I. L.V nlAïHlKMK AMlNnMlK
Il ne suffit pas de déltTiiiiiUT la dircctinii tiéiiérale que suit l'évolulidii du monde ; il faut encore déterminer le rapport de cette évolution avec la cause ou les causes qui la produisent. C'est la question qui fait l'objet de la quatrième et dernière anlinomie de la raison pure.
La quatrième antinomie, empruntée par Knnt à la catégorie de la modalité (réalité, possibilité et nécessité), concerne l't'^tre inconditionnel, fondement supposé de l'existence du inonde et moteur supposé de son évolution, que la tbèse affirme et que l'antitiièse nie.
La tbèse pose le besoin de remonter de conditions en conditions, jusqu'à l'idée d'une réalité inconditionnée et existant par elle-même, dont le monde est rémanation. Cttte idée a pour but de clore la série des conditions d'existence, qui, comme la série des conditions d'activité ou causes, va à riiiiini et oflre un rrijrrssus ad in/initum.
Kaut fait observer que cette tbèse cosmologique, ijui s'appuie sur l'expérience, n'a j)as le droit de faire un bond bors de l'expérience pour poser un être inconditionnel en deliors du monde: c'est dans le monde même que la tbèse est, selon Kant. obligée de placer une réalité inconditionnelle et nécessaire, ayant en elle seule et par elle seule sa possibilité et, du mémo coup, son existence. Mais, alors, il e^t
évident qu'on retombe sous les mêmes objections que celles qui s'élèvent contre une cause première ou primimi esse existant au bout de la série temporelle et formant le premier anneau de cette série. Un être absolu ne peut pas faire partie de la chaîne des êtres relatifs ; il n'est pas un premier commencement de cette chaîne ; il la soutient tout entière et la fait vivre éternellement, donc sans premier commencement, même dynamique.
Autant la thèse est illogique, du moins quand elle fait de l'inconditionnel un premier anneau du conditionnel, autant Tantitlièse est logique, qui dit que « tout le temps passé renferme toute la série de toutes les conditions, lesquelles, par conséquent, sont toutes à leur tour conditionnelles», d'où naît l'apparence de contingence pour chacune (1). Les conditions essentielles de l'existence réelle ont toujours été données, et il est mythologique d'imaginer un néant précédant l'existence; c'est seulement chaque être particulier, chaque phénomène particulier, qui est conditionné et n'existe qu'en vertu de ses conditions particulières. De même que rinfmité des causes secondes dans le temps passé et dans l'espace est donnée par cela même que l'action actuelle de ces causes est donnée ; de même, l'infinité des conditions se conditionnant les unes les autres est donnée par cela même quil existe aujourd'hui des réalités ccnditionnées dans leur possibilité par tout ce qui les a précédées et par tout ce qui les accompagne. Nous ne pouvons sortir de l'infinité, dont les choses finies ne sont que des parties ou des aspects. Ici encore le regressus ad infinitum est sans doute impossible, mais cette impossibilité tient précisément à la possibilité et à la réalité du progressiis ad iii/înitiim, qui existe, a toujours existé et existera toujours. Nous ne remonterons jamais au bout des conditions de ce qui se passe dans le monde ; précisément parce que toutes les conditions sont éternellement en jeu et roulent éternellement de l'une à l'autre sans que,
(1) Critique de la Raison pure, Irai. Banii, t. II.
SYNTH ES K DK LA CONTINU K.\ CK hT DU lJ KTi: I! M 1 MS M K. ib'J
ilans la série cosmique sans commencement et sans fin, (m puisse trouver rien de particulier qni soit inconditionnel. Notre conception humaine des choses ne peut pas reprodnire intégralement la génération éternelle, rélernelle évolution des choses mêmes.
Kn somme, toutes les thèses des antinomies sont, en définitive, conçues en vue de la « représentation » et de l'imagination ; toutes les antithèses en vue de la raison et do la réalité. Mon imagination a besoin de se représenter un premier commencement temporel pour s'y reposer: ma r;iisun s'y oppose et va toujours plus loin. .Mon imagination veut se représenter une limite à la division, une chose simple; ma raison s'y refuse. Le Uherum arhitrium DuViffurentix, producteur de séries nouvelles et premier anneau de ces séries causales, est également commode pour la représentation ; c'est un arrêt ; ma raison me demande des raisons et encore des raisons, des causes et encore des causes. Enfin, une substance inconditioimelle, d'où sortirait, comme un fleuve de sa source, la série des conditions de possibilité et de réalité, est une image aussi facile à se représenter que la suurce du iNil; mais la raison, elle, ne conçoit point de source à un océan inlini, éternel et immense ; elle explique le mouvement d'un flot par celui d'un autre, et ainsi de suite, sans pouvoir trouver d'arrêt et sans pouvoir affirmer qu'un ft-l arrêt existe.
La représentation humaine de l'univers, comme nous lavons montré dans X Evolulionnhmo. des Idccs-Furccs^ est statique; l'évolution même de l'univers est dynamique, et en même temps ratiomielle. Tel est le point de vue immanent de la cosmologie, qui peut être complété par le point de vue de la théodicée et de la morale, mais qui a déjà sa valeur en lui-même et par lui-même.
L'antinomie de l'existiiice contingente et de l'existence nécessaire porte principalement sur Vcsse et sur les rapports du possible au réel, tandis quf l'anlinomit' du libre-arbitre ( t de la détermination causale ])orte plus particulièrement
r/0 KSQUISSl!: D'UN'li INTERPRÉTATION DU MONDli:.
sur ïafjere et le vclle, sur les rapports de dépendance et d'indépendance dans les volonlés intelligentes.
Kant a excellemment défini la contingence, « ce dont l'opposé contradictoire est possible », non pas seulement l'opposé, mais l'opposé contradictoire, c'est-à-dire dans le même temps et dans les mêmes conditions. Le changement du repos au mouvement prouve bien que le corps qui est actuellement en mouvement pourrait être en repos à un autre moment et sous d'autres conditions ; aussi, quand on dit que le mouvement est contingent pour une pierre, on ne parle que d'une contingence apparente et empirique qui recouvre une réelle nécessité ; on veut dire alors que les conditions nécessitantes du mouvement peuvent être remplacées à un autre moment par des conditions non moins nécessitantes de repos; tout n'en est pas moins nécessité. La contingence vraie, au contraire, serait la possibilité du contradictoire au même moment, au même lieu, sous les mêmes conditions et toutes choses égales d'ailleurs.
Dire que les lois de la nature sont vraiment contingentes, c'est, qu'on le veuille ou non, dire que ces lois pourraient être absolument opposées, contradictoires avec les lois actuelles, dans les mêmes conditions, sous l'influence et par l'action des mêmes causes agissant dans le même milieu. Mais prétendre que les lois de la jiature sont contingentes, parce qu'elles n'ont peut-être pas toujours existé telles qu'elles sont, les choses mêmes n'ayant pas toujours été identiques, que, par exemple, la loi de Mariotle n'a pas toujours existé quand il n'y avait pas de gaz et n'existera plus dans certaines conditions possibles, c'est confondre le changement, qui est toujours nécessité, avec la contingence.
Auciuje des lois particulières découvertes par la science humaine ne sera jamais qu'approchée et probaO/e et sera toujours exposée, comme la loi de Mariotte, à être remplacée par une loi plus approchée et plus exacte, quoique encore provisoire en ce sens qu'elle n'embrassera jamais toutes les
SVNTIIKSI': Di: I.A ilONTINiîKNCK KT DU DÉTKIIM I N I S M K. 101
données de la question. De là on veut conclure que les lois de la nature sont contingentes. Ainsi, de ce que nos déterminations subjectives et humaines des lois objectives sont inadéquates à rensemble des déterminations réelles, de ce qu'elles ont besoin de recevoir sans cesse des déterminations nouvelles, plus précises, plus coujplexes, on conclut à Tindéterminisme. Mais provisoire et incomplet ne veut nullement dire contingent.
La contingence implique l'admission d'une cause indéterminée, n'expliquant pas plus un effet qu'un autre, ne Iburnissant aucune solution déterminée du problème ; c'est là supposer une cause qui n'est pas cause, une raison qui n'est pas raison. Sans doute la supposition n'est pas contradictoire parce qu'on suppose, la même cause produisant, sous les mêmes conditions, des eflets contraires dans deux moments (liffêrcnts. Mais si l'on pose la différence de temps comme étant, à elle seule, indifférente, ou a : Cause A produisant lert'et Ban moment «'; cause A produisant l'elfet noii-lî au moment a" ; et, comme l;i dilFérence de temps est indifférente, (•n peut la supprimer; il vient alors : Cause .\ produisant l'etlel \\ et reflet nou-B. C'est un pouvoir de contraires et même de contradictoires qui est ainsi attribué à la cause sous le nom de contingence.