I. — La critique du pluralisme
Le monde ne nous est accessible que par la multiplicité infinie des sensations qu'il cause en nous, et dont nous ne voyons pas en nous l'origine ; contre ces sensations réagit notre volonté de conscience, qui les ramène à l'unité. Expérience, c'est unité ; et il n'y a point d'expérience sans pensée, sans réduction à l'unité.
L'interprétation philosophique est la réaction de notre volonté de conscience tout entière sur la totalité des impressions venues du monde, pour coordonner et systématiser ces impressions, pour en faire ainsi un microcosme, qui sera la projection du macrocosme dans notre intelligence. Dès lors, la philosophie de l'avenir sera toujours soumise à une double conditioH : 1° être la plus expérimentale qu'il est possible, de manière à suivre en so^n détail la pluralité infinie des choses ; 2" être la plus unifiée qu'il est possible par la pensée, la plus rationnelle quil est possible, donc monistique. Comment la pluralité dans l'espace ne serait-elle pas absolument infinie là où une infinité de positions différentes et de rapports différents peuvent être établis? Mais, en même temps, cette infinie pluralité est tout entière soumise aux lois de l'espace, ramenée à l'unité de ces lois. Les lignes possibles de la géométrie sont en nombre infini, mais ce sont toujours des figures sous l'inflexible domination des lois géométriques,
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promotion de Ui logiqiH'. De nK'^mc, comment l;i pluralité dans le tt-nips ne serait-elle pas infinie, puisrpi»; le temps est lui-même infini ? Mais aussi toutes les choses les plus diverses (jui deviennent dans le temps ont-elles ce caraetère commun d'aller du passé à l'avenir à travers le présent ou V actuel. Intinies sont les combinaisons mécaniques dans l'espace et dans le temps, mais ce sont toujours des combinaisons mécaniques; plus, donc, il va de pluralisme mécanique, plus il y a de monisme mécanique, où triomphent les inéluctables principes de l'inertie mécanique et de l'équivalence mécanique. En général, deux objets que vous discernfz sont évidemment toujours disceniablcs, soumis par conséquent au principe de Leibniz; sans quoi vous ne diriez pas qu'd y a deux objets. Mais, en même temps, vous ne direz pas qu'ils sont deux, ni plusieurs, si vous n'apercevez pas en eux quelque trait qui permette de les comparer et, en partie, de les (issimi/cr, soit sous le rapport de l'espace, soit sous le rapport du temps, soit sous ce rapport que vous les pensez tous réels^ et qti'ils sont tous en action causale les uns sur les autres, et qu'ils ont tous des raisons, et enfin que chacun est identique à soi-même. Le pluralisme réduit à lui seul s'abîme dans, le néant, et il en est de même d'un monisme réduit à lui stul. Toutes les controverses actuelles sont donc la preuve d'une certaine myopie delà part des différents adversaires. Ils ne voient pas que |)lus un montre de pluralité dans les choses, plus on y montre d'unité, et inversement.
« Nos équations, dit >L Poincaré, deviennent de plus en plus compliquées, afin de serrer de plus en plus près la comj)licati(>n de la nature. » Sans doute, mais ce sont toujours des équations, selon les mêmes lois mathématiques, selon les mêmes lois logiques d'identité et de raison suffisante, ^i bien (jue, plus vous descendez vers le pluralisme, plus vous munlriv, la domination à l'infini du monisme, plus vous mettez à nu la pénétration en toutes choses de la logique et des mathématiques, donc de rintellii^ibilité tt de l'intilligence.
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Notre intelligence, disent les pluralistes, est éprise de simplicilé ei d'uniformité. Pourquoi? C'est, selon eux, parce qu'elle économise l'effort. Elle veut donc que la nature soit arrangée de manière à réclamer de nous, pour être pensée, «la moindre somme possible de travail». Cette explication utilitaire de l'intelligence est bien digne des pragmatistes, auxquels on l'emprunte : intérêt et paresse, voilà, à les en croire, le fond de la pensée.
Pour nous, nous croyons exactement le contraire. Le principe que nous posons est le suivant : « L'intelligence est éprise de perfection ; éprise d'intelligence parfaite, donc d'intelligence parfaitement consciente, en même temps que parfaitement active. Mais il n'y a pas de conscience possible, donc d'intelligence possible, sans synthèse, sans réduction de l'infinie pluralité à l'infinie unité. »
Les pluralistes diront : Pourquoi voulez-vous avoir conscience ï Pourquoi avez-vous la «volonté de conscience»? Nous avons déjà répondu : parce que la conscience est une perfection, parce que l'existence qui n'existe point pour ellemême équivaut à une pauvreté infinie et ne peut jouir de soi. Une félicité sans conscience serait l'indifférence et l'insensibilité. Voilà la raison profonde pour laquelle toute volonté veut la conscience, la conscience totale et universelle, la joie intégrale de la vision une et indéfinie, la perfection.
Apercevoir la multiplicité du tout, cela est bien ; apercevoir en même temps l'unité du tout, cela est mieux encore. Il ne s'agit pas là de «simplifier» en vue d'une facilité plus grande; il s'agit d'unifier en vue d'une perfection plus grande. Ce n'est pas par économie d'effort que je veux voir tout en un, un en tout, c'est parce que cette vision est celle de la réalité même, en sa richesse infiniment multiple et en son harmonie infiniment une ; ma volonté de conscience va au parfait et ne se repose que dans le parfait, contemplé avec un absolu désintéressement. Ce qui est paresseux, utilitaire et égoïste, c'est le pluralisme qui s'arrête à moitié chemin, accepte l'amas multiple des choses tel
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• piil fsl doniK', renonce à l'effort de le comprendre, de 1'^ relier au tout, se contente de déchiffrer deux ou trois vers du i^rand poème <!t ne cherche pas à pénétrer le sens de l'épopée universelle. Singulière contre-vérité! Il semble au pluraliste qu'il ne faille pas d'effurt pour unifier les choses diverses et que, par exemple, l'hypothèse d'un Newton sur la gravitation universelle ait été une hypothèse paresseuse, une hypothèse de paresseux. Ce sont, encore un coup, les pluralistes qui économisent eux-mêmes leur effort et renoncent, dans l'ascension de la pensée philosophique, à gravir les dernières cimes d'où ils domineraient tout l'horizon. De là la conception de !'« univers pluralistique », pièces et morceaux sans lien, mauvaise tragédie faite d'épisodes décousus, comme celle dont parlait Aristote, conscience dispersée en sensations disparates, conscience de rêve, monde de cauchemar. Tandis que la pensée, dit-on, avec ses habitudes d'économie, se représente les effets comme strictement proportionnels aux causes, la nature prodigue dépasse les causes dans les effets. Nous ne saurions comprendre ce qu'on entend {)ar des effets proportionnels aux causes; il nous semble que les proportions sont ici inexplicables ; ce n'est pas sous cette forme, selun nous incurrecte et trop vague, que s'exprime le principe de causalité. Ce principe pose que les effets sont déterminés par les causes et déterminés de la même manière par les mêmes causes, d'une manière différente par des causes différentes ; bref, que A étant posé, B est posé par son lien universel et constant avec A. Il n'y a pas là la moindre vcownnic de la part de l'intelligence, ce n'est pas pour épargner son effort (jue l'intelligence rattache les mêmes conséquences aux mêmes principes, et refuse de conclure tantôt que, si A -- 15, et si n=:C, A = C. tantôt tjue si A =: n et si 1> = C, A n'égale pas C. Il n'y aurait, au contraire, rien de plus économique que le dernier système, car l'intelligence n'aurait plus qu'à se croiser les bras sans faire le meindre elVort, tout effort étant devenu parfaitement inutile pour essayer de saisir l'insaisissable. Si, au contraire,
l'intelligence pose en principe qu'elle a partout quelque chose à faire, qu'il n'est pas un seul point dans l'immensité €t dans l'éternité où sa tâche cesse, un tel principe ne sera certes pas « l'économie de l'effort ». S'il y a partout des causes et des raisons à chercher, c'est pour nous la tâche infinie et non la tâche économique. Sans doute notre intelligence, se sachant finie, ne prétendra pas s'appliquer tout d'un coup à tout à la fois ; mais si elle doit diviser son effort pour le rendre possible, ce n'est pas en vue d'appauvrir le réel, ni parce qu'elle est avare de ses forces ; c'est, au contraire, parce qu'elle veut toujours les prodiguer, sans jamais les perdre.
Les pluralistes reconnaissent que l'expérience même nous montre les parties reliées à d'autres parties par des relations observables ; mais, selon eux, les choses sont « fluides» et les relations « flottantes «, sans qu'on puisse savoir si chaque chose est coordonnée non seulement à d'autres choses, mais encore au tout, comme le voudrait notre raison.
A quoi on peut répondre : Où voyez-vous ces choses fluides et ces relations flottantes? Seriez-vous dupes de la « fluidité » des liquides, des gaz et de l'éther, au point de croire que leur existence et les relations de leurs parties sont flottantes, indéterminées, indéterminables? Il suffit de savoir quelques éléments de chimie pour être détrompé et lier connaissance avec des relations définies entre les corps, si fluides soient-ils. Est-ce donc dans le domaine mental que vous trouvez cette fluidité et ce flottement? Mais c'est une ingénuité de croire que nos sensations, nos émotions, nos plaisirs et nos peines, nos pensées et nos idées, nos appétits et nos désirs sont livrés à l'arbitraire, alors que, plus la science fait des progrès, plus elle découvre de lois et de relations fixes. L'indétermination apparente est le pendant du hasard et de la chance, qui reculent à mesure que notre ignorance recule. Les pluralistes se contentent donc d'assertions vagues et de mots ambigus : c'est dans leur esprit que tout flotte.
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Oiianl à croire que les relations causales et autres existent hieii entre une partie et une autre, mais n'existent pas entre toutes les parties, c'est rester à moitié ehcniin et se payer encore de conceptions arbitraires, (lomment savez-vous que toute partie est liée à une autre partie? Vous prétendez que c'est « par l'expérience », mais l'expérience ne vous en apprend pas si long ; elle vous montre seulement certaines parties liées à d'autres parties, c'est par un besoin de l'esprit que vous universalisez ; soyez logique et comprenez que c'est précisrnicnt la conception plus ou moins claire d'un tmit-un sysléniatiqtiement lié par la loi de causalité réciproque qui vous fait chercher des causes particulières pour chaque chose, pour chaque partie. Des que vous affirmez une cause, vous affirmez toutes les causes.
Le pluralisme se contente d'assertions vagues et indéfiiiirs : La réalité ne forme pas un ensemble, elle est multiple, elle est un fiux, un devenir, elle n'a pas « d'armature logique >», elle n'est pas simple et « économique », elle n'est pas « systématique », elle n'est pas un tout clos, arrêté, fixé dans les cadres immobiles de la pensée. Toutes ces métaphores ambiguës n'avancent en rien la question, que seules pourraient avancer des définitions, des analyses et des synthèses.
Non, certes, la réalité ne forme pas un « ensemble », un « tout », si vous entendex par Là, comme Renouvier, un tout fini, un ensemble arrêté et fermé; la réalité est infinie, infiniment infinie; mais en quoi cette infinité l'empêche-t-elle d'être en même temps, une, cohérente, solidaire en l'infinité de ses parties? Non, sans doute, elle n'a pas d'armature logique pour la soutenir comme du dehors ; mais elle a une armature causale, ou plutôt elle n'a aucun besoin d'armature, étant la causalité infinie et réciproque, partout causante et cau^ée. Par cela même, elle a en soi sa rationalité immanente, son intelligibilité infinie qui déborde toute intelligence finie, non parce qu'elle l'enveloppe de ténèbres, mais parce qu'elle l'enveloppe de lumière. Comment donc l'appeler un «univers économique», une sorte
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de résumé à notre usage, comme un manuel d'examen ? Loin d'èti-e économique, la réalité est partout prodigue et débordante ; ce qui ne \eut pas dire que sa prodigalité soit inintelligible, irrationnelle, sans cause et sans raison, désordre \rai et absolu, où nous seuls, pour économiser notre pensée, nous introduirions Tordre après coup, par une « invention » utile uniquement à nos besoins, comme quand nous mettons dans les constellations un ordre factice pour pouvoir faire une carte mnémonique du ciel. De ce que notre science est toujours plus ou moins économique et le sait, de ce qu'elle abstrait et borne ses points de vue, il ne suit nullement qu'elle croie à un univers économique et abrégé. C'est précisément parce que l'univers n'est pas économique que notre science est obligée, pour le comprendre progressivement, de borner ses efforts à certaines perspectives qu'elle est loin de prendre pour le tout. Quand nous parlons de la « simplicité » de la nature, nous ne voulons nullement dire qu'elle ne soit pas en même temps d'une complexité infinie. Ce mot de simplicité, d'ailleurs vague et dont on a certainement abusé, veut dire seulement que tout est lié, que l'infinité n'est pas faite de morceaux épars, qu'elle n'est pas le mauvais poème fait d'épisodes détachés dont parlait Aristote. C'est alors que la réalité serait vraiment économique. C'est l'univers pluraliste qui est l'univers économique et pauvre, où les choses forment des chaos épars, avec des trous et des hiatus de toutes sortes, avec des vides sans nombre qui sont une économie de réalité et d'intelligibilité tout ensemble. Y a-t-il rien de plus maigre, de plus avorté, de plus avare que l'univers sans lien des pluralistes, avec ses îles de néant, de ténèbres et de mort? Parce qu'ils ont chassé l'intelligence et l'intelligibilité, les pluralistes s'imaginent naïvement, qu'ils ont enrichi leur monde d'immenses richesses. Voyez plutôt! Au lieu d'un monde, ils nous en offrent une multitude, sans lien logique entre eux ; cette pluralité n'est-elle pas plus riche? Le malheur est, pour leur système, qu'un seul univers infiniment infini est plus riche
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<|ii(; leur misérable collection de mondes décousus et errants dans le vide. Ils ne veulent pas d'un monde '< systématique ». (Ju'entendent-ils parcelle nouvelle ambiguïté rpi'ils ajoutent aux autres? Systématique ne veut pas dire r/o.«, arrêté, figé, crislallisé. Uuand on dit que l'nnivers est un système à la lois rationnel et réel, on ne veut pas dire qu'il soit muré dans une prison et arrêté dans sa course. On veut dire simplement qu'il a en soi un ordre profond et infini comme luimême, qu'il est baigné partout et en tout d'une lumière intelligible, comme on dit que tous les corps sont baignés et pénétrés d'éllier à l'infini. Cette lumière immanente n'empêche pas le monde de se mouvoir et de marcher ; tout au contraire. L'univers misérablement systématique, c'est celui des pluralistes, qui font de leur système la mesure des choses et croient que, là où ils cessent d'apercevoir de l'ordre et des r;ùsons, l'ordre et les raisons finissent ; ils prennent leur l)auvre petit horizon pour le ciel inliiii. Quand ils ne peuvent plus épeler le prand poème, ils disent : Rien n'existe que des morceaux détachés, des rhapsodies sans unité. El ils croient qu'un univers incohérent, délirant et fou, est plus beau et plus grand qu'un univers où l'ordre règne à l'infini.