avoir leur individualité relative et former des systèmes relativement clos dans le tout, comme les planètes tournant autour du soleil sont des systèmes qui se détachent dans le monde stellaire. L'atomisme n'est donc pas seulement une convention commode, il a sa vérité et sa réalité. C'est en considérant la chimie qu'on peut surtout s'en rendre compte.

L'atome chimique, en tant qu'unité définie dans la subdivision de la matière, occupe aujourd'hui dans la science une situation inexpugnable, selon Rutherford. Il faut sans doute laisser de côté l'étymologie et entendre seulement par atome la plus petite unité de matière qui entre dans la combinaison chimique ordinaire. On ne suppose nullement que l'atome soit indestructible et éternel, ni qu'on ne puisse pas trouver plus tard quelque méthode pour le subdiviser en unité élémentaire encore phis .petite. Jusqu'à présent on n'a pu mettre en évidence directe la possibililé de construire un atome de poids atomique plus élevé au moyen d'atomes de poids atomique inférieur. En revanche, dans le cas de substances radio-actives. nous avons des preuves décisives et

L'IirTRRPRKTATIOn 9U HONBR PAtt LB MOUVEUliNT. 100

définies quo certains éléments manifestent un prucessus de

• iésintégratiun. C'est un fait signiticatif que ce processus a

• té observé seulement dans les atomes du poids atomique le plus élevé, comme ceux de l'uranium, du thorium et du radium. A l'exception peut-être du potassium, il n'y a aucune preuve évidente qu'un processus similaire ait lieu dans d'autres éléments. La transformation de l'atome d'une substance radio-actjve semble résulter d'une expl'isiun atomique d'une grande intensité dans laquelle urje partie de l'atome est expulsée avec grande dépensé de force (1).

Un corps matériel doit donc être considéré comme un enchevêtrement très compliqué de petits systèmes, analogues au système solaire. L'atome lui-même, l'atome des modernes, nous l'avons déjà montré, est un système d'une grande complexité, un tourbillon d'astres, un firmament.

Knlin, les atomes diffèrent, non par leur matière constitutive, mais par la (piantité de matière positive ou électron //osifif, et par le nombre, la disposition des corpuscules ou <:lectro)is nci/atifs. La théorie corpusculaire conduit à 1 unité de la matière, ou du moins à deux matières fondamentales distinctes : l'une, l'électron positif, inséparable dune charge d'électricité positive, l'aulre, l'électron négatif, inséparable d'une charge d'électricité négative. Cette distinction amène une simplilication importante : les deux matières se confondraient avec les deux électricités elles-mêmes. Il n'v a plus qu'à savoir ce que peut être une électricité qui n'aurait point de support matériel dans l'espace et agirait cependant au sein de l'espace.

En un mot, nous ne pouvons pas étudier les corps mécaniquement et physiqut'ment sans les sitner dans l'espace < t sans étudier leurs changements dans l'espace. Or, connue l'espace est rempli de corps évidennnent composés de parties, comme ces parties elles-mêmes envehippent d'antres

(P. Voir, la ré.'cule ailre.-se présiJeiUieile à la Uiilish Aisocialitn for t ht ailvanreinent of scimec.

110 ESQUISSE d'une INTET. PRÉTATION DU MONDE.

parties, probablement à l'infini, nous sommes obligés de déterminer pour notre pensée des points d'arrêt et de repère en cherchant les éléments qui forment un tout spécifique et indécomposable sous certains rapports, par exemple sous le rapport chimique. Ces éléments, occupant de l'espace, ont une flgure, et leurs changements se traduisent nécessairement d'une manière /oc<7/e, c'est-à-dire parle mouvement. De là la conception à'atomes relatifs à tel ou tel point de vue de notre science. C'est ce qui fait que la science aboutit nécessairement à de l'atomisme.

Si la philosophie veut prendre cet atomisme en un sens métaphysique, comme une image de la réalité, elle est dupe de ce que Berthilot appelait un conte ingénieux. Mais le conte des énergétistes n'est même pas ingénieux, car il roule sur de Tirreprésentable, ainsi que nous essaierons de le montrer tout à l'heure (1).

Y. — Les objections contre le mécanisme.

On peut faire et on a fait, contre la légitimité des explications mécaniques dans l'interprétation du monde matériel, deux objections principales qu'il importe d'examiner.

En premier lieu, dit-on, en regard d'une explication mécanique donnée, il est toujours possible d'en imaginer une infinité d'autres.

En second lieu, tuut mécanisme est réversible; or, il existe dans la nature des phénomènes irréversibles. Donc certains phénomènes dans la nature échappent à toute explication mécanique.

Admettons provisoirement la première assertion : quelle conclusion en faut-il tirer? — Cournot avait déjà fait remarquer que, si on a un certain nombre de points à relier, une

(1) Voir, cliaiiilie ix, L'inierprétalvm du monde par Icnergie. L'cnevfjétisme.

L'INTEIU'RETATION DU MONDK l'AU LK MOUVEMKNT. 111

infinité de lignes qui les relient sont possibles, mais qu'on doit choisir la plus simple; de même, dans l'induction scientifique, on relie les faits par les relations les plus simples. Si donc une infinité d'explications mécaniques est théoriquement possible, on choisira dans le nombre celle qui est la plus simple, celle qui explique le plus complètement avec le moins de données et qui est le mieux en harmonie avec le reste des vérités acquises.

Une infinité d'explications mécaniques n'est d'ailleurs possible qu'abstraitement et pour notre ignorance de toutes les réelles conditions d'un fait; en réalité, une seule explication mécanique est possible, réelle et vraie. Si je veux supposer que les astres se meuvent parce qu'ils sont tirés dans un vaste filet par des légions de petits animaux invisibles, je puis formuler cette explication extravagante et croire qu'elle n"est pas hnpossi/j/e ; mah son apparente possibilité tient à ce que mon ignorance fait abstraction d'une multitude de données réelles et de lois déjà acquises à la science. La prétendue possibilité se résout, par une science supérieure, en absolue impossibilité, tout comme il est impossible, dans l'état actuel du monde, que la lune tombe sur la terre. Ne nous payons pas de possibilités en l'air; il n'y a de possible mécaniquement dans l'univers que ce qui est, tout ce que nous imaginons en dehors n'est mécaniquement possible que dans des hypothèses qui, si nous les poussions à bout, seraient elles-mêmes mécaniquement impossibles. 11 ne suffit pas, pour être vraiment possible, qu'une explication mécanique ne soit pas contradictoire, il faut encore qu'elle suit en harmonie avec la nature des données initiales.

Il ne faut donc pas appliquer à tous les phénomènes ce qui n'est vrai que des hypothèses relatives à la constitution dernière des choses. Quand deux chevaux qui ne s'accordent pas entre eux tirent une charrette selon la diagonale, y a-t-il une infinité d'explications mécaniques possibles, ou une seule, unique, directe, conforme à la logique et aux faits? (Juand un corps tombe dans le vide avec une certaine vitesse, y a-t-il

une infinité d'explications mécaniques possibles? Dans la. marée, est-ce i'inlluence mécanique de la lune, du soleil et des planètes qui agit, ou y a-t-il une infinité d'autres explications? Quand un homme est guillotiné, est-ce l'action mécanique du couperet qui sépare la tète du tronc et rend impossible la nutrition du cerveau ? Quand une cellule d'un être vivant, parvenue par la nutrition à certain degré de grosseur, se divise en deux, y a-t-il une infinité d'explications mécaniques? Descartes, lui aussi, avait remarqué que les explications mécaniques d'un phénomène, quand on les fait à priori, et avec l'aide des seules mathématiques, pouvant être très nombreuses, l'expérience est nécessaire pour nous dire laquelle a été réalisée ; mais Descartes savait que notre impuissance théorique tient à une chose : c'est que nous ne possédons pas toutes les données concrètes du problème mécanique à résoudre. Ambiguïté égale ignorance.

L'assertion de Maxwell et de Poincaré disant que, si on trouve l'explication mécanique d'un phénomène, on peut en trouver une infinité d'autres, est donc d'ordre purement mathématique et n'a nullement trait aux principes ou aux faits expérimentaux, mais seulement aux interprétations mécaniques des phénomènes. Un ensemble de phénomènes, définis par un certain nombre d'éléments variables, est ou n'est pas interprétable mécaniquement, c'est-à-dire au moyen des mouvements d'un certain nombre de points matériels, suivant que certaines conditions analytiques sont ou ne sont pas réalisées. Si elles sont réalisées, le nombre des interprétations mécaniques est indéfini.

On pourrait, croyons-nous, traduire cette observation analytique en remarquant que, lorsque nous, devons passer de l'expérience à l'interprétation, nous nous trouvons en face d'un problème analogue à « l'âge du capitaine », et, dans une certaine mesure, indéterminé; nous sommes alors amenés à faire des hypothèses, c'est-à-dire à augmenter le nombre des éléments qui nous permettent de résoudre le problème, et à les augmenter jusqu'à ce que celui-ci soit enfin déterminé.

L'INTERPRÉTATION DU MONUK l'AR LK MOU V K M K NT. 113

La seconde objection ne nous paraît pas mieux fondée.

Tout mécanisme, dit-on, est réversible, mais la révfrsibilité mécanique n'existe que dans l'abstrait, non dans le réel, i.es phénomènes réels les plus mécaniques, en apparence réversibles, cdmine le pendule qui revient à sa position en traversant à rebours les positions précédentes, n'ont pas de véritable réversibilité. Le même pendule ne revient pas et ne reviendra jamais à la ;>/^v;î/^^' position : la terre l'a emporté; il a changé non seulement de lieu, mais de température, de forme, etc. Rien n'est réversible, dans le monde réel, pas plus le mécanique ou le physique que le psychique. Rien n'arrive deux fois nulle part. Nous ne devons donc point confondre la mécanique abstraite avec la mécanique réelle, pas plus que nous ne confondons le triangle abstrait avec le triangle réel, qui n'est jamais triangulaire.

Je place, a dit >L Russel, trois boules de billard sur une table el je les frappe avec une quatrième. Pour renverser le processus, il faudrait que je fusse capable de mouvoir les quatre billes à la fois. Et si chacune de ces boules frappait un autre groupe, le renversement serait encore plus difficile. Dans les cas les plus compliqués, la lâche ne serait-elle pas comparable à celle du petit démon de Maxwell ? Si vous prétendez le mécanisme réversible en dépit de telles difficultés, quel droit aurez-vous de prétendre que le principe de Carnot postule l'irréversibilité? L'irréversibilité, selon nous, est réelle ; mais ce n'est pas en vertu du temps, pauvre Saturne qui, à lui seul, ne peut dévorer ses enfants, et n'a même pas d'enfants; c'est en vertu de raisons et de causes qui, quand il s'agit de choses dans l'espace, seront nécessairement mécaniques sous ce rapport, fussent-elles, par ailleurs, psychiques ou métaphysiques. Le caractère irréversible des phénomènes physiques tient à leur complication, qui n'est rien moins qu'inlinie, car, nous l'avons vu, toule réalité concrète enveloppe l'inlini. La mécanique, qui roule nécessairement sur des abstractions, peut concevoir des systèmes réversibles, parce qu'elle ne conçoit que des systèmes simpli-

114 ESQUISSE D'UNE INTERPfiÉtATlON DU MONDE.

fiés. Mais, dans la réalité, rien n'est simple, rien n'est absolument identique, rien ne peut être reproduit d'une manière indiscernable. Dans un kaléidoscope, mettez seulement quelques verres de couleur, vous aurez chance de voir les mêmes dessins reparaître; encore la position des morceaux de verre ne sera-t-elle jamais mathématiquement identique ; les dessins ne seront les mêmes qu'en apparence et pour nos veux. Mais, placez dans un immense kaléidoscope des milliers de verres coloriés; si vous supposez le kaléidoscope tournant tout seul dans le vide et les morceaux se distribuant dans le vide sous l'action d'une pesanteur absolument uniforme, vous pourrez encore supposer que les mêmes dessins paraîtront et se succéderont dans le même ordre ; mais après combien de milliers d'années? Nul ne le sait. Maintenant, dans la réalité, les morceaux de verre se modifieront par le frottement ; l'équilibre du kaléidoscope ne sera jamais le même, sa température ne sera jamais la même, la pesanteur variera; il subira toutes les vicissitudes de la terre elle-même, qui, à son tour, ne sera jamais identique à soi. Dans de telles conditions, calculez quelle probabilité vous avez de voir la même série se dérouler d'un bout à l'autre. Encore ne s'agit-il ici que d'un résultat purement mécanique : la position relative d'un nombre fini d'éléments; mais, dans la réalité, il y a l'infinité qu'enveloppe la vie de tout infini.

CIIAPITHK IIUITIKME

L'objectivité du mouvement et les objections de Zenon dElée.

Dans nos leoons à l'Ecole Normale de l'année 1873, nous avions examiné les conséquences de l'Achille el des autres arguments de l'Ecole d'Elée, qui devaient plus tard, semblet-il, être un des points de départ des éludes de M. Bergson sur le devenir dans la durée (1). Et dès cette époque, comme si nous i)ressrntions le système de M. Bergson, nous faisions voir, avant lui, l'impossibilité d'expliquer le mouvement par une série statique de repos. Les Eléales disaient que la flèche, en repos dans chaque point où elle est, el ne pouvant se mouvoir dans les points où elle n'est pas, est partout en repos, nulle part en mouvement. Mais, on même temps que nous nous accordions d'avance sur ce point avec M. Bergson, nous taisions aussi par avance opposilion à sa doctrine, car nous montrions que la qualité, à elle seule, que le changement même des qualités dans la durée, à lui seul, ne saurait expliquer l'être et l'actiun. l'ne série de qualités, même continues, est aussi statique qu'une série continue de points dans l'espace. De plus, disions-nous, un être ne peut changer par la qua/i/r qu'il possède actuellement et qui le qualifie tel : il est alors (<•/, non pas autre chose. D'autre part, il ne peul changer par la qualité qu'il n'a pas encore et qui ne peut

(1) Ces lot;ons ont olo reproJiiiles en partie itans les pages du Mouvement positivislr, où nous examinons les arirnnienls de l'Ecole d'tlée.

encore le qualifier ; 'il ne peut donc changer s'il n'a que des qualités, fussent-elles en succession dans la durée. Le principe moteur du changement dans la durée, du devenir qualitatif, tout comme celui du mouvement dans l'espace, doit être une certaine force intime, ayant son intensité et tendant à la quahté qu'elle n'a pas encore ; bref, ce doit être l'appétition ou le vouloir. Leibniz disait qu'un corps en mouvement doit se distinguer d'un corps en repos par la force ; nous étendions au devenir même et à la qualité une observation analogue. La durée, à elle seule, ne peut rien constituer de réel et d'actif, de quelques qualités qu'on la remplisse; ce qui produit le devenir, ce passage du passé au futur par le présent, c'est l'appétition plus ou moins intense dont toute tendance est l'effet.

Zenon d'Elée admettait, comme Parménide, r« un » et le ft continu », â'v xal cuve/é? i'I); il était moniste. Ses arguments étaient dirigés contre le pluralisme, qui consiste à admettre des parties distinctes de l'être, de vrais indivisibles. des atomes ou unités particulières en dehors de l'Unité absolument une. Il n'admettait donc pas que l'être fût composé et réellement divisible, soit jusqu'à des éléments indivisibles, soit jusqu'à l'infini. Il n'admettait pas davantage de changement radical. Le mouvement n'était pour lui qu'une apparence extérieure et n'atteignait pas dans son fond le réel un et continu. Pour réfuter le pluralisme, il voulait faire voir que le mouvement, tel que l'entendent les pluralistes et partisans de réalités multiples, est : 1° impossible, 2° irréel, 3° contradictoire, 4° absurde par ses conséquences. — De là les quatre arguments fameux de la Dichotomie., de V Achille., de la Flèche et du Stade.

S'il y a des parties réelles dans l'être continu qui s'étend dans l'espace, s'il est divisible en éléments indivisibles, points ou instants, dont le nombre devra être infini pour reproduire la continuité du réel, alors le mouvement est « impossible »,

(1) Mullach, 62, ~1, 81.

1/OBJKCTlVITK DU MOU VK M ENT. H"

car l'analyse capable d'épuiser celte série infinie ne pourra jamais èlre opérée par le mobile, qui ne pourra atteindre ni la moitié, ni la moitié de la moitié, etc.

Un tel mouvement est d'ailleurs irréel^ puisqu'un Achille peut réellement atteindre une tortue, tandis qu'il ne le pourrait pas s'i! avait à épuiser une série infinie de parties et de divisions.

On passe à côté de la question quand on montre que la jonction d'Achille et de la tortue n'implique pas un temps infini, mais seulement une heure, par exemple. C'est cette heure qui ne pourra pas être franchie, ni permettre aux distances correspondantes d'être franchies. 11 faudra toujours qu'Achille atteigne d'abord, d'un côté, la moitié de la distance à parcourir, de l'autre, la moitié de l'heure à parcourir; pour atteindre les deux moitiés corrélatives, il devra dabord atteindre leur moitié. On aura beau avoir recours à l'infini, il y aura toujours un reste croissant, mais un reste, tout comme le polygone ne deviendra jamais le cercle, sinon par un saut à la limite : si minime soit ce saut, la grandeur n'importe pas à l'affaire : il sera d'ailleurs toujours divisible à l'infini et, sous quelque rapport, infiniment grand. C'est tout mouvement et tout changement, si petit soit-il, dans l'espace ou dans le temps, que les Eléates déclarent impossible selon la conception pluraliste.

La vraie question est donc celle-ci : Peut-on épuiser l'infini dans l'espace et dans le temps? Peut-on parcourir une série infinie de positions dans l'espace et de moments dans le temps ?

La réponse des mathématiciens h. Zenon d'F.lée montre bien que la somme 1 -f- 1 '^ -{- ^ i.-., etc., est, à la limite, égale à 2; mais c'est le pasSage à la limite qui devient la difficulté métaphysique, car il implique précisément un épuisement de l'infini. Me même, si on calcule mathématiquement le moment précis (»ù Achille aura dépassé la torlur, on montre bien (jitanil la jonction aura lieu de fait, mais non pas comment, on droit, elle jxiurra avoir iieu par l'épuisement de l'inépui-

as liSQUISSK D'UNK INTERPRÉTATION DU MONDK.

sable. Les difficultés mises en avant par Zenon existent donc tout entières.

Dire avec Aristote et Leibniz qu'un espace divisible sans fin peut se parcourir dans un temps également divisible sans fin, c'est doubler le problème en l'étendant au temps (comme d'ailleurs on le doit), mais ce n'est pas le résoudre. Il s'agit de savoir, pour le temps comme pour l'espace, comment une série infinie de divisions peut être épuisée, à la fois dans l'espace et dans le temps.

De même, l'infini ne saurait être remplacé ici par l'indéfini. Si une quantité peut être subdivisée indéfiniment, par exemple une étendue pleine qu'un mobile parcourt, une durée pleine qu'il parcourt, il s'ensuit qu'elle contient, sinon un nombre infini de parties, du moins une infinité sans nombre de parties, quoique non séparées en fait l'une de l'autre et continues. Il n'y a pas là «virtualité», mais réalisation par le mouvement d'une division à l'infini.

Aristote a cru résoudre les antinomies de la quantité en disant que l'infinie divisibilité de l'espace, du temps et du mouvement de la matière est seulement une «possibilité». Kant et Ilégel, sans parler de Renouvier, ont répété le même argument. Mais peut-on dire, les possibilités de subdivision doivent être elles-mêmes finies ou infinies en nombre, tout au moins en quantité ; la question est donc reculée et non résolue. Pourquoi pouvons-nous diviser si l'objet ne prête pas à la division? Notre « intuition » ici ne prouve rien, pas plus qu'ailleurs. Le temps ne finit pas où finit l'intuition de la durée réelle. C'est au fond des choses que réside l'infinité.

Le mouvement des pluralistes est encore, selon Zenon, contradictoire, puisque la flèche serait à la fois mobile et immobile dans la partie de l'espace qu'elle occupe et que son apparent mouvement ne serait au fond qu'une série de repos sans lien réel et intime de l'un à l'autre, comme si la flèche était anéantie au premier endroit pour reparaître soudain au second. Un prétendu mouvement de ce genre n'est qu'une

L'OBJECTIVITE DU MOUVKMKNT. 110

vicissilude d'immobilités, et c'est ce que Zenon semble avoir entrevu. •

Enfin, le stade conduit l'idée pluraliste et, en quelque ■^orte, atoniislique du mouvement à des conséquences absurdes. Un objet, une ligne qui se meut entre une ligne immobile de même longueur et une ligne mobile en sens inverse, se trouve avoir longé et épuisé toutes les parties de l'une et toutes les parties de l'autre en deux séries parallèles d'instants qui, cependant, ne sont plus elles-mêmes égales, si bien que le temps se trouve être à la fois lui-même et le double de lui-même. Simples rapports différents, direz-vous. Sans doute ; mais alors Zenon répondrait : Vous voyez donc bien que le mouvement n'est qu'un rapport et une apparence, non un transport réel d'unités distinctes le long d'autres unités distinctes d'espace et de temps. La division créée par le mouvement et le mouvement lui-même, en tant que diviseur de l'être, sont illusoires ; il n'y a point de parties réelles dans l'unité continue de la substance infinie.

Zenon a donc bien voulu montrer cette proposition : si l'on suppose (avec les pluralistes et atomistes) l'existence dans l'espace et dans le temps de parties dernières et indivisibles, nécessairement en nombre infini, points et instants, parties qui seraient cependant distinctes et données comme telles dans la réalité, si bien que la réalité serait une multiplicité infinie, alors le mouvement est inexplicable et enveloppe toutes sortes de contradictions. D'où résulte la vérité du monisme, pour qui la multiplicité et le mouvement même, tel du moins que les pluralistes le conçoivent, sont de simples phénomènes sensibles (jt.

Il y a des grandeurs extensives où le tout est donné avant les parties ou en même temps que les parties ; tel est l'espace. Mais le temps n'est pas de même : une année n'est pas donnée avant les minutes qui la composent. Me même pour le mouvement.

(1) Cf. Procliard, Elude de philosophie ancienne, cliap. I.

« Si, dit M. Lachelier, les parties sont avant le tout et le constituent, il faut bien qu'il yen ait quelque part de simples et de primitives, qui expliquent toutes les autres et n'aient pas besoin elles-mêmes d'être expliquées (1) ». C'est précisément, remarquons-le, l'hypothèse du pluralisme et de l'atomisme, que Parménide et Zenon rejetaient. « Mais comment, ajoute M. Lachelier, si une grandeur existe e?i elle-mê?ne, Vexistence du tout ne serait-elle pas fondée en elle sur ses parties »? — C'est en effet, répondrons-nous, ce qui a lieu pour le mouvement dans l'espace. Le mouvement spatial n'est pas donné d'un seul coup, alors même que la cause qui le donne, la force interne dont il émane, donnerait d'un seul coup l'impulsion par un acte simple. Le mouvement, lui, est donné successivement dans l'espace en ce sens que le trajet ou jwogrès suit une trajectoire dont toutes les parties doivent être épuisées l'une après l'autre, malgré l'infinité qu'elles offrent à l'analyse régressive. Les parties du mouvement sont donc données avant le tout, les parties du mouvement terrestre autour du soleil avant la totalité de ce mouvement qui demande une année. Le mouvement suit ainsi nécessairement, selon nous, les lois de la grandeur. Mais nous n'en concluons pas pour cela que la grandeur existe vraiment en elle-même, que -le mouvement spatial existe en soi et par soi. On peut admettre que, dans la réalité, le tout est donné avant les parties pour une conscience qui le saisit d'abord et le veut dans son unité, sauf à le résoudre ensuite en un nombre indéfiniment croissant de parties (2). Ce qui est incontestable, et ce que pour notre part nous avons toujours soutenu, c'est que la cause qui donne le mouvement est différente du fait brut des positions successives occupées dans l'espace. Nous avons toujours distingué le mouvement en train de s'accomphr du mouvement accompli, et nous avons toujours rapporté le mouvement en train de s'accomplir à

(1) Revue de métaphysique et de morale, 1910, p. 353.

(2) C'est aussi l'opinion de M. Lachelier.

L'OB.IKr,TIVITK DU MOL'VKMKM. 121

une cause en trahi, de l'exécuter, cause qu'on ne peut se lii^urer qu'à l'image de notre effort moteur, de notre impulsion interne. Kn un mot, si on considère le mouvement même dans son progrès continu, divisant d'une manière continue et à l'infini l'espace où il s'accomplit, épuisant ainsi des infinités qui semblaient inépuisables, il est lui-même divisible < t divisant, mais, si on considère la source du mouvement, t 'tte source n'offre plus nécessairement les mêmes caracttres pour le métaphysicien, qui s'élève au-dessus de l'espace r\ des considérations purement géométriques pour replacer toutes choses dans l'unité indivisible du réel.

Nous ne croyons donc pas que l'on ait raison de dédaigner les arguments de Zenon, qui aboutissent à soutenir que le mouvement comme série d'immobilités est impossible et irréel, contradictoire et absurde. Mais il n'en résulte point que le mouvement soit « indivisible » ; il en résulte seulement qu'il est continu, et présuppose, pour son application, quelque cause qui est 1res distincte des diverses parties occupées successivement par le mobile, et qui n'est plus vraiment elle-même un mouvement spatial.

Quand on dit que la tlèclie ^5/ successivement dans ces points, on ne veut pas dire qu'elle y rrsle ni qu'elle y est en repos, mais elle y passe, elle y exerce son action qui l'empêche d'y rester. Elle y est ynouvante, mais elle y est ; e\\Q occupe l'espace en le traversant; elle est dans l'espace et dans toutes les parties de l'espace qu'elle traverse. L'affirmer, ce n'est nullement fabriquer du mouvement avec une série de repos ; c'est fabriquer le mouvement avec une série de transitions, dont chacune est transition d'une partie à l'autre de l'espace. Or, ces parties sont divisibles à l'infini et actuellement séparées, actuellement en dehors l'une de l'autre, actuellement divisées sans séparation et continiuuent. D'où il suit que le mouvement épuise des infinis et enveloppe l'infinité dans sa prétendue simplicité.

Page 1