II. — L\ T1Ù:SF, hV MONISME l'ANPSYCFUQlE
Maintenant, connnenl unifier les êtres? Par im X. im inconnaissable, un noumène?Mais ce n'est pas là ime unité plutùt qu'une multiplicité, jtlntùt que quelque chose qui n'est ni unité ni multiplicité. .Vdmetlons même cet X du noumène aux confins de tout le pensable. Il faudra bien, tôt ou tard, revenir au pensable, aux choses que nous pouvons nous représenter; et la même question surgira de nouveau : Counnent nous représenter tant bien que mai la nature du réel? Or il y a, pour une jiartie de la réalité, une représentation qiù e: t confirmée de tous points, c'est celle des autres êtres vivants et conscients comme étant plus ou moins ana-
logues à nous-mêmes. Si je crois qu'un chien attaqué par moi va se défendre, comme si un autre moi-même était dans la peau du chien, cette induction réussit selon mon attente et tout se passe comme si le chien irrité se défendait. D'autre part, la science rapproche de plus en plus végétal et animal; donc, ici encore, du côté psychique, les mêmes éléments essentiels doivent subsister. Enfin, jusque dans le minéral, on entrevoit les germes de la vie. 11 n'y a donc pas de milieu; il faut admettre, ou le monisme psychique, ou une pluralité sans loi et sans aucune représentation possible, ou encore une absence de pluralité comme d'unité : l'abîme (i). On aboutit donc nécessairement au monisme psychique, c'est-à-dire à une doctrine d'unité fondée sur les faits intérieurs et qui représente le monde entier comme analogue à la vie consciente ou subconsciente. On ne peut assurément absorber la réalité dans la pensée proprement dite sans constater « un reste », mais, quand on l'absorbe dans la vie consciente ou subconsciente, le reste est diminué, car on y introduit alors
(1) Cf. Introduction, p. xxxii et \xxiii. » Pour rendre le nioiide aussi intelligible el aussi un qu'il est possible, il faut un type d'existence universelle qui en fournisse, pour ainsi dire, l'unité de composition. Ce type d'existence doit-il ètie cherché (ians la conscience ou au dehors'.' Voilà le problème.
» .Mais d'abord, nous ne connaissons directement que ce qui est dans la conscience ; ce que nous disons être au dehors n'est conçu (|iie niédiatement.
» En second lieu, le dehors n'esl conçu que par une répétition ou une dimiiiulion de notre conscience. Par une répétition et duplication, s'il s'agit des autie< sujets Conscients que nous nous représentons à notre image. Par nue dimiiuition, s'il s'agit des êtres dits matériels, que nous concevons en les dépouillant d'un certain nombre des attributs de notre existence consciente; nous appauvrissons notre conscience, nous la réduisons à ce qu'elle offre de plus élémentaire : acli' vite el passivité. De celle façon, nous concevons des furces extérieures qui ne seraient que des sources de résistance ou de mouvement, et nous répandons dans l'espace ces résidus de nos sensations visuelles ou tactiles, sous le nom de corps.
» Selon Nietzsche, nous lisons le monde extérieur dans notre conscience comme le sourd-muet lit sur les lèvres les mots qu'il n'entend pas directement. Selon nous, au contraire, c'est quand nous regardons le monde extérieur que nous lisons sur les lèvres de la nature des mouvements dont le sens intérieur nous échappe; en nous seulement, au fond de notre conscience retentit en écho la musique des sphères. Choisissez un type d"L'xisleii<e non conscient, non réductible à des états iiiielconques de la vie consciente, qn'arrivera-l-il? La conscience, avec son caractère absolument spécifique el sui generis, demeurera rél'raclaire el irréductible au type que vous aurez choisi. Dès lors, an lieu d'unité, vous aurez une dualité enlièreineiit inexpliquée el inexplicable. Le problème île l'existence restera sans solution. Vous direz : il y a la matièie et il y a la conscience, sans pouvoir ramener la conscience à la matière et sans essayer de ramener la matière au type de l'existence consciente. C'est là une solution écasive, un refus de solution. >>
SY.NTIIÉSH DU l'Li;iULlSME LT DU MONISMK. 213
r.iclivilc, la vie, la voldiité même et, en outre, la sensibilité à lin degré quelconque. Le « reste » consiste dans le fait 1 Vz///;-e.9 existences que la nôtre, mais nécessairement con- ' lies sur un modèle analogue à la nôtre. Le « reste » consiste aussi dans l'étendue; mais l'étendue elle-même est une idée (le notre conscience et semble le résidu des formes sensibles -MUS lesquelles nous nous représentons la multiplicité des existences séparées entre elles.
('omprcndre scientifiquement les choses, ce n'est pas, il est vrai, les «ramènera soi »; c'est, au contraire, s'exclure, autant qu'il est possible, des objets et de leurs rapports pour les suivre en eux-mêmes, c'est dcs/tutnaniscr. autant qu'il se peut, tous ces rapports; et pourtant, même en ce cas, le sujet ne peut entièrement se perdre dans l'objet. Mais il y a dans le sujet quelque chose qui est moins subjectif que tout le reste; c'est la pensée avec ses lois; comprendre scientifiquement les choses, c'est y retrouver la pensée; et ce n'est pas là de l'anthropomorphisme : la pensée a bien le droit de se retrouver dans les choses, puisque c'est elle qui les conçoit, qui les pose, qui les affirnie comme réelles et comme intelligibles.
Là s'arrête la science; mai> la philosophie va plus loin que la science it cherche Vétre iutcrictir aux choses. Or, quand nous voulons nous représenter cet èlre intérieur, un seul moyeu est à notre disposition : la conscience de notre être intérieur, à l'image de laquelle nous sommes obligés de nous représenter rinlériorité des autres, que nous ramenons ainsi d'une certaine façon à nous-mêmes.
Comte a eu raison de le dire : l'inférieur se comprend /iliilo'suphifjuenicnt par le supérieur; le supérieur a une réalité plus riche et plus loïc tout ensemble, c'est-à-dire mieux organisée dans ses éléments et dans son tout; le supérieur, en outre, a une conscience de soi plus profonde, à la fois plus étendue, plus complète et plus lumineuse; la réalité est donc là plus visible, et il n'y a plus (|u'à retrancher pour comprendre des existences plus sinqiles, plus rudimenlaires. Nous-mêmes nous avons des nionienls où nous descendons.
214 ESQUISSE D'UiNE INTERPRETATION DU MONDE.
OÙ nous sommes inférieurs à nous-mêmes, où nous redevenons simples animaux, ou même simples êtres végétatifs ; autant d'ouvertures sur les êtres qui nous sont inférieurs. Qui peut le plus peut le moins; qui a la conscience du plus a la conscience du moins. De là la possibilité de l'opération philosophique, qui consiste à retrancher de soi pour comprendre l'inférieur, pour se figurer le dehors, le matériel.
La conscience est sans doute obligée, au début, de se faire la mesure de toutes choses par la pensée, qui est son seul instrument de mesure; mais c'est pour faire ensuite du tout la mesure de chaque chose et pour se mesurer elle-même au tout qu'elle a fini par concevoir. Aussi ne saurait-on prétendre que la philosophie soit simplement un « humanisme », un «anthropomorphisme », d'autant plus que V humain proprement dit est, aulant que possible, exclu de la pensée et des objets de la pensée.
Comprendre philosophiquement, ce n'est pas se contenter de ramener au moi, je veux dire, au fond conscient ou préconscient du moi, tous les autres objets de la pensée; cela consiste aussi à les ramener chacun au tout, à les interpréter parle tout, autant que nous pouvons le concevoir. Il y a dans chaque être particulier quelque chose de tous les autres, quelque chose du tout; le tout est dans chacun. C'est ce quelque chose que la philosophie doit retrouver, de manière à lire l'universel dans l'individuel. Supprimez ce monisme essentiel qui présuppose, mais domine le pluralisme, et vous supprimez la philosophie elle-même.