‹ Esquisse d'une interpretation du mondeChapitre 63 sur 158 · I. — IIVPOTUKSE DU RETOUR ÉTERNEL · texte numérisé non relu

I. — IIVPOTUKSE DU RETOUR ÉTERNEL

Nietzsche s'est imaginé, — et sans doute il élail de I)onne foi, — avoir eu, le premier de tous les philo-^ophes, l'idée du retour éternel des choses; et voici comment il appréciait sa propre découverte : « Ma philosophie apporte \i\i/rau'le ppusêe victorieuse qui finit par faire sombrer tuute autre méthode. C'est la grande pensée sélectrice : les races qui ne la supportent pas sont condamnées, celles qui la considèrent comme le plus grand des bienfaits sont choisies pour la domination. »

Cependant il parait difficile d'admettre que l'attentiun de Nietzsche n';iit pas été attirée sur une page très importante de {'Histoire du Matérialis?nc où, dans une note de son chapitre sur Lucrèce, Lange, se souvenant de Vcadem sunt omnia scmper, cile l'ouvrage de Blanqui, L'Ktenùlé par les astres (I).

« Happeloiis. dit-il. un l'ait (pii ne manque pas d'intérêt. Dernièrement un Français a de nouNeaii fornuilé la pensée que tout ce qui est possible existe ou existera quelque part dans l'univers, soit à l'état d'///<//<', soit à l'état de multijdicité ; c'est là une conséquence irréfutable de l'immensité

(1 L'i^lcrnilc par Is ashe.t. Iiijpolhcs^ asirouo)t,i(]uc. Taris, 187:2.

absolue du monde, ainsi que du nombre fini et constant des éléments, dont les combinaisons possibles doivent être également limitées. »

On reconnaît l'argument de Nietzsche, et presque dans les mêmes termes.

« Si, dit Nietzsche, on peut imaginer le monde comme une quantité déterminée de force,... il s'ensuit que le monde

doit traverser un nombre évaluable de combinaisons Dans

un temps infini, chacune de ces combinaisons possibles devra une fois se réaliser, plus encore, elle devra se réaliser une infinité de fois. » De là « un mouvement circulaire de séries absolument identiques » (1).

Nietzsche, d'ailleurs, en sa qualité de professeur de philologie grecque, ne pouvait guère ignorer que les Stoïciens faisaient recommencer le monde après chaque conflagration. Les dieux eux-mêmes recommençaient leurs destinées, à plus forte raison les simples mortels. Socrate épousait de nouveau Xantippe, toujours aussi acariâtre, buvait de nouveau la ciguë. Cette idée du retour des mêmes événements inspirait au sage le détachement, la résignation, l'absence de tout étonnement devant un monde toujours semblable à lui-même et que nous ne pouvons changer. Comme d'ailleurs ce monde paraissait aux Stoïciens un magnifique déploiement de tension et de raison, de tovo; et de Xdvo;, ils professaient l'optimisme et disaient : Rien de meilleur n'est possible.

D'autre part, Guyau, qui certainement ne connaissait pas le livre de Blanqui, mais avait été conduit à cette idée par ses réflexions propres et par l'étude d'Epicure et de Lucrèce, parle aussi du retour éternel des choses dans ses vers sur Y Analyse spectrale :

Puisque tout se copie et se tient dans l'espace. Tout se répèle aussi, j'en ni peur, dans le temps; Ce qui passe revient et ce qui revient passe. C'est un cercle sans fin que la chaîne des ans.

(1) Nietzsche, La Volonté de puissance, § 384.

LKS VUKS Si: H LA UKSÏlNÊK DU MONDK, 2l7

Kl, par ce cercle sans fin, il entendait la spirale qui se répète sans cesse en ses tours et retours sans nombre (1).

Nous ne croyons pas, quant à nous, que la «grande pensée sélectrice », riiypothèse du ret(»ur éternel, puisse avoir, comme se rimaginait Nietzsche avec Lange, une réelle valeur scientifique et philosophique.

Dans la science, en effet, le mot infini a un sens déterminé dont on n'a pas le droit de s'écarter. (Juant au nombre fini des éléments dont parle Lange, nous ignorons entièrement ce qu'est un élément, un atome, un électron, ni si les éléments sont en nombre fini ou sans nombre, ni s'il y en a et si ce ne sont pas plutôt des conceptions symb(^liques à noire usage. L'électron, nous l'avons vu, n'est qu'un atome, comme le système solaire est un atome, comparativement, liaisonner sur les électrons ou autres prétendus atomes comme s'ils étaient des unités fixes, c'est chose aussi enfantine que de raisonner sur le système solaire ou sur le système de Sirius comme si c'étaient des individus immuables, sans sources internes de changements. La divisibilité à l'inlini de la matière est parfaitement compatible avec l'indivisibilité physique d'éléments physiques ou avec l'indivisibilité chimique de certains éléments chimiques; elle permet de concevoir des énergies latentes, intra-alomiques, que rien ne peut épuiser et qui se

(11 Cf. ce pissa.îc tie 17iA-7»/v.fi? d'une uiorale sans oùlir/ation ni sanction : i< Nous rroyoïis qiio la iialiue a un biil, (jn'illc va quelque pan : c'est que nous ne la comprenons pas. Nous la prenons pour un llenve qni coule vers Sun embonrluire et y arrivera un jour, mais la nalnre est un océan. Donner nu but à l.i nature, ce serait la létrécii, cir un but est un terme. Ce qui est immense n'a pas «le but. L'Océan, lui. ne travaille pas. ne produit pas, il s'agite; il ne (lonn> pas la vie, il la contient ; ou plutôt il la donne et la retire avec la inùine indilTerence ; il est le grand roulis éternel (jui berce les être?.... Cetie tempête oes eaux n'est que !a contioualion, la conséquence de la tempête des airs... .\ mesure que je ntlecliis, il me semble voir l'océan monter autour de moi. envabir tout, emporter tout: il me semble que je ne suis plus moi-même qu'un de ses Ilots; que la terre a disparu, que riioinme a disparu, et qu'il ne re^le plus que la nature avec ses ondulations sans lin, ses flux.se^ relluv, les cbangemenls perpétuels de sa suifaceqni cacbeui sa profonde cl monotone uniformité. » Nietz^rlie. qui avait lu et aniMie ce-; pages, dit à son tour dans la Volonlr île puissance : « l'orce partout, le monde est jeu des forces et onde des forces, à la fois un et uinlii|de. s'accumulant ici tandis qu'il se réduit la-bas, une mer de forces asiitees dont il e<t la propre tem|iêle, se transl'ctrmant eteinelleuienl ilans un éternel va-el-vieiit avec déiioriiies années de labeur, avec un Ilot jierpetuel de ses formes; il est ce qui doit éternellement revenir, étant nu devenir ipii ne coiiiiait point de satiété, point de dégoût, ponil de f.itiçue. u

218 ESQUISSE D'UNE INTliRPRÉTATlON DU MONDE.

refusent aux déductions sur le retour de combinaisons en nombre fini d'unités en nombre fini.

Pour principale raison de concevoir le monde comme un nombre déterminé de centres de forces. Nietzsche allègue que « toute autre représentation demeure indéterminée et, par conséquent, inutilisable ». Mais ce n'est pas là une preuve. Parce que nous sommes obligés, pour notre utilité, de déterminer dans le' tout un morceau qui consiste en un nombre fini d'éléments, il ne s'ensuit pas que cette conception réponde à la réalité des choses et que le monde ne soit pas infini.

Le principe de Carnot-Clausius gênait fort Nietzsche, parce qu'il aboutit à l'irréversibilité des phénomènes physiques, à l'impossibilité du retour et à un équilibre final. Nietzsche se tire d'affaire par un argument commode. Posant en principe que le monde doit revenir sur lui-même et ne pas avoir de condition finale; croyant d'autre part que Thomson avait déduit des principes de la mécanique la mort finale de l'univers, il prononce la sentence : « Si le mécanisme ne peut pas échapper à la conséquence d'un état de finalité, tel que Thomson le lui a tracé, le mécanisme est réfnié. » Remarquons, entre parenthèses, que ce n'est pas la mécanique mais l'énergétique qui aboutit ou prétend aboutir à l'équilibre final.

Maxwell croyait pouvoir démontrer l'existence de Dieu par le principe de Carnot-Clausius. Puisqu'il y a continuellement, disait-:il, une dispersion de l'énergie physique, il faut qu'il y ait un état primitif qui ne peut avoir pris naissance d'une manière naturelle. Si le monde avait un passé infini, il serait déjà arrivé à l'équilibre universel de température qui est la mort universelle. — Un tel raisonnement peut prendre place à côté de celui de Renouvier, qui prouvait son Premier commencement absolu par cette raison qu'une infinité sans nombre d'états a parte post implique un nombre infini contradictoire.

Nietzsche triompherait peut-être ici en disant : c< Vous

LKS VUES SCIl LA I)i:STlNÉK DU MONÛK, 21î>

voyez bien qu'il faut admettre un éternel retour pc-riodique, puisque, sans cela, tout serait déjà en équilibre et Ibeure du De profididis aurait sonné pour l'univers. » Mais nous répondrons qu'il y a encore deux autres hypothèses pour éiliapper au lugubre arrêt de Carnot et de Clausius.

La prennière, c'est que la nature a pu réaliser une infinité d'états qui no rentrent pas dans les formules de notre science incomplète et qu'elle a pu, en conséquence, trouver des applications de l'énergie qu il nous est encore impossible de nous représenter. Maxwell lui-même a dit : « Ue l'énergie dispersée signilie de l'énergie pour laquelle, nous, hommes, nous ne concevons pas d'application. » La nature est sans doute plus habile que les hommes,

La seconde hypothèse est que, si nous marchons vers l'universel équilibre, nous n'y marchons qu'asymi»lotiquement. On peut supposer qu'à mesure (juc l'équilibre et l'iudifférencialion approchent, les êtres deviennent plus sensibles à des dilïérences moins grandes, si bien que la diflérencialion psychique subsiste ou même s'accroît dans le voyage du monde matériel vers une moindre différenciation ,

On a maintes fois supposé le monde réduit aux dimensions d'une coque de noix, et on a facilement prouvé que, toutes les dimensions relatives restant les mêmes, nous ne pourrions nous apercevoir du changement. De même, dans un monde de plus en plus voisin de l'équilibre mécanique, thermique ou autre, ou peut concevoir des rapports d'oscillations de plus en plus petites, dans l'intervalle desquelles peuvent se glisser une inhnité de différences réelles et de différences senties.

D'ailleurs, savuns-nitiis si l'équilibre de la température, par exemple, entraîne certainement l'équilibre de tout le reste, surtout de la vie psychique? La \ie bicilugique elle-même peut avoir des conditions ultimes que nous ignorons et qui sont antres que les conditions purement thermiques. Toute spéculation sur la vie, et surtout sur la vie mentale, dépasse le domaine de la mécanique, de la physique et de la chimie

telles que nous les connaissons et pouvons les connaître, c'est-à-dire les limites de notre physique, de notre chimie et même de notre mécanique.

Non seulement il y a, comme dit Shakespeare, plus de choses sous le ciel que nous n'en pouvons penser, mais il y a plus dans chaque petit grain de matière ou de ce dont la matière est sortie, qu'on l'appelle protyle, éther, ou de tout autre nom cachant notre ignorance. Les choses s'enveloppent à l'infini, aussi bien dans le sens de rînfiniment petit que de l'infiniment grand. Nous ig-norons toutes les vîrtualilés que peut renfermer l'existence. Nos spéculations sur les possibles et les impossibles dans le monde sans bornes sont en l'air. Tous les termes du retour éternel sont des mconnus impénétrables à la science. Le retour éternel, et aussi la mort éternelle, n'ont donc de scientifique que l'apparence : c'est un jeu de Yars combinatoria, qui laisse fuir le réel.

Je dissertais récemment de la question mathématique avec un jeune mathématicien que je crois expert et d'esprit délié. Selon lui, et son raisonnement me paraît exact, en admettant que l'espace ait trois dimensions ce qui, d'après certains géomètres, est une hypothèse, lorsqu'on veut discuter m abstracto), il faut trois paramètres pour définir la position d'un point, en l'espèce d'un atome, si cet atome est ponctuel, el il en faut six, si l'atome, ne pouvant être assimilé à un point, est défini comme un solide (par exemple, les trois coordonnées de l'origine d'un trièdre invariablement lié à l'atome, par rapport à un trièdre fixe dans l'espace, et les trois angles d'Euler définissant l'orientation de ce trièdre mobile par rapport au trièdre fixe). Dans ces conditions, un système de n atomes sera défini par 3;? ou 6« paramètres, suivant que l'on fera la première ou la deuxième hypothèse. Laissant tous les paramètres fixes, excepté, par exemple, l'abscisse de l'origine de l'un des trièdres mobiles, je puis faire varier cette abscisse de la valeur actuelle à-f-oo, ce qui me donnera pour le système une infinité d'états différents par lesquels il n'aura évidemment achevé de passer qu'au

LKS VUES SUIl LA DliSTlNÉK DU MONDK. ii2l

bout d'un leuipis infini. Il en sera de inèiiK.', à fortiori, si i'oii fait varier les 3?t ou 6n paramètres siniultancinent, cl si lo nombre )i croît au delà de toutes limites. Kn d\iutres termes, dans un système constitué par un nombre fini d'atomes, su[tposez-les tous inuTiobiles, sauf un seul, que vous conduirez de sa position aduelle jusqu'à l'infini, le système entier passera par une série indéfinie d'états différents pendant un temps infini. On peut, il est vrai, objecter que les liaisons des atomes s'opposent à un tel déplacement d'un ou de plusieurs d'entre eux ; mais nous ne connaissons pas ces liaisons ni leur nature; nous pouvons donc supposer que ces liaisons enveloppent des virtualités de variations à l'infini.

En définitive, le pro])Ième est insoluble. 11 faudrait connaître l'expression des divers paramètres qui définissent à un moment donné l'état du monde en fonction de la seule variable réelle, le temps, pour savoir si ces paramètres ont tous une période commune ou non, si le monde tend ou non vers un état-limite.

L'éternel changement, le mobilisme universel se dépassant sans cesse, admis d'abord par Nietzsche, contredit d'ailleurs l'éternel cadcni sitnt. Heraclite et Démocrile se battent ensemble dans la tète ardente de Zarathoustra. De même, sa critique des mathématiques comme ensemble de purs symboles utiles à la vie, mais sans valeur absolue, contredit sa croyance à la valeur absolue des lois de cond)inaison dans l'infinité de l'espace et du temps. Nietzsche, en admettant des retours d'événements identiques, est encore en pleine contradiction avec ce qu'il a dit lui-même contre la conception de Videntitê et de la loi régulière. Il avait emprunté à ses contemporains d'Angleterre et d'Allemagne cette idée protagoréenne que nos formes d'identité, de loi, etc., sont simplenient des créations de notre pensée au service de nos besoins : pour pouvoir ai:ir sur le monde, nous supposons des retttui's des mêmes éxénenuMits, bien qu'il n'y ait jamais rien qui soit le même. Identité rt loi, selon Nii tzsch(\ ne sont que des symboles. Mais alors counnent poser en loi absolue

222 ESQUISSE D'UNE INTERPliÉTATlON DU MONDE.

et inflexible le retour de faits et de mondes identiques? Comment croire sérieusement qu'un second Blanqui, identique au premier, écrira, dans le même fort du Taureau, le même livre sur l'éternité parles astres?

Le principe des indiscernables de Leibniz, que nous avons plus d une fois invoqué, déclare impossible deux mondes qui ne se distingueraient que par la simple place dans le temps, le temps n'étant rien lui-même sans les choses qui durent. Et ce principe des indiscernables ne fait qu'exprimer, nous l'avons vu, le caractère unique, selon Leibniz, et singulier de toute réalité, qui est ce qu'elle est, non ce que sont les autres, sans quoi elle ne se distinguerait pas des autres. Ce n'est pas seulement Jéhovah, c'est tout être réel qui peut dire : surn qui swn, ou tout au moins : su?n quod sum. Il n'y a d'identité vraie que dans les abstractions mathématiques : deux triangles abstraits sont identiques, deux triangles réels ne le seront jamais. L'impossibilité de l'identité réelle vient de ce que chaque être enveloppe de l'infmi et est enveloppé par de l'infini. Les partisans du retour éternel raisonnent comme s'ils avaient dans le creux de leur main, ou plutôt de leur plume, la totalité des éléments finis d'un monde fini. La réalité est moins simple que leur esprit.

Enfin, au point de vue moral, la consolation suprême que Nietzsche croit trouver dans la perspective de souffrir une infinité de fois les mêmes souffrances est aussi peu logique que le rapport de l'éternel retour aux principes de son système. C'eût été une triste consolation pour Jeanne d'Arc que de lui dire : « Vous serez brûlée encore une infinité de fois, et tout ce que vous avez essayé de fonder sera une infinité de fois anéanti. »

Page 1