La force
La matière, au point de vue de la causalité, apparaît comme force^ c'est-à-dire comme pouvoir de résister au mouvement ou ^imprimer un mouvement, force de résistance et force d'impulsion. Il est clair que s'il n'y avait rien dans l'espace qui résistât ou poussât^ nous n'aurions aucune raison d'affirmer l'existence d'une matière réelle, déterynmée et délimitée.
Tandis que l'étendue offre seulement une grandeur extensive, la force a une grandeur intensive. Nous concevons cette grandeur par les degrés d'intensité que nous trouvons dans nos sensations, et surtout dans nos affections ou dans nos efforts. Si l'on suspend un poids à notre bras étendu, nous éprouvons le sentiment d'une poussée de haut en bas, d'une traction qui est la pesanteur. Quand, au lieu d'être suspendu à notre bras, le poids est suspendu à un dynamomètre, à une balance, nous sommes témoins d'une poussée analogue, plus ou moins intensive, selon que l'aiguille se meut plus ou moins ou que la balance incline plus ou moins. Une induction naturelle nous fait transporter dans les objets quelque chose de plus ou moins analogue à notre efiort et à notre sen-
LMNTKRPRÉTATION DU MONDE PAR L'ÉNERGIK. 123
timent de traction ou de pression. Comme ce sentiment passe lui-même par des degrés, nous concevons que l'intensité (les forces extérieures passe elle-même par des degrés analogues.
Au fond, ce que nous sentons en nous-mêmes, ce sont les variations intensives de l'action et de la réaction, qui ellesmêmes sont des variations d'intensité dans la tendance de l'activité. Nous ne transportons pas dans les objets extérieurs, comme fait le sauvage, la volonté intelligente et sentante, mais nous continuons d'y transporter la tendance, qui est une sorte de vouloir aveug'e, inconscient ou subconscient.
Des variations de sensation qualitative accompagnent toujours les sentiments de tendance et d'eftort, qui passent ainsi, pour la sensibilité, par des nuances diverses et sui gcneris. Mais, sous la variété de ces nuances, nous distinguons fort bien une échelle de degrés d'intensité dont le fond est uniforme, quoique variable. Si on ajoute des poids à des poids au bout de mon bras, j'éprouve des sensations de tra tion et de pesanteur dont je reconnais l'uniformité sous la variété des sensations qualitatives, parfois douloureuses, qui l'accompagnent. ^
Prétendre que les sensations d'intensité sont simplement (les sensations de qualité à nuances diverses, c'est énoncer ou un paralogisme ou un truisme. Un paralogisme, si de ce que des nuances diverses de sentiment accompagnent les degrés d'intensité, on conclut que l'intensité se réduit à ces nuances; un truisme, si on prend le mot (/na/itc en un sens assez vague pour y faire tout rentrer, même la quantité intensive, même la quantité extensive, qui sont, à leur manière, des qualifications par cx'\n même qu'elles sont des quantifications.
Quand nous induisons de nous-mêmes h la matière, nous supprimons toutes les colorations du sentinn nt, toutes les miances de l'arc-en-ciel sensible, et nous ne gardons, pour l'objectiver, que le passage par des degrés d'intensité crois^ante
OU décroissante. Nous obtenons ainsi l'idée de force intensive, qui est encore un transport de notre conscience dans le subconscient ou l'inconscient. Mais, dans les sciences, on laisse de côté la représentation plus ou moins psychique de la force, pour n'en considérer que les caractères objectivement déterminables qui sont les degrés évaluables par des nombres et représentables symboliquement par des mouvements selon des lignes^ si bien que la quantité intensive se trouve ramenée pour le besoin du calcul à la quantité extensive, dont elle est la cause réelle et le fond substantiel (1).
La variation possible d'intensité dans l'action de la force, depuis zéro jusqu'à l'infini, permet de concevoir que, dans un même espace limité, la quantité d'énergie, par cela même de matière, peut varier. Celte variation serait inintelligible, si la matière se ramenait tout entière à de l'étendue. Les variations de l'énergie se traduisent d'ailleurs et ne peuvent s'évaluer que par la quantité de mouvements dans l'étendue et par la vitesse du mouvement.
La résistance n'est qu'un des modes de la force intensive, notamment répulsive. V impénétrabilité en est un autre mode, de haute importance. Dans le système qui fait consister la matière en un déploiement d'énergie dans l'espace sous forme de mouvement, l'impénétrabilité n'est pas absolue, en ce sens que la matière est compressible et peut diminuer de volume, mais, la matière offrant toujours résistance et ayant toujours une certaine énergie répulsive, on ne peut la concevoir comme se laissant pénétrer tout entière, ce qui supposerait l'anéantissement de toute sa force de résistance
(1, La force, quand on ne la réduit pas à une simple expression algébrique, et qu'un veut se la représenter d'une manière concrète, n'est donc qu'un symbole emprunte à l'elfort musculaire, à la tension musculaire. On a prétendu que, si l'on remplace dans les sciences la force par l'accélération, c'est pour remplacer des symboles musculaires par des symboles visuels, en vertu de la propriété qu'ont ceux-ci d'être exiclement mesurables. Selon nous, cette raison n'est pas la vraie. L'accélération n'est point un symbole, c'est un fait, tandis que la force, transportée dans les objets extérieurs, est nue induction philosophique, non nu fait. De plus, l'accélération n'implique que l'espace et le temps, elle est tonte géométrique; tandis que la force, physiquement parlant, est une entité, ou philosophiquement, un emprunt à la vie psychique.