IV. L'MTO-DKTKn.MIMSME l'SYCMIQlK
Ce qui nous semble résulter des travaux relatifs à la contingence, nous l'avons déjà montré dans notre Mouvement idéalisle, ce n'est donc pas qu'il existe réellement de l'indéterminé, du fortuit; c'est que, pour qui ?<"admet (/ue la détermination mécanique et scientifique, c'est-à-dire la détermination des choses /es unes par les autres dans l'espace et le temps (ce qui est le point de vue de la science extérieure, point de vue tout abstrait), il semble rester, par rapport à la connaissance, de l'indétermination et même du hasard dans les choses. Mais ce n'est là qu'un point de vue provisoire et abstrait, lui aussi. Si on ne conçoit pas cette indétermination comme réelle ^et les lois de la pensée, comme celles de la nature, nous en empêchent, il faut bien l'expliquer par u)ie détermination supérieure, d'ordre pst/c/iif/ue, (jui est la détermination par les appétitions et les idées. La détermination appétitive et intellectuelle est ainsi le complément de l'autre. Elle commence là où l'autre ne peut plus expliquer ; ou plutôt, les deux genres de détermination s'accompagnent partout: il n'y a pas de point du temps ou de l'espace où la détermination mécanique cçsse pour laisser
place à la détermination psychique; celle-ci fait déjà le fond de la détermination mécanique, qu'elle déborde et dont elle se dégage de plus en plus.
Les partisans de la contingence ne voient dans le déterminisme causal qu'un procédé à l'usage de l'homme pour agir sur la matière; donc, disent-ils, il n'a pas de \aleur en soi. Mais d'abord, pour qu'on puisse agir sur la matière, il faut que le sujet agissant et l'objet réagissant agissent et réagissent selon des lois communes qui s'appliquent aux deux termes et à leurs relations. Le déterminisme a donc ici une valeur objective. De plus, le sujet et l'objet agissant dans l'ensemble des autres sujets et objets, il faut que leur action soit conforme aux lois de l'ensemble. Le déterminisme a donc ici encore une valeur objective. Ajoutons qu'il est également applicable aux relations des sujets entre eux, à la vie sociale, qui, d'ailleurs, n'est qu'une partie du grand tout. Le déterminisme est donc de nouveau valable dans ce domaine.
Allons plus loin. Considérons l'hypothèse de la contingence. S'il est une supposition qui ait été faite pour notre humaine commodité, c'est bien celle-là. L'homme a supposé que dans les choses, dont il ne voit pas toutes les causes, il y avait un élément d'indétermination qui lui permettait de les déterminer à son gré. Il a cru aussi qu'en lui-même il y avait un élément d'indétermination lui permettant de se déterminer selon son bon plaisir. Si les hypothèses utiles à la vie n'ont pas de valeur objective, c'est de la contingence qu'il faudra dire, bien plus que du déterminisme, qu'elle est un mode de représentation plus ou moins illusoire, mais utile pour l'action ou que nous croyons tel. Encore cette utilité est-elle bien restreinte ; car, s'il faut que l'avenir ne soit pas entièrement déterminé en de/iors de notre action, pour que nous puissions agir, il faut aussi qu'il soit déterminé pour tout ce qui n'est pas notre action, déterminable aussi par notre action suivant des lois; enfin, il faut que notre action même ne soit pas un pur hasard ou un pur caprice.
SYNTIIKSK DE LA CONTING ICN CE KT DU Dh'TERM I N 1 SM iï. 2(l|
On ne voit donc pas la supériorité de la contingence sur le déterminisme des raisons et des causes ; on en constate, au contraire, liiifiTiorité, à mesure que la science se dévj-loppe et que, d'autre j)art, la conduite humaine devient plus rélléchie et plus scientilique. (iénéralisons pour conclure. Si l'intelligence et rintelligibililé ne sont que de simples moyens de la vie, la non-intelligibilité entraînant la non-intelligence est encore bien mieux un siniplu moyen, fort inférieur aux autres, comme l'absence d'yeux pour \oir est une infériorité par rapport à de bons yeux grands ouverts ^ur toutes choses. Lulililarisme des partisans de la contingence se retourne ainsi contre eux.
La doctrine du pur hasard proclame que tout est possible et le nécessitarismo exclusif que cela seid est vraiment possible qui arrive ; mais, le champ des possibilités étant inconnu, les spéculations de ce genre sont en l'air. Stuart Mill croit qu'en dehors de notre monde, il peut exister une quantité innombrable d'autres mondes, où les lois du nôtre ne trouvent point à s'appliquer et qui nous paraîtraient à nous dans un état chaotique; mais, s'il en était ainsi, nous n'en croirions pas moins que ce chaos même est un pêle-mêle de causes encore non démêlées, où rien n'arrive que ce qui est causé et causé tel, non autrement.
Nous ne sommes nullement dupes du caractère rehitif et en grande partie imaginalif des explications purement mécaniques, où les symboles jouent un rôle énorme ; nos symboles n'en enserrent pas moins sinon la réalité même, du moins les rapports constants, de manière à nous permettre la prévision en ce qui concerne les rapports. Le déterminisme scientilique ne porte et n'agit assurément que sur l'envers des choses, mais il les soumet cependant à ses prises. L'artisan des Gobelins, pour reprendre dune autre manière une comparaison célèbre, travaille à sa tapisserie par l'envers, sans en voir l'endroit : il n'en réussit pas moins à entrelacer les tils aux mille nuances et à leur faire représenter docilement la pensée de l'artiste. C'est parce (ju'il agit selon un
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plan et un modèle, donc en corrélalion constante avec la pensée du dessinateur. Le déterminisme de Veiivers n'autorise pas à affirmer l'indéterminisme de Vendroit.
On sait que, pour Leibniz, les vérités dites contingentes sont aus^i riches de raisons suffisantes et même plus que les vérités dites nécessaires ; elles n'en diffèrent que par l'infinité des propositions au moyen desquelles on pourrait les démontrer. Tel « fait », dit contingent, telle « individualité » dite contingente, sont les résultats d'une infinité de raisons et de c;»uses ayant agi dans l'infinité de l'espace et du temps; elles supposent une infinité a parte post dans la durée, une infinité actuelle dans l'espace, une infinité actuelle dans l'interaction des êtres.
Nous avons toujours, pour notre part, maintenu dans le déterminisme cette idée de l'infinité aclueHe, qui est libératrice par le champ qu'elle ouvre à la pensée et aux possibilités de l'action. Nous l'avons toujours défendue contre les objections de la logique simpliste fondée sur la prétendue contradiction inhérente à rinfinité.
Nous avons toujours soutenu que nous baignons dans l'infinité. Il en résulte que nos humaines conceptions de déterminismes finis et rigides sont inadéquates et que partout la réalité les dépasse ; mais par quoi ? — Selon nous, c'est par des déterminations plus profondes et plus voisines de l'être même, de l'être psychique et moral. Selon les partisans de la contingence, au contraire, c'est par l'indétermination. Nous avons été des premiers à rendre le déterminisme aussi dilatable qu'il est possible, mais nous l'avons toujours maintenu sous sa forme intellectuelle et morale comme la loi de la pensée et de l'action.
Les efforts faits récemment en faveur de la contingence auront été utiles en ce sens qu'ils empêchent la pensée de se figer dans un déterminisme physique ou mécanique ; mais il ne faut pas, par un excès contraire, que la pens.ée s'évapore dans l'indéterminisme. L'enchaînement des raisons d'être à l'infini, — je ne dis pas seulement des raisons mécaniques, — de-
SYNTH(;SI': DK LA CONTl NG KNCK KT DU D ET Kll M 1 .\' ISM K. 20:1
nicure la rc.'gic iiidispeiisahle de la >cienc»'. il tsi le mode miic:'sel selon leqtjcl la multiplicité des faits devient pour notre esprit une nntnn', un niondf, un rnsntos; mais le délermini?me n'est qu'une série de rapports réciproques qui ne peut être donnée comme une révélation objf.'Ctive où s'épuiserait le di'Kenir o\\ Vèlre de chaque fait singulier, sou fif/i on son fsse. Il y a au fond des choses plus que notre déterminisme à forme intellectuelle ne peut saisir. Voilà ce qu'il faut retenir d(.'S discussions sur la contingence et la nécessité. La eontingenc<', encore un coup, n'est (juim déterminisme d'ordre supérieur, et le déterminisme n'est lui-même que le réseau, de plus en plus ilexible à mesure qu'on s'élève, où se meuvent les êtres en mutuelle interaction. Plus le déterminisme devient intellectuel et moral, plus il tend vers une idi-ale spontanéité de l'être.
Telle est, à notre avis, la solution de la quatrième antinomie : la contingence est une idép-limile, vers laquelle tend l'idée de causalité déterminée, à mesur*^ que l'on conçoit cette causalité comme de plus en plus psychique, intellectuelle et morale. Kn outre, la notion de contingence est une idéc-forcf-^ qui excite notre volonté à agir et à marcher en avant comme si tuutes les lois pouvaient être tournées par quelque nioven, comme si toutes les barrières pouvaient être reculées, tous les obstacles à notre action renverses lim après l'autre, imu pas au hasard, il est vrai, mais en conformité à des raisons d intelligibilité qui peuvent devenir des moyens de liberté.