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La doctrine de la contingence dans le monde étend au monde entier les divers paralogismes familiers aux partisans d'un libre arbitre mal entendu.
Le premier de ces paralogismes consiste à remplacer sans cesse la question de la ra/rsv////r' actuelle et déterminante par celle de Va pn'vislon intellectuelle, qui en diffère essentiellement (h. lî s'a;.;ii de savoir si. dans le monde réel, tout ce
\\) es. Appendice. La ciiliiiuo du ilolcruimi>iiio.
192 ESQUISSE D'LNK 1 NTK lîf H ÉTATl UN DU MONDK.
qui se produit a des causes déterminantes qui devaient le produire ; à cette question vous en substituez une autre : Les causes et leurs eliets pouvaient-ils être embrassés entièrement à l'avance par une intelligence ?
C'est là un déplacement illégitime de la question. L'impussibilité de prévoir pour l'intelligence n'est pas la possibilité pour le réel de produire indifféremment ceci ou cela, ce n'est pas l'indétermination des effets malgré la détermination des causes. Imprévisibilité et contingence sont deux idées entièrement différentes. Contingence entraîne bien imprévisibilité, mais imprévisibilité n'entraîne nullement contingence. Cette première confusion fait le fond de tous les livres contingentistes.
Un second paralogisme, parallèle au précédent, vicie tout le système de la contingence : c'est celui qui consiste à conclure de X irréversibilité K l'indétermination. Après avoir dit : vous ne pouvez aller par la pensée du présent au futur réel, donc le réel est réellement indéterminé, on ajoute : vous ne pouvez retourner du présent au passé, ni reproduire le passé, donc le réel est réellement indéterminé. Je ne peux pas recommencer les souffrances de ma dernière maladie ; si j'ai de nouveau la même maladie, elle ne sera plus tout à fait la même, ne fût-ce que par le souvenir de ma guérison qui me donnera un espoir que je n'avais pas la première fois : donc mes souffrances im.possibles à reproduire étaient indéterminées et contingentes. Bref, tout ce qui arrive n'arrive qu'une fois, tout ce qui est causé par une infinité de causes n'est causé qu'une fois de la même manière, donc il n'est pas entièrement causé et déterminé entièrement par ses causes. Ici encore les prémisses contemplent avec stupeur une conclusion qu'elles n'ont pas engendrée-: miratur non
sua ponia.
Un troisième vice consiste dans la substitution du rapport d'identité au rapport de ciusalité. Les partisans de la contingence raisonnent comme si la causalité consistait dans la réduction à l'identité ou à la similitude, c'est-à-dire dans
SYNTllKSIi l)K LA CO.NTl N G KN i:K KT DU DKTHUM I M S M K. 193
l';il)sence même de causalilé, dans la stérilité inellicace des causes dites efficientes, les(|uelles ne pourraient rien effectuer que d'identique dans le f(»nd à elles-uiêmes. Klles avorteraient sans cesse sans pouvoir engendrer : nous ne sortirions jamais de « A est A », et la natnrti serait comme nous réduite à répéter : « A est A »,
Mais pour qu'une cause produise un effet, il faut qu'clliproduise quelque chose qui dillére d'elle, sans (juoi elle ne produirait rien, resterait enfermée dans son inc(>mmunicable essence. Loin donc que le principe de causalité exclue la différenciation, Valtérilé, il l'implique. Mais la diiférence entre l'effet et la cause n'est pas l'indépendance de l'effet par rapport aux causes; elle n'est pas son indétermination, sa contingence. A étant posé, une chose différente B est posée et ne peut pas ne pas être posée ; voilà le principe de causalilé, qui ne signihe ni que A soit ]{, ni que B soit indéterminé et contingent, mais qui veut dire que : 1° 1{ n'est pas A; 2° B est déterminé par A. Le système indéterministe vit de cette dernière confusion, qui est encore une déduction fausse tirant des prémisses une conclusion qu'elles ignorent : toutes choses ne sont pas logiquement identiques, donc toutes choses ne sont pas causalement déterminées.
A Duhois-Ueymond disant que cehii qui connaîtrait l'étiit actuel de l'univers pourrait non seulement prévoir lavenir, mais en remontant vers le passé, nous apprendre qui fut le Masque de fer ou coniment mourut La Pérouse, on a répondu que les effets n'indiquent pas toujours le^ vraie? causes, parce qu'un même effet peut dériver de causes différentes, connue une même racine algébriquepeut produire une infinité d'équations. Tu litre d'eau en ébidlition ne nous révèle pas si la cause fui l'alcool, le pétrole, le bois ou le charbon. Dans l'expérience de Joule, si on met en deux ballons égaux 8 et 10 grannnes d'air, puis qu'on les fasse connnuniquer, chacun d'eux aura 9 grammes d'air ; mais ce même résultai peut être obtenu si on met d'un ciMé 12 gr.,de l'autre G. In nombre infini d'états de la malière peut produire le même phénomène.
104 liSQUlSSK D'L'NE INTEUPHETATION DU MONDE.
Cette théorie, croyons-nous, est vraie dans l'abstrait, non dans la réalité concrète. Une intelligence qui connaîtrait parfaitement Tétat actuel de l'univers saurait que les molécules d'air qui semblent actuellement en équilibre sont animées de mouvements dont chacun présuppose tel mouvement anlélieur et non tel autre ; de plus, elle saurait que tel physicien a dû ouvrir le robinet, etc.
Le problème est d'ailleurs tout spéculatif. Quelque solution que l'on adopte, l'indétermination n'existera jamais que dans l'intelligence sous forme d'ignorance, car, en fait, la distribution des molécules d'air dans les deux ballons a été déterminée d'une manière rigoureuse par leur position antérieure et par toutes les conditions où elles se trouvaient, soit qu'une intelligence finie ou infinie puisse ou ne puisse pas remonter du fait accompli aux causes (]ui l'ont déterminé. La contingence réelle ne résulte donc nullement de notre ignorance des causes réelles.
Dans sa thèse de 1874, M. Boutroux disait avec Loize et Renouvier : « L'indétermination qui subsiste invinciblement dans les moyennes relatives aux ensembles mécaniques les plus considérables a vraisemblablement ses raisons dans la contingence des détails. » Cela revenait à dire : les écarts de détail dans le tir au fusil, par exemple, indiquent un « clinamen » des balles de plomb. Tout récemment, M. Boutroux a écrit : « Contingence, c'est le caractère du fait pur et simple, lequel, isolé, reste inexpliqué et semble dès lors avoir également pu se produire ou ne pas se produire. C'est un concept relatif à une vue extérieure des choses, et où ne peut se tenir l'esprit qui réfléchit (1) ». iMais alors, pour l'esprit qui réfléchit, que devient la « contingence des lois de la nature »? L'expression de notre ignorance des détails et de leur réel déterminisme.
Les partisans de la contingence sont donc finalement enfermes dans ce dilemme : hasard ou détermination supérieure.
(1) Devuc de mélaphijsi'jue l'I moralr. mars 1910, p. 139.
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