‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 48 sur 158 · I. — La voLONTi'; de conscience et ses fonctions · texte numérisé non relu

I. — La voLONTi'; de conscience et ses fonctions

Nous avons iiiuiitré dans un précédent ouvrage (1) que le grand ressort de notre vie mentale, c'est la volonté de conscience universelle. Nuus voulons la plénitude de la volonté même; or, cette plénitude enveloppe d'abord la conscience de la volonté, car une volonté aveugle, qui s'ignore, qui n'a pas le sentiment de soi et n'existe pas pour elle-même, a une existence moins pleine qu'une volonté qui existe non seulement en soi et pour les autres, mais encore pour soi. D'ailleurs, une volonté qui n'existe qu'en soi est comme si elle n'existait pas : elle est, en quelque sorte, à l'état de mort et d'anéantissement. La volonté veut donc être consciente et pleiLiement consciente ; mais, par cela même, elle jouit de S(»i, car la conscience d'un vouloir qui n'est pas entravé, qui se possède et se connaît, c'est la joie même. La volonté de conscience est donc une volonté de joie et de satisfaction, en même temps que d'action.

Par cela niême que la volonté de conscience existe cluz un être particulier et individuel, elle suppose une centralisation préalable, un sujet (juelconque d'où elle peut rayonner.

(1) Moraic dex idees-/'orie.<!. p. liO.

lo2 ESQL'ISSE D'UNH 1 N'Tli U PRÉTATION DU MONDK.

Elle est un centre de vouloir, d'énergie et de force. Elle offre donc d'abord, par cette individuation, un caractère d'unité au point de vue quantitatif. Elle offre aussi un caractère de détermination qualitative. Enfin elle offre un caractère d'activité causale. Toute conscience est une réduction à l'unité, opérée sur une diversité qualitative ou quantitative, impliquant une activité centrale et centralisante.

Chez l'être vivant, la volonté de conscience se manifeste par la tendance première à tout ramener à soi, à se faire centre de gravitation, ta se poser ainsi en face des autres êtres et à faire des autres êtres des moyens d'action et de jouissance, des moyens d'accroissement de conscience. Mais la tendance égotiste, en devenant consciente, enveloppe le germe de la tendance altruiste. Nous avons fait voir ailleurs (1) que la conscience de soi enveloppe l'idée des autres et même une certaine conscience des autres. Elle finit par envelopper l'idée du tout et une tendance corrélative vers l'universel. Toujours est-il que la conservation même et le progrès de l'individualité consciente exigent le progrès de l'intelligence, qui, de sa nature, est altruiste parce qu'elle va à l'universel et ne peut s'exercer que selon des lois universelles et en harmonie avec la réalité universelle.

La conscience est déjà le germe de l'intelligence et même de la connaissance, car elle est Se sujet devenu objet pour lui-même, sans qu'il y ait distinction entre les deux. Dès que la conscience est diiTérenciée, dès qu'il y a conscience d'un changement, lequel suppose nécessairement l'action d'une cause extérieure, le sujet et l'objet se distinguent : le sujet discerne en lui-même le changement, qui devient objet; c'est l'aube de la réflexion. On peut même dire qu'il y a déjà alors connaissance, au degré le plus élémentaire, car la conscience pose ses modifications comme existantes, elle les affirme implicitement par un jugement spontané de discrimination. Ce fait primitif est l'élément commun à toutes les

(1) Morale ih's idéesr/orces, p. 0.

LA VOLONTli DH DUN SiU liN OK KT SKS FONCTIONS. l^-'J

nianifeslalion^de rètre qui fst pour soi, non plus seulement en soi. Nous avons maintes fois montré nomment ce lait réagit sur la vie de l'èlre qui l'aperçoit, conmient cet apparent éfal est un ar/e i-éel, comment le statique et le dynamique l'oïncidont. Sans le fait de conscience, avons-nous dit, révolution nitéricurc de l'être serait autre qu'elle ne sera; en ce sens, la conscience est active. (>r, une activité consciente, qui se sent agir, et agir dans une certaine direction, qui, en môme temps, éprouve la satisfaction inhérente à l'acte, qui enfin tend à persévérer dans cette satisfaction et même à l'accroître, est déjà volonté, c'est-cà-dire tendance spontanée à une lin immanente que l'être ne pense pas, mais qu'il pressent. En se développant, la conscience devient mémoire et, du même coup, prévision. Dès lors, elle est la volonté proprement dite. Le passage du mécanique au téléologique n'est ni antérieur, ni postérieur à la conscience : il lui est simultané, il est la conscience même. Mécanique et téléologique sont deux aspects abstraits du réel. Tun de surface, l'autre de fond. A chaque représentation répond une tendance dont elle est l'expression intellectuelle, et cette tendance est déjcà une action commençaiile dans telle direction, que la rétlexinu arrête à son début et empêche de suivre son élanjusquaii bout. Mais ce mode supérieur de finalité intelligente, à lui seul, ne saurait s'expliquer par lui-même; il faut ipi'il ait sa base dans la linalité spontanée, inhérente à la causalité consciente et ne formant qu'un avec elle.

II. — I^KS r.VTl-liOUIKS, FONCTIONS ItK. \.\ Vnl.ONTK DF. tONSt IKN( E.

La science et la philosophie, interprètes de la jiatuie, S(»nt, comme nous l'avons vu (1\ la volonté de conscience appliquée à la recherche de la C(>n^titution et du ihveloppement

,1 Voir Intio.iurlion. La ta'/,.- ticlurll,^ ilv In l'Inl'.sn/Jnr.

de la réalité. La coiiècience ne peut faire cette recherche que conformément aux lois qui assurent sa conservation et son développement. Le postulat de la science, c'est qu'il y a une essentielle harmonie entre la volonté de conscience et la réalité, soit que celle-ci ait modelé celle-là, soit, au contraire, que celle-là s'impose à celle-ci, ou enfin que les deux soient en action réciproque. La science suppose ainsi que les fonctions normales de la pensée sont autant de moyens pour atteindre les actions mêmes des objets et pour combiner avec elles nos actions propres. Ces fonctions sont précisément ce qu'on nomme les catégories. Nous n'entendons nullement par catégories des espèces de cadres abstraits et vides ; ce sont des actes de la vie intellectuelle, tout comme la respiration et la nutrition sont des actes de la vie physiologique. Les catégories sont des procédés d'assimilation et d'unification par lesquels nous nous rendons maîtres des choses, d'abord par nos idées, puis par nos actions volontaires. Elles sont la volonté même de conscience en exercice saisissant ses propres conditions d'efficacité, ses déterminations primordiales, qui sont aussi celles de la réalité.

Aussi, au lieu de déduire les catégories des formes du jugement, nous les déduisons de l'i^xercice de la volonté, et notamment de la volonté de conscience, pour rechercher ensuite, si elles s'appliquent à l'univers.

A ce point de vue, la catégorie primordiale, traduction de la volonté même, c'est la causalité. Dire que tout a une cause efficiente, c'est dire que la volonté, en prenant conscience de soi et des changements qu'elle produit, est incapable de concevoir un changement sans quelque activité analogue à elle-même. Nous avons fait voir ailleurs (1) que cette incapacité n'est pas une impuissance; elle est l'expression de la puissance inhérente à l'être et qui se prolonge ehemême dans les autres êtres.

On sait que Kant divise les catégories de la relation en

1,1) La Liberté et le Déterminisme.

LA VOLONTK DK CON SCI EN Cli ET SKS FONCTIONS. I J5

substance, cause et réciprocité. A vrai dire, les catégories dites relatiominlk's sont les plus fondamentales de toules, «elles d'où procèdent les autres. Substance, c'est simplement l'existence, l'existence même, sans je ne sais quel substrat ou support "^Xn^ ou moins matériel; la substance, c'est le sum réductible lui-même à des changements de la conscience. Ur, encore une fuis, l'existence ne se saisit qu'en acte, c'est-àdire dans la causalité efliciente. Ktre, c'est agir. Ce qui ne se manifeste en rien, ce qui ne produit aucun effet, n'existe pas.

Quant à la réciprocité, elle exprime l'action et réaction que nous saisissons par rexj)érience de notre activité même et de l'opposition ou du concours qu'elle rencontre dans d'autres activités, dans d'autres volontés. La réciprocité, cc?>\.\e sumus inhérent au smn^ Var/imus inhérent kVaf/o, parce que le pâtir est, en nous, inséparable de l'agir et nous révèle, ipso facto, une action qui n'est pas nôtre.

Les catégories plus ou moins proprement appelées de la (jualité sont la /'tv/ZZ/c' positive, la nvr/ation et la délimitation. Mais la réalité positive et qualitative, c'est encore causalité. Toute « qualité », nous l'avons remarqué déjà, est un eflet, une manifestation de quelque chose qui agit et produit un changement appréciable. Toute « propriété » est également un effet et, qui plus est, l'efi'et mutuel de diverses causes concourantes ; la couleur rouge- est l'effet commun des ondulations éthérées et de l'a^il.

.\ cette catégorie de la qualité se rattachent, selon nous, h s notions essentielles de différence et de ressemblance, de même iii d'autre, sur lesquelles Platon a si justement insisté et que Kant semble avoir trop négligées. Toute qualité saisie par nous n'est saisie distinctement que par sa dilTérence avec quelque autre qualité. C'est dire que Unû el!rt n'est appréhende que par sa dilïérence avec d'autres effets préexistants ou avec sa cause préexistante. Nous ne pouvons donc avoir conscience sans avoir conscience de quelque différence.

Simultanément, nous ne saisissons la différence que dans

loO ESQUISSE D'L'XE INTERPRÉTATION DU MONDE.

quelque ressemblance, le changement que dans quelque identité, ne fût-ce que nutre identité propre, qui est notre volonté de conscience se reconnaissant la même à travers ses actions et passions.

La «négation », que Kant rapproche de la réalité positive et qualitative, est un caractère extrait de la conscience que nous avons du changement, par lequel ce qui n'existait pas est, ce qui est cesse d'être. « Délimitation » ou <f détermination » est une idée empruntée à la conscience que nous avons de nos propres manières d'être et des limites qui les déterminent, des différences et ressemblances qui les caractérisent.

Les catég'ories de la quantité, unité, pluralité et totalité^ sont encore des emprunts à la conscience, qui se saisit relativement une et identique sous une pluralité d'états ou à travers une pluralité de changements que nous totalisons par la mémoire. Nous ne faisons que projeter ensuite dans la quantité ces caractères essentiels de notre conscience et de notre volonté de conscience. C'est parce que nous distinguons en nous de r autre que nous pouvons concevoir dualité et pluralité; c'est parce que nous saisissons au nom Awmvme g^^ nous pouvons ramener la pluralité à quelque unité.

Restent les catégories de la modalité, possibilité, existence, nécessite. — Qu'est-ce d'abord que cette notion à' existence, placée par Kant au milieu des trois catégories de la modalité? Nous l'avons déjà vu, nous ne connaissons l'existence que par notre être même et nous ne connaissons notre être que par notre conscience. A vrai dire, pour prononcer le cogito enjo sum, nous n'appliquons aucune catégorie ; nous avons l'appréhension immédiate et certaine de notre être, d'où nuus extrayons par la suite l'idée d'être, identique à celle d'activité, qui deviendra générale en devenant abstraite. — De même la catégorie de possibilité e<,\. un extrait de \q. puissance que nous saisissons en nous, et cette puissance n'est autre que notre activité causale, qui ne fait qu'un avec notre existence et sans laquelle nous n'aurions pas conscience d'exister. De plus, activité, c'est volonté ; or, notre volonté n'est pas

l.\ VOLONTK DK CON SGI KNCK I.T SKS FONCTIONS. 1>'

tuujuLirs appliijiiéi' à ce qui est, à ce qui lui cA dound. l)uii.-. la soullVaiicf, la \olotilé est appliquée à un Ijii'ii-ûtre ultérieur (louL elle délire et attend la \eiiiif. baulre' j;art, le souvenir ( l In prévision nous UKJUtrent des choses n(»n présentes à un moment, présentes à un autre, et cela, quehjuei'ois, par l'exercice de notre volonté même. Ainsi se forme peu à peu la notion de puissance, de virtualité, de volonté pouvant causer des eiïels qui n'existent pas encore, bref, de possibilité. La volonté de puissance est d'ailleurs implicitement contenue dans la \(jlont('' mèjne de conscience. En eifet, notre conscience imparfaite tend à s auqtlilier et à se remplir; donc elle tend à une conscience qui n'est encore que possible^ et cette possibilité abstraite repose sur la conscience de notre puissauce concrète et agissante comme débordant nos actes particuliers. La « possibilité » dont Kant fait une modalité est réellement une expression de la causalité, qui elle-même, nous l'avons vu, est une expression de la volonté.

La troisième catégorie de la modalité, qui est la nécessité^ semble plus élrani^ère que les autres à l'expérience intérieure, qui ne saisit, semble-t-il. ([ue -de l'existence réelle ou de la puissance causale, non une véritable nécessité. Mais il faut remarquer d'abord que nous avons, avec la conscience de notre causalité active, celle de notre passivité, qui nous fournit la notion de contrainte physique ou de nécessitatiou |ihysique.M;iis ce n'est pas assez pour fonder la nécessité rationnelle, (ielle-ci \ient de ce que, dans la conscience de notre existence même, nous pensons notre existence connue réelle et comme ne p(>uvant pas, en même temps, être irréelle ; nous excluons la proposition contradictoire du smn. C'est la position de la volonté de conscience par elle-même, position qui enveloppe le principe d'identité et exclut absolument la contradiction. La nécessité de ce principe, connue nous l'avtins montré ailleurs I), résulte sans doute pour une certaine part de l'impuissance où nous sommes

(1, La t.ili'rir ri !,• l),-lr, „n„is»ie.

d'avoir conscience de notre pensée et de notre être comme à la fois étant et n'étant pas; mais cette impuissance, à son tour, recouvre une puissance réelle; elle est la conscience de notre puissance intelligente et s'actiialisant sans que rien puisse l'empêcher d'être et d'agir, allant de l'avant et affirmant son action. La nécessité logique, c'est donc la volonté de conscience et de pensée qui s'affirme et rejette son contradictoire. Quant à la nécessité causale, c'est la dépendance entière de l'effet par rapport à la cause, dépendance telle que si la cause n'agit pas, l'effet ne peut être, si elle agit, l'effet est inévitable.

Toutes les catégories sont comme des points de contact de la pensée et de l'être, des moyens de penser l'être et de faire être la pensée, des identités entre l'intelligible et le réel. Aussi viennent-elles toutes se résumer dans la catégorie rationnelle et réelle par excellence qui est la raison d'être. La conséquence a sa raison d'être dans le principe; l'effet a sa raison d'être dans la cause. Au sein de la cause même, de la cause intelligente, il y a toujours une raison explicative de telle détermination et direction plutôt que de telle autre.

Il y a dans notre idée de causalité un élément dynamique, que nous empruntons à notre volonté et surtout au sentiment de l'effort. A l'origine, cet élément domine et c'est notre volonté faisant effort qui sert de type à la causalité proprement effîciente. Tel est le fondement primitif du dynamisme. Mais ce n'est pas là le tout de la causalité, qui renferme encore et surtout un élément rationnel, étranger à toute notion de force ou de puissance effîciente. Cet élément est l'idée de raison dètre. En d'autres termes, quand on dit que tout a une cause efficiente, cette proposition implique que tout a d'abord une raison d'être et que, dans le cas particulier, cette raison ne peut être représentée que sous la forme d'une puissance active, d'une force, d'une cause efficiente. Le nerf de la causation, c'est donc le principe de raison suffisante, qui est lui-même l'affirmation de l'universelle intelligibilité. Une raison d'être, c'est un lien d'ordre intellectuel et rationnel

LA VOLONTK D K CON SC I KN CK liT SKS FONCTIONS. lî'J

non plus siriiplciiic'iit dynaniiqiif. Aiissi la raison d'être a-t-elle un caractère d'universalité et de nécessilr que n'ofl're pas la force. Un théorème démontré par ses raisons ou principes a une valeur tout autre qu'uni.' force qui se révèle par des effets, comme uni- pierre qui fait jaillir ICau on elle tombe. Nous nu comprenons vraiment le jaillissement de l'eau que quand nous l'avons expliqué par des raisons mécaniques, donc uiathématiques, qui sont de vraies raisons et non plus seulement des /o;t<?.s- ou des causes efficientes. Les raisons d'être entraînent l'impossibilité du contraire, tandis qu'on peut toujours se demander si une vo/o)ifé UQSi pas ambiguë, .-i mic /o^re n'est pas à double effet, si l'efficace en un sens ne pourrait pas être aussi efficace en sens contraire.

Aussi la science ne se préoccupe-t-clle pas de la force proprement dite; elle cherche des lois nécessaires de causation qui ne pourront être que des raisons d'ctrr, non plus des causes proprement dites.

Vai somme, les 'catégories sont des abstraits de nousluêmes généralisés, universalisés par l'élan de notre volonté (le conscience universelle qui tend à persévérer dans l'être et à accroître son être. La pensée est cet élan même ; elle est une conscience d'aclion, et d'action réciproque. Sous ce rapport, comme nous l'avons montré avant Nietzsche dans Z.rt Liùrrtc et le Déterminisme, les catégories et concepts peuvent être appelés des xwo'^GWi àa puissance, ou, si l'on veut, (les puissances dont nous avons conscience, des forces-idées (pii se révèlent elles-mêmes dans leur exercice. Mais elles sont davantage encore : elles ne peuvent en effet être des moyens d'action effective sur la réalité, que parce qu'elles siint d'abord des moyens de coimaissancc et de connaissance objective, donc universelle. C'est ce qui nous reste à établir.

IM. Ol'JF.( riVITK IIKS FOM.TioNS KK I. \ CO.NSI IKNC.E.

l'our soutenir la subjectivité des fonctions intellectuelles, on invoque leur origine purement pratique et utilitaire en

vue des besoins de la vie, leur caractère tout instrumental, analogue à celui des haches en silex et de tous les outils dus à l'invention humaine ; si bien que la vraie interprétation du monde tel qu'il est devrait être dégagée de nos concepts, catégories, instruments de pensée et de langage.

Ilerbart accusait Kant d'avoir péniblement cherché dans la nature des « rimes » à ses catégories, rimes qui, comme, celles des poètes, portent sur les mots plutôt que sur les choses. Mais Kant aurait pu répondre : « Si la nature est objet d'expérience, si même elle e?>i l'objet propre de V expérience, il faut bien que les conditions et fonctions de l'expérience possible soient aussi des conditions et fonctions de la nature. Si celle-ci ne rimait en rien avec les opérations essentielles de notre intelligence, si elle était foncièrement et universellement inintelligible, il n'y aurait plus d'expérience ni de science. La pensée serait à part, le monde serait à part, et cette dualité serait invincible, insurmontable, sans aucun pont d'une rive à l'autre.

Guyau, avant Nietzsche et les pragmatistes, a beaucoup insisté sur le côté vilal des catégories et concepts, comme aussi des « formes de l'intuition sensible », qui sont l'espace et surtout le temps. Il est certain, comme nous l'avons déjà remarqué, que l'être vivant, pour se conserver et s'accroître, est obligé d'attirer en quelque sorte toutes choses vers lui et de leur imprimer ainsi, par la pensée et l'action, une direction égo-centrique. De là une unité nouvelle qu'il introduit dans la diversité des choses, un établissement de relations entre les choses prises comme circonférence et l'individualité prise comme centre. Vivre, c'est d'abord ramener à soi. Mais ce n'est pas une raison pour ne voir dans les catégories que des moyens pratiques, que des moyens d'action sur les choses inanimées et spatiales, sans valeur en dehors de ces objets. Vivre n'est pas seulement ramener à soi, c'est aussi se ramener soi-même au reste par la conformité aux lois de la nature. Ces catégories sont plus que matérielles et plus que vitales ; eUes sont essentiellement mentales et, plus pro-

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