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prement, intellectuelles, c'est ce qui fait leur universalité. La vie et l'acticMi ne peuvent se mouvoir dans lirréel ; leurs conditions, qui s imposent à la pensée, sont donc des prises sur le réel et non des constructions toutt-s subjectives. Aussi les catégories ne sont-elles ni arliticielks, ni conventionnelles; il n'y a rien de factice à dire, par exemple, que nous distinguons et unifions les objets sous le rapport de la quantité, sous le rapport de la qualité, sous le rapport du la relation. S'il n'y avait pas dans les choses quelque dilférence et quelque ressemblance, nous ne pourrions rit^n dire, pas même qu'elles sont en devenir. Il n'y a rien non plus d'artificiel à soutenir que, pour penser la quantité et aussi pour agir sur tout ce qui est quantitatif, il faut distinguer Vunùé, la pluralité, enfin la totalité^ qui est la synthèse de l'un et du plusieurs. Distinguer p/usieurs hommes qui sont devant nous, y reconnaître les ressemblances qui font Vhomme, les réunir sous la mémo idée d'homme, enfin compter leur nombre, tout cela est en conformité avec les réalités mémos, non artiliciel. 11 n'y a rien non plus de factice à dire que, pour nous rendre maîtres des relations entre les objets par la pensée et par l'action, il faut distinguer en eux ce qui persiste et est permanent, ce qui change selon des lois causales, enfin ce qui est en réciprocité d'action et relie ainsi chaque objet à tous les autres. Dans tous ces cas, nous ne nous bornons pas à distinguer par l'analyse ; nuus réunissons par la synthèse, nuus suivons le mouvement même de la nature. Les catégories ne sont pas des espèces de lorgnettes artificielles que nous braquerions sur le réel ; ce sont, encore un coup, des actes intimes de la vie mentale et, en même temps, de la vie réelle immanente aux choses. Ce ne sont pas non plus des « points de vue » photographiques détachés : ce sont des démarches en conformité avec les démarches contiimes des choses, tout connue la ftmction vitale de la locomotion est en conformité avec les luis objectives du mouvement, tout comme la fonction de l'assimilation nutritive est en conformité avec les lois physico-chi-
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iniques des substances alimentaires et de la croissance vitale. Kant avait soutenu que les formes de l'expérience dépendent de la structure générale de l'esprit humain ; le pragmatisme et l'intuitionnisme ajoutent que « la structure de l'esprit humain est l'eiTet de la libre initiative d'un certain nombre d'esprits individuels (1) ». — Que quelques individus, par une initiative, non pas «libre», mais intelligente et déterminée par la nature de leurs dispositions individuelles, aient introduit des innovations, fait des découvertes, laissé la trace de leur génie dans la tradition, dans la langue, peutêtre dans les cerveaux de la race, cela est encore incontestable. Mais il nous semble impossible d'expliquer par là le fond de notre constitution cérébrale, par exemple la représentation de l'espace et du temps, le principe d'identité et celui de causalité. Ce ne sont pas là d'heureuses « hypothèses » qu'auraient créées des hommes intelligents, des hommes de génie, car elles sont appliquées, dès l'origine, dans toutes les démarches de toute pensée ; et la preuve en est qu'elles existent jusque chez les animaux qui ne parlent pas. Les bêtes arrivées à un certain degré de l'échelle animale ont en elles la représentation plus ou moins confuse et concrète de l'espace et du temps ; toutes ont une sorte de croyance pratique et irréfléchie à l'identité et à la causalité ; toutes, du moins, réagissent de la même manière sous des excitations semblables, d'une manière différente sous des excitations différentes ; toutes, quand elles arrivent à réfléchir quelque peu sur les actions des choses et sur leur propre réaction, témoignent de leur croyance vivante et vécue que tout a une raison d'être, de leur tendance à chercher les raisons des choses dans la mesure où ces raisons les intéressent, parfois aussi par jeu de curiosité. Toutes croient à une réalité indépendante de leurs sensations ou actions ; toutes croient à une corrélation déterminée entre leurs sensations ou actions et cette réalité. Le chat en train de faire un
(1) .M. Dergsoi), Préface de Vérité cl Réalité, de W. James.
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larcin d»' IVoiiiiigi', qui entend son niaitro et prend la fuite par peur du bâton, a le sentiment de la pinraliti' con-tituee par son maître, lui elle fromage, de la rrnlité de la présence du maître, de la possibilité des coups, de la relation coiistanle qui existe entre la découverte du larcin et la menace de coups; il établit une similitude entre l'avenir et le passe. Infortuné chat ! Il est déjà resclavc des « catégories " tant décriées par les pragmatistes et intuitionnistes, 11 se hasarde à distinguer le possible et le réel, le passager et le permanent, le fait et la cause, Van et le plusieurs, comme s'il s'était faussé l'esprit à la lecture de Platon! Et de même que lui, toutes les bétes on se préfigure l'intelligence humaine affirment implicitement, sans l'abstraire du réel, une vérité objective ; aucune n'est pragmatisle, t^y.) sinon ào'yw, et n'agit comme si elle inventait la vérité. L'enfant de l'homm»' est comme l'animal. Quelque préoccupé qu'il soil avant tout des intérêts pratiques, il témoigne de bonne heure, par ses actes et par sa curiosité active, que la pratique est pour lui une application de quelque connaissance qui, en elle-même, est théorique, indépendante de l'utilité ultérieure qu'elle peut avoir. 11 n'y a pas un enfant ni un animal qui pense' ou agisse comme s'il pensait : Cela est parce que cela m'est utile et que je le veua; ; dans toute la création, les pragmatistes sont les seuls à raisonner de celte manière.
Peut-être, cependant, les admirateurs de William James nous opposeront-ils des faits qui semblent favorables à la doctrine pragmaliste. Le bébé attaché à sa chaise, a dit l'un d'eux, qui voit tomber l'objet avec lequel il joue, ne se figure probablement pas que cet objet continue d'exist«'r: ou plutôt il n'a pas l'idée nette d'un objet, c est-à-dire de quelque chose qui subsiste, invariable et indépendant, à travers la diversité et la mobilité des apparences qui passent. Le premier qui s'avisa de croire à celte invariabilité et à cette indépendance fit une hypothèse que nous adoptons couramment toutes les fois que nous employons un substantif, toutes bs fois que nous parlons. Notre grammaire aurait été antre, autres
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eussent été les articulations de notre pensée, si rhumanité, an cours de son évolution, eût préféré adopter des hypothèses d'un autre genre. On en conclut que nous ne pouvons construire une phrase, nous ne pouvons même plus aujourd'hui prononcer un mot sans accepter certaines hypothèses qui ont été créées par nos ancêtres et qui auraient pu être très différentes de ce qu'elles sont (j).
Mais la question est de savoir si on place au nombre de ces hypothèses toutes les « catégories », permanence, identité, causalité, possibilité, réalité, etc. Si oui, que faudra-t-il penser de cette doctrine pragmatiste et nietzschéenne, où se renouvelle la pensée des Cratyle et des Protagoras ? Nous venons de voir que les animaux, qui ne parlent pas, qui n'ont pas de grammaire et ignorent profondément « les substantifs ■). font ici implicitement les mêmes « hypothèses v que nous. Retirez un os de la gueule d'un jeune chien, et cachez-le derrière votre dos ; le jeune chien ne croira nullement cet os anéanti, il le cherchera, il essaiera de vous l'arracher et au besoin de vous mordre. Quant au bébé encore assez peu développé pour croire ce que ne croit aucun animal, pour s'imaginer que son jouet tombé est rentré dans le néant, nous n'avons, pour notre part, jamais eu l'occasion de l'observer. Dès que les mouvements de l'enfant cessent d'être réflexes et ses gesticulations machinales, il ne laisse rien tomber sans chercher du regard où est l'objet. Je voyais un jour un tout petit enfant en bas âge qui, sur les genoux de sa mère, jouait avec un ballon en baudruche. A un certain moment il le pressa trop fort entre ses mains menues ; le ballon creva et disparut. Rien n'égale la stupeur du bébé; il cherchait partout, en haut, en bas, sans pouvoir s'expliquer cette subite disparition. Il était déjà persuadé que quelque chose persiste, et que rien ne change sans une cause qu'il faut chercher. Il n'avait pas besoin pour cela de substantifs. Même le petit enfant à la mamelle croit à la persistance de sa mère
(1) M. Bergson, loco citato.
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et du sciii qui le nourrit; il refusera le «ein de toute anlrf personne, tant il est peu persuadé du llux universel.
Ainsi, loin de eroire au llux perpétuel d'IIéraclite, tout animal, à plus forte raison tout enfant des hommes atlfud la persistance des sensations (|iril a éprouvées : n'est-ce pas l;"i le premier germe de t(»ute induitinn? Dès qu'une chose est, l'animal croit ou agit comme s'il croyait qu'elle va continuer d'être. Ce qui Yclonne, ce qui excite sa curiosité, ce n'est pas la permanence, c'est le changement : dès qu'il voit un changement, il en clicrthe donc le iirii avee ce qui précède. Le fauve le plus solitaire qui entend \\\\ bruit soudain tombe en arrêt, écoute, s'étoime, observi'. à moins que le bruit ne soit assez violent pour lui annoncer un grand danger et lui faire prendre la fuite. 11 n'est encore besoin pour cela ni de substantifs, ni d'adjectifs, ni de verbes. Les fonctions essentielles de l'intelligence sont aussi naturelles que les fonctions de la locomotion.
On dit que nos ancêtres auraient pu faire de tout autres hypothèses et créer une granmiaire toute dilferente. — IS'ous avouons n'en pas comprendre la possibilité. iNous ne concevons pas une langue quelconque sans des mots plus ou moins lixes et qui seront prononcés à propos d'objets ou d'actions plus ou moins semblables. Remplacez les substantifs par des adjectifs, vos adjectifs seront encore à peu près fixes et joueront le rôle des substantifs. N'employez que des vi-rbes, le résultat sera le même. (A)iit(ntez-vous d'interjections et d'exclamations, le cri de peur ou le cri de joie se distingueront toujours l'un de l'autre, offriront chacun des traits caractéristiques et plus ou moins permanents; ils Uniront par remplacer les substantif;, les adjectifs et les verbes. Cratyle avait parfaitement raison de ne pas parler devant le tieuve héracliléen ; mais il aurait dû comprendre (juil ne faut pas même l'aire un geste, ni le désigner du doi^l. Www plus, devant le thix universel, il faudrait cesser absolument de penser et d'avoir conscienc<> : une réalité toute lluente exclut la pensée connue la parole.
lee EsoujssE d'une interprétation du monde.
La grammaire n'est donc pns une série dhypothèses ; elle e,st l'expression des lois de la pensée, c'est-à-dire de ses fonctions essentielles, ('elles-ci, à leur tour, ne sont pas une série d'hypothèses, elles sont le prolongement en nous des fonctions et processus du réel, si bien qu'il y a coopération et solidarité entre notre conscience et la réalité des choses. Nos ancêtres n'étaient pas « libres » de penser et de parler à leur gré, selon leur « commodité ». 11 n'y a, pour l'homme normal, qu'une seule manière de penser et même de parler, c'est de penser et de parler en harmonie et en concours avec les choses mêmes, comme avec les autres esprits. La pensée n'est nullement pour cela une « copie » ; elle est une congruencc active et une collaboration avec la nature, comme avec le groupe humain dont nous faisons partie. Il y a une unité profonde des choses réelles avec l'esprit et des esprits entre eux ; c'est le sentiment de cette unité qui fait que nous croyons à la vérité et que, tout en Vinventant d'abord par notre effort scientifique, nous ne pensons l'avoir atteinte qu'au moment où nous la découvrons, c'est-à-dire où l'unité se manifeste entre notre pensée et les objets révélés par nos sensations, puis entre notre pensée et les autres pensées que nous révèlent également nos sensations. Croire à la vérité, c'est croire à quelque unité radicale et féconde sous la pluralité qui en dérive.
lY. — Les catégories et le réel.
Deux thèses importantes sont à établir. La première, c'est que les fonctions de la pensée n'opèrent point sur le monde la falsification dont les intuitionnistes les accusent: la seconde, c'est que tous les caractères attribués au monde par les intuitionnistes sont précisément ceux que résument les catégories.
En premier lieu, les functions de la pensée ne sont nullement ce qu'on a injurieusement appelé « un appareil de
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formes cii quelque' sorte déformatrices », destinées à nous faire voir les choses autrement qu elles ne sont, dette int' rprétation de Kant est celle des illusionnistes comme Nietzsclie • t de tous les misologues, qui ne voient dans l'intelligence qu'un procédé d'altération, de falsification, de morcellement du continu, de division de l'indivisible, de solidification du iluent et du vivant. •'
Les catégories ne morcellent pas le continu, mais, au contraire, permettent de le concevoir. L'idée de la cliaine causale universelle, — cause-effet et réciprocité de toutes les actions causales — c'est l'idée même de la continuité sans hiatus, ni interruption. A eux seuls nos états de conscience ne pourraient nous faire concevoir la continuité. Mais cette durée intérieure, dont on fait le type de l'écoulement ininterrompu, qui nous garantit qu'elle est toujours sans interruption, que la syncope, que le sommeil profond ne la suspindent point, que, même dans l'état de veille, nous ne confondoUN pas une série rapide de pulsations de conscience avec une conscience permanente et ininterrompue ? C'est pour des raisons intellectuelles que nous affirmons la continuité vraie et eomplète sous les apparences de la continuité dans l'espace et dans le temps.
La pensée, en interprétant le monde, ne divise nullement l'indivisible; c'est elle, au contraire, qui, au-dessus de la j>luralité incoiiérente des sensations, conroit ï unité et la totalité ; c'est elle qui nous remet nous-mème dans le tout. Pareillement, elle n'immobilise point le mobile par ses catégories ; c'est elle, au contraire, qui conçoit la succession sans fin des causes et effets. Il est vrai quelle admet aussi (lu permanent sous le successif; mais en cela elle ne fait que se conformer au réel.
Non moins inexacte est l'accusation de solidifier tontes choses dans l'esiiace. — Kant, au contraire, a fait voir que toutes les applications concrètes des catégories ont rapport au temps : de là les schrnies temporels, qui seuls rendent possible l'usage expérimental des fonctions intellectuelles :
nous sommes obligés de penser dans Je temps. La substance devient alors permanence dans le temps ; la causalité devient succession uniforme dans le temps ; la réciprocité causale devient simultanéité et solidarité dans le temps. La qualité même prend un aspect temporel et a pour schème le nombre, qui permet de distribuer des unités dans le temps et de les compter. Et ainsi pour toutes les catégories. Où donc est cette immobilité de mort que la pensée introduirait dans le monde pour le concevoir? Tout au contraire, elle n'est occupée qu'à suivre toutes les démarches et tous les tressaillements de la vie.
La pensée ne suppose nullement « inertes » les termes entre lesquels elle établit des rapports; elle suppose seulement que, si changeants soient-ils, si actifs et mouvants, ils ne produisent rien ex nihilo et ne reçoivent rien ex nihilo ; par conséquent, ils soutiennent des rapports déterminés et déterminables avec les autres choses et avec eux-mêmes considérés en d'autres monients. L'astronome qui calcule l'ûrbite de .Jupiter ne suppose pas Jupiter immobile ; le physiologiste qui étudie les effets du curare sur la sensibilité etla motricité ne suppose pas les animaux inertes et morts. Toutes ces accusations contre la pensée sont des affirmations en l'air.
On veut réduire la pensée à une adaptation au milieu physique, sous prétexte qu'elle prédit les phénomèmes physiques en déduisant le semblable du semblable. Mais la pensée n'est pas tout entière dans le mouvement du même au même. Son rôle est de marquer des différences, de découvrir des rapports semblables de causalité nécessaire. Cette opération s'exerce aussi bien dans le monde mental que dans Je monde pJiysique, quoiqu'eJJe devienne plus difficiJe à mesure que les données se multiplient et se compliquent.
Dans l'histoire, il ne s'agit pas de prédire des événements. Soutiendra-t-on pourtant que l'histoire est une œuvre de perception, non de conception et de pensée? Les faits ont été perçus autrefois, sans doute, et c'est là le point de départ;
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mais nous ne les percevons plus, et le rôle de l'historien e>t d<' les interpréter, de les penser. l'our cela, il use de choix et de sélection ; il met en relief certains événements et en supprime d'autres ; il dégage l'essentiel de l'accessoire, le significatif de l'insignifiant. Son but est de présenter un tout intelligible où les raisons des faits et les faits eux-mêmes soient enchaînés. L'histoire est donc une œuvre de pensée, bien qu'elle n'ait nullement la pn-tcntion de réduire son objet à des éléments qualitativement identiques. Elle étudie une évolution, un changement, et elle s'efforce de le rendre intelligible en sa continuité sans lui donner pour cela un caractère statique et discret.
Il en est de même pour les sciences qui ont pour objet l'évolution de la vie, pour celles qui ont pour objet l'évolution de l'esprit, l'évolution des sociétés, enfin pour la philosophie qui étudie l'évolution universelle. Nulle part la pensée n'immobilise son objet, nulle part elle ne le rend inerte et mort; partout, au contraire, elle montre des changements et des raisons de changenient, des rapport d'effet à cause.
Sans doute, ces rapports généralisés sous forme de lois n'épuisent pas le cas particulier et singulier ; mais, loin de nier la particularité et la singularité, ils l'expliquent, au contraire, par l'interaction des causes, par l'enchevêtrement des fils de causation, par la réciprocité universelle des actions. Dans le déterminisme infini, la pensée dégage des déterminismes finis qui s'y manifestent et qui sont les parties saisissables d'un "tout impossible à embrasser en entier. Les causations fragmentaires qu'elle saisit ne sont pas la causation intégrale et universelle, mais elles n'en sont pas moins réelles. De ce qu'elles ne sont pas le tout, on n'a nullement le droit de conclure qu'au delà de ce qu'elles nous montrent, la causation cesse pour faire place à l'indéterminisme. Il faut conclure, au contraire, que le déterminisme total déborde infiniment les déterminismes partiels que nous pouvons dégager de son sein, tout comme le déterminisme de la gravitation solaire et stellaire déborde infiniment le déterminisme
de la pierre qui tombe, quoique cette chute de la pierre soit liée à la gravitation universelle.
La pensée, en conséquence, n'est pas une falsification. Dire que, si tout animal est mortel, Pierre est mortel, ce n'est rien falsifier, tout au contraire. C'est simplement tirer une conséquence particulière d'un principe général où elle était réellement contenue. Voir la mort de Pierre dans la mortalité de l'homme et de l'animal, ce n'est sans doute pas voir l'univers entier ; mais, de ce qu'on aperçoit une partie réelle et vraie d'un tout réel et vrai, il ne s'ensuit pas qu'on falsifie, comme le soutiennent les Nietzsche, les AVilliam .James et leurs successeurs. La pensée abstrait et généralise, elle n'appauvrit pas pour cela le réel ; elle l'enrichit au contraire de perspectives infinies.
Platon et Hegel ont eu raison de ne pas réduire la pensée à la logique aristotélicienne et de soutenir que la dialectique intellectuelle va, comme la réalité doit aller, du différent au même, du même au différent. Ajoutons que la considération du même et de Vautre n'est que l'application d'une seule des fonctions de la pensée. Il y en a bien d'autres. La pensée, nous l'avons vu, considère les quantités, les qualités, les causes et les effets, les fins et les moyens, le possible, l'existant et le nécessaire. De telles fonctions sont loin de l'éternelle tautologie oùl'on voudrait renfermer Tintelligence.
La substitution de l'ordre intelligible à l'ordre sensible ou perceptuel, soit extérieur, soit intérieur, peut être accomplie par l'intelligence de manières différentes; selon la nature variable des objets auxquels elle s'applique. La pensée n'est pas réduite à un type unique et à un geste monotone, à un seul mot toujours répété : le même., le même... Si la science, qui n'est que l'inteiligence appliquée, était une tautologie, elle serait aussi stérile qu'elle est réellement féconde. La vraie philosophie, comme la science, est une dialectique qui suit par la pensée, autant qu'il est possible, le mouvement et l'évolution du réel, loin de s'immobiliser dans l'inertie et le repos.