III. L'ÉVOLUTIONiMSME AMI-SPENCÉRIEN
La grande loi du monde, selon Spencer, est le passage de l'homogène à Thétérogène, de l'indifTérencié à la différenciation et à l'individuation. Selon d'autres, au contraire (1), c'est le passage de l'hétérogène à Ihomogène, de l'individuation et des différences à l'universalité et à l'égalité. D'après ces derniers, la nature physique se caractérise par une tendance à l'uniformisation : niveaux, pressions, potentiels, chaleurs tendent à s'égaliser. En biologie, la mort tient en échec la tendance de la vie à s'individualiser et à tout ramener à soi ; la reproduction même est un parallèle de la mort et fait prévaloir le type uniforme de l'espèce. Dans la vie psychique, la science tend à égaliser les intelligences, l'art tend à égaliser les sensibilités, la morale tend à égaliser les volontés.
Remarquons d'abord que tous les évolutionnistes ont, comme Spencer, tort de ne considérer le développement du monde que sous une seule catégorie ; celle du )nê>nc et de ïa/ftre, de l'identité et de la différence. H y a bien d'autres points de vue plus importants, depuis celui de la causalité jusqu'à celui de la finalité et des valeurs de toutes sortes. Par exemple, la question de savoir si les hommes vont vers plus de ressemblance nmluelle et vers plus à'égalité n'est-elle pas moins importante que celle de savoir s'ils vont vers plus de bonheur et vers plus d'amour mutuel? Le problème de l'amour , ainsi que celui du bonheur, ne vit pas de simples questions de ressemblance ou de différence.
Même dans le domaine de la différence et de la ressemblance, les deux conceptions rivales de l'évolution s'attachent chacune à un seul côté des choses. Selon nous, ces deux
(1) Lalaiule, La Uissoluiion opposée à l'Evolution.
L'INTlilUMiKTATlON Df MONDK l'AU L'ÉVOLUTION. l^t
côtés dûivenl être réunis et nous énonçons ainsi la loi de l'évolution universelle : il y a dans le monde un passage croissant à plus d'hétérogénéité dans plus d'homogénéité, à plus do difrércnccs dans plus de ressemblances, à plus d'individiiation dans plus d'universalisation.
Selon les partisans de la disso/utio?i opposée à Vévolution, du mouvement //iro//////" d'assimilation opposé au mouvement évolutif de difl'érenciation, l'intellection suppose l'ininlelligibilité partielle et l'inintelligibilité décroissante de l'objet qui diffère de la pensée. « Voulez-vous me dire, demandait Panur:,^e, comment il se fait que. si le monde, par ci-devant eût été fou, maintenant serait devenu sage? » — C'est, répond M. Lalande, parce qu'il a vieilli. Toute vraie transformation temporelle résout des questions par le seul fait qu'elle a lieu. Il y a, selon M. Lalande, de la métaphysique dans le procédé administratif qui laisse mûrir les difhcultés jusqu'à ce qu'elles n'existent plus. Selon M. Bergson, le temps accunude les hétérogénéités; selon M. Lalande. il accunmle les hitmogénéités et les ressemblances. Un ne peut commencer à comprendre le monde que lorsqu'il est déjà assez involiié, assez assimilé pour que les choses s'y ressemblent et s'y répètent. De plus, son intelligibilité croit et son inintelligibilité décroît à mesure qu'il s'assimile davantage et laisse plus de place au méme^ à l'identique, au général, à l'universel. L'état final auquel tend cette conversion du monde succédant à sa procession, s'il est possible d'envelopper jiar ordre cet ét;it-limile, serait l'intelligibilité Cûi7iplète. Son état initial, au contraire, représente l'inintelligibilité absolue, ce qui ne peut être que constate comme différencié et individué, sans aucun espoir, même le plus lointain, d'en jamais découvrir le pourquoi. Ainsi, l'élan de la vie e.^t opposé à l'élan de la pensée, la procession à la conversion, l'aller au retour, l'évolution à riuvolulicn, le diabolique au divin.
Nous retrouvons ici la confusion entre intelligibilité et ressemblance, comme si le semblable seul était intelligible.
De plus, il nous semble arbitraire de. supposer qu'à Tétat initial du monde il n'y avait que du difFércnt. Au moins ces différences n'empèchaient-ellcs pas la simultanéité dans l'espace et dans le temps, la ressemblance spatiale et temporelle. En outre, ces différences se ressemblaient en tant (\[\ existant et causant des effets déterminés, sans quoi comment se seraient-elles manifestées? Si, enfin, elles étaient absolument transitoires et constituaient un devenir sans aucune permanence, elles étaient comme si elles n'étaient pas. Quel que fût donc le prétendu chaos primitif, il n'avait de chaotique que son extrême complexité, sa richesse en différences, qui n'excluaient pas certaines ressemblances et surtout n'excluaient pas l'action réciproque. Cette action elle-même, de quel droit la supposerions-nous fortuite, sans aucune espèc-e de lien entre tels effets et telles causes, entre tels principes et telles conséquences? Irons-nous jusqu'à supposer qu'une même chose pouvait à la fois être et ne pas être, différer et ne pas différer? S'il y avait déjà une logique immanente aux choses, il y avait déjà un ordre, et un ordre intelligible. A plus forte raison il y avait déjà une causalité quelconque et tout ne naissait pas de tout, au hasard. Les idées de hasard et de désordre sont d'ailleurs des pseudo-idées, dont l'objet s'évanouit dès qu'on le regarde. La prétendue inintelligibilité première, ie prétendu chaos initial sont donc des conceptions arbitraires et des rêves de l'imagination. Le pêle-mêle de différences recouvrait déjà des ressemblances, et la preuve, c'est qu'on admet qu'elles ont fini par apparaître, par se développer, par produire des régularités de plus en plus visibles et une intelligibilité croissante du monde. D'où ces ressemblances ont-elles pu venir ? Comment ont-elles pu s'introduire dans une différenciation absolue et absolument disparate? Invoquer l'effet du temps et du vieillissement, c'est faire appel à dea abstractions. Le temps, à lui seul, ne fera jamais se ressembler ce qui est absolument divers, et toute la vieillesse des siècles accumulés passera sur la dissimilitude fondamentale sans pouvoir y faire pénétrer aucune
1,'lNTKlll'HKTATION DU M 0 N D li l'Ait L'K VOU.' TIO .S . lS:t
-iiiiililudc. iW'. (jiii jirudnit di; l'cfFet, co n"esl pas le temps, ni l'âge, c'est la réaction ninlueiie des choses, tout comme, laiis un sac de cailloux qu'on agite, les cailloux finissent par ti'ouver mi équilibre et un ordre déterminé. S'ils n'agissaient pas et ne réagissaient pas les uns sur les aulres, Saturne inrail beau verser sur eux des siècles et des siècles, ils resteraient toujours ce qu'ils sont. Donc, si les ressemblances ont apparu dans le monde, si des régularités se sont montrées, c'est qu'il y avait déjà au fond des choses actions et interactions réglées, germe de l'ordre et de la loi. La tempête de l'Océan est tout aussi réglée que le calme des flots sereins ; seulement, la formule est plus complexe, donc aussi plus riche de lois entre-croisées. De même, pour le chaos prétendu inintelliqible, dont rinintelligibililé apparente n'est que l'infinie complication de données qui n'ont pas encore produit, par leur action réciproque, des courants de phénomènes plus visibles et plus simples.
L'inintelligibilité radicale de différences radicales et sans aucune ressemblance est une conception qui se détruit ellemême. Pareillement, lintelligibilité prétendue parfaite qui résulterait d'une absolue identité de toutes choses est non moins chimérique ; si tout était identique, tout serait un « t il n'y aurait plus rien à comprendre : la pensée elle-même s'absorberait dans son objet et toute intelleciion se serait évanouie. Il faut donc admettre partout et toujours de l'un et du multiple, du différent et du resseniblant, du causant et (lu causé, du (pialilîable et du (piaiililiable, de lintelligible, du concevable, du pensable.
(Ml insiste, et l'on dit : L'identité est ?eule intelligible; la différence est inintelligible. — Mais lideutité suppose elle-même quelque dinérence ; dire qu'une chose est identique à une autre ou même identique à soi, c'est supposer une (iiffrr c/iosc ou un (iit/rr napect sous lequel ou considère un même objet. Si non, il y aurait unité absolue, sans rien (le plus, non identité. Kt dans cette unité absolue la pensée ne pourrait plus trouver place comme distiihie de l'unile
même ; on ne pourrait dire que l'unité est intelligible pour riutelligence, l'unité serait, et ce serait tout. L'intelligibilité aurait donc disparu. D'où il suit que l'intelligibilité suppose plusieurs termes différents ou plusieurs rapports différents sous lesquels on considère un même terme. Donc enfin, l'identique n'est intelligible que dans le différent et le différent que dans l'identique. L'intelligence va de l'autre à l'autre en allant du même au même, puisque le second même est, sous quelque rapport, autre que le premier même. Ou l'intelligence est muette, ou elle dit des paroles distinctes^ quoique liées.
Ce que nous disons de l'intelligence, on peut le dire de l'être. Ou il n'y a qu'un seul et même être, unité absolue sans aucune différenciation possible ; ou il y a plusieurs êtres sortis de cette unité même, tout au moins plusieurs attributs ou modes qui la révèlent, et alors cette pluralité implique une différenciation. La dissolution ou disparition de toute différence serait le retour à l'unité pure et simple, le complet anéantissement de tout ce qui s'était manifesté sous une forme distincte, quelle qu'elle soit. Aucun processus de désintégration et de suppression des différences ne peut donc les supprimer entièrement sans aboutir au miracle de l'annihilation, non moins mystérieux que le miracle de la création ex nihilo. Aucune loi de la nature ou de l'esprit ne permet de supposer qu'une telle annihilation soit possible. La dégradation de l'énergie, aboutissant par hypothèse à l'équilibre universel et à la répartition uniforme de la chaleur dans l'infini, ne serait pas l'annihilation de la nature, mais son repos et, si l'on veut, sa mort. 11 y aurait toujours des différences de lieu et de temps entre ce qui est immobile ici et immobile là, immobile maintenant et immobile plus tard. L'énergie, même universellement répartie, serait toujours l'énergie.
Pareillement, dans le monde mental, supprimez toutes les différences individuelles, aboutirez-vous à remplacer vraiment les individualités différentes par des personnalités