‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 59 sur 158 · III. — l,K « TVi IIIS.ME · texte numérisé non relu

III. — l,K « TVi IIIS.ME

Un philosophe américain, h; prédécesseur de James, l'eirce, fabriquant un mot nouveau pour une idée ancienne, a proposé sous le nom de « tychisme » loulc une philosophie du hasard, où le régulier naîlrait de l'irrégulier, où l'unifurmilé extérieure de la nature serait analogue, comme Lotze l'avait soutenu, à l'uniformité interne acquise par l'iiabitude, seconde nature.

Nous avons vu de nos jours tous les partisans de la contingence aboutir à des idées semblables. Pourquoi la volonté même, disent-ils, n'engendrerait elle pas, quoique sans être nécessitée, des uniformités mécaniques? Et on rappelle que l( s habitants de Koenigsberg mettaient leur montre à l'heure eu voyant le philosophe Kant fjiire sa promenade journalière. — Mais précisément la régularité de cette promenade rentrait dans un déterminisme d'idées et d'habitudes. La promenade eût manqué à Kant, les raisons d'agrément, d'utilité et l'impulsion aveugle de la « coutume » s'unissaient pour plier la machine à la promenade quotidienne: d'autre part, aucune raison ne venant à la traverse dans cette existence fermée aux événements extérieurs, la promenade se trouvait résulter nécessairement de toutes les raisons positives connues ou inconnues. C'est ce que Kant aurait dit tout le premier, lui qui admettait l'universalité des lois de la nature.

Selon les partisans de Lotze, au contraire, ce que nous appelons les « lois •> ne serait jibis qwr des effets moyens et constants de causes inconstantes. Mais des effets de causes inconstantes et changeantes (je ne dis pas indéterminées] sont toujours nécessaires et les lois-effets sont des effets déterminés. Pour reprendre un exemple que nous aimons à citer, agitez irrégulièrement et au hasard l'eau qui e>t à lextrémilé d'un long tuyau, vous n'en produirez pas moins à

à l'autre extrémité des ondes régulières. Yotre main qui agite, pour raisonner comme Lotze, c'est le libre-arbilre, les ondes régulières sont les lois. Par malheur pour l'hypothèse, la loi (comme rapport de causes nécessaires) est déjà dans la main et dans le bâton qui agite, et qui ne peuvent se mouvoir que suivant les lois du mouvement ; et c'est en vertu de lois (je veux dire de causes régulièrement liées) que le mouvement, d'abord à^ apparence irrégulière, mais en réalité conforme à la totalité des lois mécaniques, prend plus loin pour nos yeux la forme d'ondes régulières, plus simples et plus visibles que ne le sont les figures géométriques complexes de l'autre côté du tuyau. Où est dans tout cela le prétendu hasard, la prétendue contingence? La loi du parallélogramme des forces, qui est, ce semble, bien régulière, s'applique à la première extrémité du tuyau, tout comme à la seconde et tout le long du tuyau.

Quand on dit que tout est soumis à des lois, on ne veut pas dire que ce soient les lois elles-mêmes qui sont causes, mais on veut dire qu'elles formulent les effets réguliers des causes. Pour aller jusqu'au bout de la contingence et du tychisme, il faudrait dire que l'identité ou non-contradiction et la loi de raison suftîsante ou, plus concrètement, de causalité, sont aussi des habitudes, nées au sein de la réelle contradiction et de la réelle déraison. Que gag-nera la morale à cet empirisme irrationaliste où sombre toute valeur propre de la pensée, et où la prétendue « volonté », la prétendue « personne » ne triomphe que sur les ruines de toute intelligibilité, de toute intelligence? Est-ce quand nous agissons aussi irrég-ulièrement qu'un bâton agitant l'eau du tuyau que nous sommes moraux, ou est-ce au contraire quand notre conduite est aussi raisonnable et régulière en ses principes que les ondes de l'extrémité?

On peut mettre au même niveau l'argumentation de Renouvier qui veut prouver la contingence par les loteries, et qui oublie que, au lieu de faire tirer la loterie par une main humaine, on peut tout aussi bien la faire tirer par une ma-

SYNTH fcSK riK LA CO NTl N »; KNCK ET DU DÉTEHM I N ISM K. 107

rhine brute, d'où il suit que cette machine possède aussi une activité contingente ( I .

Les partisans de la contingence traitent loutt.-s les lois comme si elles étaient des lois purement stafisliques, nullement causales, qui se borneraient à constater du dehors des grands nombres et des moyennes, sans pouvoir obtenir au dedans un iif.iits intelligible entre antécédent et conséquent. Il y a, par exemple, tant de fièvres typhoïdes bon an mal an; voilà un résultat qu'on peut constater sans savoir le moins du monde ce qui produit la lièvre typhoïde; on pourra même, grâce à la partie toujours laissée par la statistique aux Uuctuations et exceptions, imaginer, si l'on veut, des fièvres typhoïdes sans cause et prétendre que cependant, grâce à la neutralisation mutuelle des accidents particuliers, elles n'influent pas sur la moyenne générale. C'est ainsi que Renouvier raisonne poumons faire accepter ses fameuses exceptions aux lois, qui n'emj)èchent pas. selon lui, le soleil de briller, la terre de tourner autour du soleil, les hommes de vivre et de mourir tous, les uns de se marier au nombre moyen de tant par an, les autres de rester célibataires au nombre moyen de tant par an, etc., mais cette réduction désespérée de toutes les luis au type statistique n'empêcherait pas la contingence dèlre encore une hypothèse gratuite et improbable, même au point de vue de la statistique pure. Dans la statistique, la résultante ne suffit sans doute pas à révéler le détail particulier des forces composantes, mais la résultante constante révèle des forces composantes ayant certains rapports constants et déterminés.

D'après les simples lois de la statistique, le déterminisme des lois nalurelles est d'autant plus vérifié qu'on pousse plus loin l'analyse et que l'on conibine entre elles plus de lois. \\\\ particularisant de plus en plus les données auxquelles on applique le calcul, on voit se resserrer indéfiniment le champ

( l Voir Im l.ilierléel /»? Délerminism". où nous avons rappelé qn'nne içiroueUe lournant à tous les vents pourrait tirer la loterie aus^i hieu qu'un ministre des liuances.

198 liS0UlSS2 DUNE INTEllPHÉTATlON DU MÛNDl?:.

de l'arbitraire; le contingent est indéfiniment compressible (I). Une bombe atteint le but tant de fois sur mille; comment ne pas expliquer les apparentes exceptions, non par le c< clinamen » de certaines bombes, mais par des lois perturbatrices, elles-mêmes constantes, elles-mêmes sujettes à statistiques : frottements de l'air, maladresses, etc.

La loi des grands nombres implique à priori et la statistique constate à posteriori des exceptions ; la loi des grands nombres,. à elle seule, ne peut donc prouver déductivement que tous les événements soient déterminés sans exceptions ; mais elle prouve encore bien moins qu'ils soient indéterminés et contingents. Le mot « exception », remarquons-le, signifie tantôt exception à la loi statistique, tantôt exception à des lois de détermination causale (qui ne sont pas des lois statistiques). L'exception statistique n'est qu'une diversité de cas et d'épreuves.

Les faits ont lieu en vertu de lois dont la statistique est la manifestation finale. Les orages ne sont pas produits par la loi statistique des orages, mais la statistique permet d'inférer que les orages ont des lois. Les lois statistiques ne sont que hs résultats des lois causales. Le déterminisme ne consiste donc pas à prétendre que c'est la loi statistique qui cause les faits, mais à soutenir que la loi statistique, par sa régularité, révèle et résume l'action régulière d'autres lois, qui, elles, sont bien les lois déterminantes des faits. Bref, les moyennes sont des conséquences, mais la régularité des conséquences

(1) Nous l'avons dénionlié loiit au \o\\% Aan?, La Liherlé et le Déterminisme. les dernières causes particulières qui delerminent lel événement particulier, resteront loujours, il est vrai, en deliors de reasemi)le des causes qui délerminenl, par exemple, l'apparition de cet événement sur deux cent mille cas. Mais les dernières causes n'en font pas moins partie de l'ensemble infini des causes dont les lois viennent se résumer en se com|iosaiit dans la formule statistique. — On peut affirmer comme conséquence de la statistique les choses suivantes: 1» L'une au moins des séries est prédéi.erminée, à savoir la série des cas .rentrant dans la moyenne générale; 2° la seconde série, celle des cas opposés, des prétendues exceptions particulières, est limitée; lî» le rapport des deu.x séries est constant; d'où on déduit que les deux séries doivent être également les résultats de lois constantes; sinon, la neiitralisalion mutuelle n'aboutirait pas à des résultats constants; il pourrait y avoir trop d'un coté, pas assez de l'autre. — Les partisans de la contingence onl beau la renfermer dans d'étroites limites: si elle subsiste dans ces limites, elle pourra altérer le total des moyennes.

SY.NTIIKSK DE LA CO NTI N fJKNCh: liT DU UKTKIt M I N I SM K. lOii

-iipposc, dans l'interaction universelle, la rf-giilaritc (k? principes.

Le probabilisme dans nos jugemenls, qu'invoqntMit les partisans de lu contingence, ne correspond donc à aucun probabilisme dans les choses, à aucune contingence réelle. Il peut être probable qu'une boule noire sortira au bout d'une moyenne de tant de coups; objectivement, la boule sortira ou ne sortira pas; les choses sont ce qu'elles sont et seront ce qu'elles seront : nos calculs de probabilités ne les atteignent pas.

Concluons que nous ne devons pas confondre le hasard, simple forme de la nécessité, avec une réelle contingence.

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