I.'INTKItl'HKTATlON Dl' MONDK l'AFl L'EN E HGl P. 1 V
lliL'crir ;mtlir(»p'irnorplii(jiie de la coiiDaissunce fsl un vask' ctTclc vicieux. Klle ^^<l iUl?^i un noiuinalisnie aggravé qui suppose que la nature a la complaisance de se conformer à nos moyens de fabrication, et que si la terre tourne autour du soleil, selon des lois mathématiques, ces lois sont une imitation de notre horlogerie.
La vraie science objective est une représentation des faits et de leurs lois par les grands >ystèmes d'équations difFércntielles qui dominent la mécanique et la physique. Tout le reste est, soit un emprunt au subjectif, soit une figuration symbolique dans l'espace, comme les modèles mécaniques dont s'enchantent les physiciens anglais. Thomson dit: » il me semble que le vrai sens de la question : Comprenonsnous ou ne comprenons-nous pas un sujet particulier de physique? est celui-ci : Pouvons-nous faire un modèle mécanique correspondant '•"/ Quand, pour nous faire comprendre les propriétés de l'électricité, Thomson a placé dans ses modèles mécaniques des gyroscopes et des cordons de sonnettes, il est au comble de la joie. Traduire la natm'e en sonnettes, cordons de sonnettes, etc., c'est une traduction comme une autre, un peu moins poétique peut-être que l'harmonie des sphères ou que les harpes célestes. Tout est dans tout, tout est lié à tout, et on peut se figurer le monde connue un carillon plus grandiose que celui qui avait assourdi Quasimodo. iMais, eu réalité, Thomson s'abuse et se calomnie lui-même. Il comprend, lorsqu'il a trouvé des rapports constants dantécédence et de séquence et qu'il a ramené ces lois à des équations mathématiques. Les modèles mécaniques ne sont pour lui que des schèmes grossiers, des analogies lointaines, des comparaisons, et, pour ainsi dire, des métaphores. Ce n'e?t pas parce qu'on aura représenté le système solaire sur le modèle de poulies et de câbles qu'on le comprendra : cela est bon pour les enfants, non pour Ne\vlon uu Laplace. Les scolastiques, eux, plaçaient dans chaque astre un anf/elus rectoi';ce modrle angélique ne leur faisait pas mieux comprendre les miiuvements de .lupiltT ou de Mars.
Les adversaires du mécanisme demandent pourquoi un préférerait « le symbole mouvement » aux autres symboles. — Mais, d'abord, le mouvement, au point de vue scientifique, n'est pas un symbole ; il est un phénomène réel ou un rapport de phénomènes réels au même titre que l'espace, le temps et le changement. Certains physiciens, nous l'avons vu, ne veulent parler que de « changements » ou de « variations » ; mais, de deux choses l'une, ou ces changements ou variations ont lieu en nous, dans nos sensations, et alors ils ne sont plus du domaine de la physique; ou bien ils ont lieu hors de nous, dans l'espace, et alors ils sont nécessairement liés à des mouvements, quelle que soit la nature des changements qui ont lieu à l'intérieur des unités ultimes constituant la matière, et dont la science ignore absolument le fond.
On se fait donc la plus fausse idée du mécanisme en le représentant comme Imaginatif; il n'est, en lui-même, ni Imaginatif, ni purement conceptuel; il est à la fois rationnel et réel, dans le domaine où il a sa place légitime ; il exprime des relations réelles entre des éléments dont le fond demeure inconnu, mais qui, étant conçus dans l'espace et dans le temps, sont par là même soumis à des rehitions spatiales et temporelles explicables par des raisons tirées de l'espace, du temps et du mouvement, raisons à la fois nécessaires et suffisantes en ce domaine. En un mot, c'est V intelligibilité, won \di figarabildé, qui fait la supériorité du mécanisme. La part du sensible y est réduite au minimum, comme en géométrie. Sans doute, je me représente un triangle sensible et je me représente aussi le mot même de triangle, quand je fais de la trigonométrie; mais, en réalité, je ne raisonne pas sur ce que je me représente ou sur les mots que je prononce intérieurement; je raisonne sur des conceptions et des idées, sur des distances et des rapports. Les trois lignes démon triangle ' ne sont que des distances ; les sommets ne sont que des termes entre lesquels ces distances sont établies; la bissectrice d'un angle n'est qu'un rapport que je réalise pour mes yeux, mais dont la figuration n'est qu'un signe. Le méca-
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iiisinc f'st autant oA. plus intellectuel que la pliVïiquc dite ronrepluelle , seulement, celle-ci n'explique rien, et le mécanisme explique parce qu'il raisonne. Le mouvement nest donc pas un symbole, à moins (|u'on ne se place au point d<; vue philosophique d'un idéalisme qui considère le monde matériel tout entier, mouvement, étendue, et le temjis luimême, comme symbolique. Mais le physicien n'est pas un métaphysicien; son ad'aire est d'observer, de décrire, de <(impter, de mesurer, de prévoir, et, pour cela, d'expliquer, (Ir rattacher à des conditions qui, étant déterminées, entraîneront des conséquences non moins déterminées.
Ce point nous amène à une autre considération : c'est que l'explication par le mouvement est seule une véritable explication p/ij/.sir/nc. une explication physiquement nécessaire et suffisante, (le n'est pas par une oi»ération du Saint-Ksprit qu'mie aiguille aimantée se tourne vers le nord plutôt que vers le sud; si l'esprit souffle oii il veut, le courant magnétique, lui, ne souffle pas où il veut; il a une origine et une direction déterminée dans l'espace et à travers l'espace. Dès lors, tant qu'on n'aura pas ramené le courant magnétique à une résultante selon la diagonale d'un parallélogramme, aucune raison ne sera donnée du phénomène, qu'on se bornera à constater et à formuler ; donc, ou pas d'explication physique, ou une explication physique (jui sera f/iéranif/ue, et montrera (pi'étant doimés tels éléments non ultimes d'ailleurs, l'ultime fiMt le physicien) dans tel point de l'espace, masses animées de tels mouvements, de telles vitesses, la composition de leurs mouvements aboutira à telle résultante. Si deux chevaux tirent un bateau, l'un à droite d'un canal, l'autre à gauche, et iju'on ait calcule la diagonale que le bateau devra suivre, je C()ni/)ri'it(/s, non parce que la chose est repr»'sentable et ligurable, comme le soutiennent les tenants actuels du mécanisme ^simples empiristes,, non, en d'autres termes, parce que mon imagination est en présence de modèles mécaniques, mais parce que la conséquence est tirée par raisonnement et calcul des principes qui la contiennent ; c'est ma
raison qui est satisfaite, non mon imagination; c'est mon besoin de causalité et de loi, non mon besoin de figures; les figures mêmes de la géométrie n'empruntent leur valeur qu'aux raisonnements qu'elles renferment à l'état latent, sous forme de rapports et de raisons, comme disent les mathématiciens eux-mêmes.
De même, le mécanisme n'est pas un simple « langage », pas plus que l'arithmétique et la géométrie ne sont des langages ; il est l'expression de changements réels dans l'espace et dans le temps, ainsi que de rapports réels entre ces changements. Sans doute il ne doit pas prétendre à exprimer et expliquer le fond même des choses et leur nature intrinsèque ; il ne doit pas se donner comme une métaphysique de l'être; mais, au point de vue scientifique, il n'est pas une simple langue à laquelle on pourrait aussi bien substituer toute autre langue, comme on peut substituer l'allemand au français ; il est une partie authentique de la nature, la partie qui concerne les rapports changeants des choses considérées uniquement comme mobiles dans l'espace et dans le temps, abstraction faite de leur nature intrinsèque et des autres relations mutuelles qu'elles pourraient avoir. C'est ainsi que la métrique de YJliade peut être étudiée et exprimée telle qu'elle est réellement, alors même qu'on ne s'occupe pas du sens intime des vers et du fond dernier du poème.
Il n'est donc pas exact que le vrai mécanisme soit une œuvre à' imagination pure, au lieu d'être une œuvre conceptuelle et mathématique, conséquemment plus sensible (]\\ intellectuelle. — D'abord, quand il s'agit d'expliquer scientifiquement, donc physiquement, les propriétés et mouvements des corps dans l'espace, comment ferait-on évanouir les corps eux-mêmes et leurs images spatiales qui sont la forme et le mouvement? Une certaine-imagination des corps en ce qu'ils ont pour nous d'objectif (forme et mouvement) est donc absolument nécessaire au physicien, qui ne travaille pas sur des esprits. Ce qui n'est pas nécessaire, ce qui est même nuisible, c'est l'imagination des qualités purement subjectives,
L'INTEHI'RÉTATION DU MONDi: l'AK L'KN KltrilK- 1 W
«li.ileuf, liimirre, son, etc. ; car alors l'imagination et la n»éiiioire ne s'appliquent plus vraiment aux corps, mais à nousmômes et à nos impressions sensibles. Or, c'est précisément ce genre de qualités que laisse subsister l'énergétisme en refusant de les réduire Tune à l'autre ou de les éliminer comme subjectives au profit du mouvement objectif. Qui donc fait œuvre d'imagination, et d'imagination toute métaphorique ? N'est-ce pas le physicien qui parle de chaleur ou de lumière, sans voir qu'il parle ainsi par transport de nos qualités aux objets, donc par niétaphore ?
Il vrai que, par ailleurs, le physicien peut se retrancher dans de purs concepts exprimés par des signes algébriques. Il a l'air alors perdu dans de pures abstractions intellectuelles. Mais ce n'est qu'une apparence ; car, quand il en vient à traduire son algèbre en faits physiques, — et il y faut bien venir pour faire de la physique. — il laisse subsister les qualités « secondes » ou subjectives, auxquelles il ajoute des qualités occultes ('qui sont bien, elles, œuvre d'imagination ou, moins encore, de terminulogiej comme la force, l'énergie, l'énergie caloriqut', l'énergie lumineuse, l'énergie psychique, etc. Ou simples faits bruts, ou simples formules mathématiques, ou simples qualités occultes, voilà les énergies de l'énergétisme. Les énergies du mécanisme sont, au point de vue scientifique, des mouvements actuels visibles ou cachés, et, au point de vue philosophique, de vraies activités qui ne peuvent être conçues en elles-mêmes que sur le modèle psychique. L'énergétisme confond tout; le mécanisme distingue et, en faisant au mouvement sa vraie part, il prépare pour la pensée la part à laquelle elle a droit.
Non seulement l'énergétisme est encore plus Imaginatif (jue le mécanisme, mais son conceptualisme est infidèle aux lois de la logique, taudis (pie le mécanisme, sous son opparrucc imaginativi', n'est que la logique du mouvement. Kn elfet, rt'uergétisme prétend ne considérer la mécanique que comme iir.e science toute empirique en ses principes. Il rejette les notions d'inertie, de conservation de la masse et
us ESQL'ISSE D'UNE I XTEP. PR ÉTATl ON DU MONDE.
do l'énergie, d'action égale à la réaction, etc.. tous les éléments de logique appliquée à la mécanique, tous les éléments de déduction qui conféreraient à ces principes mécaniques un caractère vraiment logique en même temps que mathématique. Ainsi, sous le rapport des principes comme sous celui des conséquences, la physique énergétique nous abandonne au subjectif; il y a de la chaleur parce que nous sentons cela comme cela; il y a de la conservation de l'énergie parce que nous voulons cela comme cela, et que, par ailleurs, sans qu'on sache comment, cela réussit. Nous voilà tombés du conceptualisme algébrique dans le plus complet empirisme ou dans le plus aveugle pragmatisme. De quel côté, encore un coup, est donc Timagination et même la fantaisie? Si le mécanisme est la logique, par conséquent la pensée, l'énergétisme, ce sont les sens joints à Y illogisme déguisé sous les jeux d'une algèbre qui ne se croit plus obligée de suivre le réel dans l'espace et dans le temps.
Enfin, si l'énergétisme objecte que le mécanisme sort du solide terrain de la science pour s'aventurer sur les sables mouvants de la métaphysique, nous lui répondrons que donner le mécanisme comme une explication de la matière réelle c'est évidemment faire de l'ontologie, mais que ce n'est pas là le mécanisme scientifique. La science n"a rien à voir avec la matière réelle et telle quelle est en soi ; elle ne s'occupe que des rapports entre les sujets dits matériels. Autre chose, en effet, est le mécanisme métaphysique, autre chose, le mécanisme physique. Le premier est un système de philosophie qui a la prétention de réduire toute la réalité au mouvement, d'absorber les qualités dans la quantité et les êtres dans les rapports mathématiques. Que les })artisans de l'énergétisme proscrivent de la science positive un tel mécanisme comme non adéquat au réel, ils ont raison; mais ils ne voient pas que leur énergétisme, s'il a un sens métaphysique, est à son tour une usurpation de la métaphysique sur la science et, s'il n'a qu'un sens physique, perd toul sens, l'énergie n'étant qu'un mot, tandis que le mouvement est un fait, et que les
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lois (lu mouvement sont des déductions tirées de la constitution même de la pensée et des conditions mêmes de toute connaissance.